Joan Didion
L'Amérique
1965-1990
Joan Didion, née en 1934 à Sacramento, en
Californie, est une figure " culte " des lettres américaines
de ce dernier demi-siècle. Romancière, essayiste,
journaliste et scénariste, elle a connu la consécration
en France avec L'Année de la pensée magique (Grasset,
2007), encensé par la presse et couronné par le prix
Médicis de l'essai.
I REQUIEM POUR LES ANNÉES 60
Au lendemain des années 60
tre l'enfant de son
époque : voilà ce dont je parle ici. Quand je pense
aux années 60, je pense à un après-midi, non
pas dans les années 60 mais au début de ma deuxième
année à Berkeley, un beau samedi d'automne en 1953.
J'étais allongée sur un canapé en cuir dans
la résidence d'une fraternité (un déjeuner
d'anciens élèves suivi d'un match de football avait
été organisé, mon petit ami était parti
voir le match, je ne me souviens pas pourquoi je ne l'avais pas
accompagné), et allongée là, seule, je lisais
un livre de Lionel Trilling et j'écoutais un type jouer la
mélodie de " Blue Room " sur un piano désaccordé.
Tout l'après-midi il est resté au piano, tout l'après-midi
il a essayé de jouer " Blue Room ", sans jamais
y arriver. J'entends, je revois encore la scène, cette fausse
note sur " We will thrive on/ Keep alive on ", la lumière
du soleil à travers les grandes fenêtres, le type qui
s'interrompait pour boire son verre puis reprenait et me disait,
sans prononcer un seul mot, quelque chose que j'ignorais jusqu'alors
sur les mariages ratés, le temps perdu et la nostalgie. Le
fait qu'un tel après-midi dans ses moindres détails
paraisse à présent improbable - l'idée d'avoir
eu un " petit ami " avec qui j'aurais dû assister
à un déjeuner suivi d'un match de foot me semble aujourd'hui
d'une extravagance pour ainsi dire tsariste - montre à quel
point la légende sur laquelle nombre d'entre nous avons grandi
est devenue obsolète.
Nous avons parcouru un tel chemin depuis le monde qui était
le nôtre quand j'allais à l'université ; j'ai
beaucoup songé à cela au cours de ces saisons où
non seulement Berkeley mais des dizaines d'autres campus fermaient
périodiquement, prenaient des allures de champs de bataille
aux frontières closes. Penser au Berkeley des années
50, ce n'était pas penser aux barricades et aux classes dites
" réformées ". La " Réforme
" nous aurait paru, à nous, une sorte de novlangue,
et les barricades ne sont jamais personnelles. Nous étions
tous très personnels alors, parfois même avec acharnement,
et pour la plupart, chaque fois qu'il faut choisir entre agir et
ne pas agir, nous le sommes restés. Je crois que c'est de
cela que je parle : l'ambiguïté d'appartenir à
une génération méfiante face aux grands moments
politiques, l'absurdité qu'il y a du point de vue historique
à grandir convaincu que le cur des ténèbres
ne réside pas dans une mauvaise organisation sociale mais
dans le sang même des hommes. Si l'homme était voué
à errer, alors toute organisation sociale était vouée
à rester dans l'erreur. C'est une équation qui me
paraît toujours assez juste, mais qui nous a très tôt
privés d'une certaine aptitude à l'étonnement.
A Berkeley dans les années 50, personne ne s'étonnait
de rien : c'était là une donnée qui avait tendance
à rendre le discours dénué de tout esprit et
le débat inexistant. Le monde était imparfait par
définition, et donc, bien sûr, l'université
l'était aussi. Le système des cartes perforées
IBM faisait encore débat, mais dans l'ensemble, l'idée
d'avoir recours à l'automatisation pour permettre à
des dizaines de milliers de personnes d'étudier gratuitement
ne semblait pas déraisonnable. Il nous paraissait évident
que la présidence de l'université puisse prendre des
décisions injustes. Nous évitions simplement les étudiants
qui, selon la rumeur, étaient des informateurs du FBI. Nous
étions la génération soi-disant " silencieuse
", mais nous étions silencieux non pas, comme le pensaient
certains, parce que nous partagions l'optimisme officiel de l'époque,
ni, comme d'autres le pensaient, parce que nous redoutions la répression
officielle. Nous étions silencieux parce que, aux yeux de
beaucoup d'entre nous, l'excitation recherchée dans l'action
sociale n'était qu'une façon, parmi tant d'autres,
d'échapper à la dimension personnelle, de se dissimuler
à soi-même, pour un temps, cette terreur de l'absurde
qui était le destin des hommes.
