Youri Djorkaeff
Avec Arnaud Ramsay
Snake
Youri Djorkaeff est footballeur professionnel. Champion du monde (1998) et champion d'Europe (2000) avec l'équipe de France ; vainqueur de la Coupe des Coupes (1996) avec le Paris Saint Germain et de la Coupe de France (1991) avec l'AS Monaco. Successivement joueur à l'Inter de Milan (Italie), au FC Kaiserlautern (Allemagne) aux Bolton Wanderers (Angleterre). Actuellement sous contrat aux Metros Stars (Etats Unis). Fils de Jean Djorkaeff, lui-même 48 fois sélectionné en équipe de France.
Arnaud Ramsay, 33 ans, est grand reporter au Journal du Dimanche.
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Le conquérant des steppes
es sirènes hurlantes retentissent avec obstination. Voitures de police aux gyrophares tournoyants, camions de pompiers et ambulances écrasent le macadam en permanence. Les décibels explosent. Ces rugissements sauvages appartiennent au décorum. Les tympans ne s'offusquent même plus du volume sonore. Klaxons des yellow cabs, marteaux piqueurs de Ground Zero, embouteillages sur Brooklyn Bridge, nuées de mouettes d'Ellis Island, rumeurs du marché de Chinatown, ressac des vagues engendrées par les ferries traversant l'Hudson. Cette agitation est la marque de fabrique de New York. Même si, de retour en France pour les fêtes, mes enfants m'ont clairement fait remarquer : " Ecoute, papa. Quel silence ! ", j'aime le bruit assourdissant de " la grosse pomme ". Sa fureur de vivre, son mouvement perpétuel.
Cette ville est un fantasme d'adolescent. Plutôt que de céder aux ponts d'or du Qatar, de la Chine ou de la Russie, j'ai choisi d'y terminer ma carrière. L'équipe des MetroStars, bâtie sur les cendres du Cosmos de Pelé et de Beckenbauer, est mon neuvième club professionnel. Mon cinquième championnat, après la France, l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre. Monaco, Paris, Milan, New York : un parcours digne de la mode ! Je suis fier de cette existence de nomade de luxe. Ma longue carrière est émaillée de réminiscences colorées, ancrées dans ma tête. Je les revis sans cesse. C'est pour ça que je dors si peu !
J'ai toujours éprouvé de la pudeur à me découvrir. Il suffit de m'observer sur un terrain pour me connaître. Nous jouons tels que nous sommes. Mon poste ? Electron libre. A la fois passeur et buteur, avec une spécialité érigée en art : être décisif. La posture noble, altruiste, combative ou égoïste adoptée sur le gazon est révélatrice de la personnalité du joueur. Voilà pourquoi je me suis efforcé, en dépit de la médiatisation galopante du football, de me créer une bulle. Je sens pourtant aujourd'hui que le moment est venu de transmettre mon expérience, de la partager. De témoigner que, à force de ténacité et de travail, il est possible de décrocher les étoiles. L'envie me prend de dérouler le fil de mon histoire et j'ai tellement de choses à raconter que j'aurais pu me lancer dans une trilogie ! Commençons déjà par le premier tome.
La scène d'ouverture se déroulerait dans les rues de New York. Plus précisément, à l'intérieur de mon appartement. Au deuxième étage, avec vue plongeante sur l'unique parc privé de la ville, où gambadent les écureuils. Seuls les occupants de notre résidence, dont Julia Roberts - nous avons pris l'ascenseur ensemble : elle est sublime -, disposent de la clé. Au milieu des fleurs et de l'herbe fraîchement coupée de Gramercy Park se dresse la statue en bronze d'Edwin Booth. Le comédien américain du XIXe siècle a tant déclamé " To be or not to be " qu'il est figé dans le bronze en attitude shakespearienne !
Parfois, étendu sur un banc du parc, baigné par les doux rayons du soleil, je ferme les yeux et m'évade. Je savoure mon bonheur, dans cet îlot de tranquillité, au sud de Manhattan. J'entends d'ici le foisonnement d'Union Square et de Park Avenue. La Cinquième Avenue n'est pas loin. A l'angle de la 20e Rue, je prends mon café serré avant de filer à l'entraînement dans un bistrot rutilant baptisé L'Express. Il s'agit en fait d'un bouchon lyonnais : " La maison fait ses saucisses ", prévient une pancarte rédigée en français. Lyon, ma ville natale.
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