Joan Didion
L'année de la pensée magique
Traduit de l'anglais par Pierre Demarty
Joan Didion est l'une des figures intellectuelles les plus respectées
outre-Atlantique. Née en 1934 à Sacramento, en Californie,
elle entre très jeune comme rédactrice au magazine
Vogue, puis devient l'une des chroniqueuses les plus pointues
de la scène politique et culturelle américaine. Ses
nombreux romans et essais (sur " l'esprit " des années
60 et 70, sur la Californie, le Salvador ou encore Miami) lui ont
valu la reconnaissance unanime de la critique, du public et de ses
pairs. Egalement scénariste, elle contribue aujourd'hui régulièrement
aux magazines The New Yorker et The New York Review of
Books.
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a vie change vite.
La vie change dans l'instant.
On s'apprête à dîner et la vie telle qu'on la
connaît s'arrête.
La question de l'apitoiement.
Tels étaient les premiers mots que j'avais écrits
après l'événement. Le document Microsoft Word
(" Notes sur changement.doc ") est daté du "
20 mai 2004, 23 h 11 ", mais sans doute l'ai-je simplement
ouvert ce jour-là puis sauvegardé par réflexe
avant de le refermer. Je n'avais apporté aucune modification
à ce document, ni en mai, ni depuis que j'avais écrit
ces mots en janvier 2004, un ou deux ou trois jours après
les faits.
Pendant longtemps je n'ai rien écrit d'autre.
La vie change dans l'instant.
L'instant ordinaire.
A un moment, afin de me rappeler ce qui semblait le plus frappant
dans ce qui était arrivé, j'ai songé à
ajouter ces mots : " l'instant ordinaire ". J'ai tout
de suite vu qu'il serait inutile d'ajouter le mot " ordinaire
", parce que de toute façon je ne l'oublierais pas :
il ne quittait jamais mon esprit. C'était même le côté
ordinaire de tout ce qui avait précédé l'événement
qui m'empêchait de croire pour de bon qu'il avait eu lieu,
de l'absorber, de le digérer, de le surmonter. Je me rends
compte à présent qu'il n'y avait là rien d'étrange
: confrontés à un désastre soudain, nous nous
étonnons tous de la banalité des circonstances dans
lesquelles l'impensable se produit, le ciel bleu limpide d'où
tombe l'avion, l'innocent trajet qui se termine dans le fossé,
la voiture en flammes, les balançoires où les enfants
jouent comme d'habitude au moment où la vipère surgit
du lierre. " Il rentrait à la maison après le
travail - heureux, belle carrière, en pleine forme - et puis
plus rien, disparu ", ai-je lu dans le récit d'une infirmière
en psychiatrie dont le mari était mort dans un accident de
la route. En 1966, j'ai eu l'occasion d'interviewer de nombreuses
personnes qui vivaient à Honolulu au moment de Pearl Harbor
; toutes sans exception, pour me raconter ce 7 décembre 1941,
commencèrent par dire que c'était " un dimanche
matin comme les autres ". " C'était une belle journée
de septembre comme les autres ", disent aujourd'hui encore
les New-Yorkais à qui l'on demande de décrire le matin
où le vol 11 d'American Airlines et le vol 175 de United
Airlines furent précipités contre les tours du World
Trade Center. Même le rapport de la Commission d'enquête
sur le 11 septembre s'ouvrait par cette remarque, lourde de pressentiment
mais aussi de stupéfaction : " Le mardi 11 septembre
2001 s'annonçait comme une belle journée, presque
sans nuages, sur la côte Est des Etats-Unis. "
" Et puis plus rien - disparu. " Au milieu de la vie nous
sommes dans la mort, disent les Episcopaliens devant la tombe. Plus
tard, je me suis rendu compte que j'avais dû répéter
les détails de ce qui était arrivé à
tous ces proches venus à la maison, les premières
semaines - tous ces amis, tous ces parents qui apportaient à
manger, préparaient à boire, disposaient les assiettes
et dressaient la table pour tout le monde au déjeuner ou
au dîner, qui débarrassaient, démarraient le
lave-vaisselle, encombraient notre (j'étais encore incapable
de penser ma) maison, vide le reste du temps, même après
que je me retirais dans la chambre (notre chambre, où se
trouvait encore, posé sur un canapé, un peignoir élimé
en tissu éponge, taille XL, acheté dans les années
1970 chez Richard Carroll à Beverly Hills) et que je fermais
la porte. Ces moments-là, où je succombais soudain
à l'épuisement, sont le souvenir le plus précis
que je garde de ces premiers jours, de ces premières semaines.
Je ne me rappelle pas avoir raconté les détails de
l'histoire à quiconque, et pourtant j'ai dû le faire,
car tout le monde paraissait les connaître. Un moment, j'ai
pensé qu'ils les avaient peut-être recoupés
en discutant entre eux, mais j'ai aussitôt écarté
cette hypothèse : ce qu'ils en savaient était chaque
fois trop précis pour qu'ils se le soient transmis de bouche
à oreille. C'était moi qui leur avais dit.
J'en étais d'autant plus certaine que dans aucune des versions
rapportées de cette histoire ne figuraient les détails
qui m'étaient encore insoutenables, par exemple le sang sur
le sol du salon, qui ne disparut que quand José arriva le
lendemain matin et nettoya tout.
José. Qui faisait partie de notre foyer. Qui devait se rendre
à Las Vegas plus tard dans la journée, ce 31 décembre,
mais ne prit jamais son avion, en fin de compte. José pleura
ce matin-là en nettoyant le sang. Quand je lui avais expliqué
ce qui s'était passé, il n'avait pas compris tout
de suite. Sans doute n'étais-je pas la personne la mieux
placée pour raconter cette histoire, il y avait eu quelque
chose dans mon récit de trop détaché, de trop
elliptique, quelque chose dans ma voix l'avait empêché
de saisir toute la mesure de la situation (je rencontrerais le même
échec, plus tard, au moment d'annoncer la nouvelle à
Quintana), mais quand José vit le sang, il comprit.
J'avais ramassé les seringues abandonnées et les fils
de l'électrocardiogramme avant son arrivée ce matin-là,
mais le sang, je n'avais pas pu.
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