Avoir si tôt accepté ce destin particulier fut la singularité
de ma génération. Je crois aujourd'hui que nous avons
été la dernière génération à
nous identifier aux adultes. Le fait que la plupart d'entre nous
aient trouvé dans l'âge adulte autant d'ambiguïté
morale que nous nous y attendions relève peut-être
de la catégorie des prophéties qui deviennent d'elles-mêmes
réalité - à vrai dire, je ne sais pas. Je vous
raconte simplement comment c'était. Il régnait à
Berkeley dans ces années-là une atmosphère
de " dépression ", légère mais chronique,
toile de fond d'où se détachent dans mon souvenir
certains petits détails qui me semblaient constituer en quelque
sorte des explications, éblouissantes de clarté, au
monde dans lequel je m'apprêtais à entrer : je me souviens
d'une femme qui ramassait des jonquilles sous la pluie, un jour
que je marchais dans les collines. Je me souviens d'un professeur
qui avait trop bu, un soir, et révéla sa frayeur et
son amertume. Je me souviens de la joie profonde que j'ai ressentie
en découvrant pour la première fois comment marchait
le langage, en découvrant, par exemple, que la phrase centrale
d'Au cur des ténèbres était un post-scriptum.
Toutes ces images étaient personnelles, et pour la plupart
d'entre nous, c'est à cela que nous nous attendions : quelque
chose de personnel. Nous ferions chacun notre paix. Nous écririons
des thèses d'anglais médiéval et partirions
à l'étranger. Nous gagnerions de l'argent et nous
installerions dans un ranch. Nous irions survivre en dehors de l'histoire,
dans cette idée fixe qui prenait invariablement la forme,
durant ces années que j'ai passées à Berkeley,
d'" une petite ville avec une jolie plage ".
Au bout du compte, je n'ai pas trouvé ni même cherché
la petite ville avec la jolie plage. Je suis restée assise
dans le grand appartement vide où j'ai passé ma deuxième
et ma troisième année (j'avais vécu quelque
temps dans une sororité, la résidence Tri Delt, et
j'en étais partie, évidemment, non pas à cause
d'un " problème " quelconque mais parce que je,
l'implacable " je ", n'aimais pas vivre avec soixante
personnes) et j'ai lu Camus et Henry James et j'ai regardé
une prune mûrir puis se flétrir et la nuit, presque
chaque nuit, je suis sortie marcher et j'ai levé les yeux
vers le cyclotron et le bévatron qui luisaient dans le noir
sur la colline, indicibles mystères qui ne me touchaient,
conformément à l'esprit de mon époque, que
de façon personnelle. Plus tard, j'ai quitté Berkeley
et je suis allée à New York, et plus tard encore j'ai
quitté New York et je suis venue à Los Angeles. Ce
que j'ai accompli pour moi-même est d'ordre personnel, mais
ce n'est pas exactement la paix. Une seule personne, parmi toutes
celles que j'ai connues à Berkeley, s'est par la suite découvert
une idéologie, insérée dans l'histoire, coupée
et libérée de sa propre frayeur et de sa propre époque.
Certains, parmi tous ceux que j'ai connus à Berkeley, se
sont donné la mort peu de temps après. Un autre a
tenté de se suicider au Mexique puis, en un rétablissement
qui à bien des égards constituait plutôt une
crise plus grave encore, est rentré chez lui et s'est inscrit
pour trois ans dans le programme de formation commerciale de la
Bank of America. La plupart d'entre nous ont vécu de manière
moins théâtrale, mais demeurent les survivants d'une
époque singulière et repliée sur soi. Si j'arrivais
à croire que monter sur une barricade pouvait un tant soit
peu infléchir le destin des hommes, je monterais sur cette
barricade, et bien souvent j'aimerais pouvoir le faire, mais il
ne serait pas très honnête de dire que je m'attends
à une fin heureuse de ce genre.
1970
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