Gérard Desportes
Les déssaisis
Ancien journaliste (Quotidien de Paris, Libération, La Vie, Le Monde 2), il est aujourd'hui directeur adjoint du département de Sciences Humaines à l'Institut National du Cancer. Il est l'auteur chez Grasset, avec Laurent Mauduit, de La Gauche imaginaire (1999) et de L'Adieu au socialisme (2002).
I
'avais pris place sur une de ces increvables chaises en bois recouvertes de feutre qui trônent devant les bureaux des gens importants de notre République. En l'occurrence, je me trouvais face à Monsieur le procureur, dans le Sud taurin, le Sud sale.
La cinquantaine active, svelte, le cheveu gris et ras, les manières directes de la haute fonction publique quand elle mêle sévérité sympathique et neutralité inspirée, l'homme démarra au quart de tour. Puisqu'il avait été beaucoup question de sécurité et de délinquance tout au long de la campagne électorale de 2002, il s'agissait d'en prendre la mesure maintenant que Chirac était élu et les enjeux politiciens retombés. Alors ? Il exposait la situation. Je comprenais tout, les vols, les viols, les assassinats, la violence, la drogue, la prostitution, la misère… Moi qui déteste les distances, au sens des gens qui prennent de la distance avec la réalité dont ils font leur métier, j'étais servi. J'avais devant moi une sorte d'étymologiste au sommet de sa forme, de ceux qui ne confondent pas impôts et contributions, maître d'école et instituteur, si vous voyez le genre du collectionneur. Afin que le tableau fût sans ambiguïté, il plantait précisément ses épingles sur les mots exacts qui correspondaient à ce qu'il voulait décrire. Choses simples, cliniques, abominables, inscrites noir sur blanc dans des rapports de police et de gendarmerie, qui l'attendaient chaque matin sur la table de travail devant laquelle je me trouvais et qu'il devait lire fissa pour déterminer la réponse de l'Etat au plan judiciaire. Il était impossible de se méprendre sur l'étendue du mal. Il était juste permis de s'interroger sur l'efficacité ou tout simplement l'utilité de l'appareil répressif, mais je gardais ces questions pour moi.
L'exposé allait donc bon train. J'étais dans mon élément. Sauf sur un terme. Il me fallut plusieurs minutes en effet pour comprendre que quand le magistrat parlait de " prévalence ", il entendait que l'immense majorité des crimes et délits graves enregistrés sur son ressort - très important dans sa bouche, le ressort - étaient le fait de gens du voyage, d'immigrés et de ceux que l'on appelle maintenant les beurs. Cette façon répétée, technicienne d'exprimer une réalité faite de chairs tranchées, d'os brisés et de cervelles aux quatre coins, en la rapportant à une population précise, me parut d'abord étrange. Je crus que ce sabir administratif permettait d'éviter les éventuelles suspicions de racisme. On ne sait jamais, l'inconnu reporter pourrait mal comprendre. Mais non, il parlait de ce qu'il avait sous les yeux. En technicien. Statistiques irréfutables. " Plus des deux tiers ", répétait-il. " Prévalence ", ce n'était ni un raccourci, ni une généralité, mais la caractérisation d'une situation sociale qu'il avait non seulement à gérer mais qui - visiblement - lui causait bien des tourments. Selon lui, la réalité dépassait tout ce que l'on pouvait lire dans les journaux. Pas les incivilités qui avaient déterminé une partie du vote d'avril, ces petites infractions qui empoisonnent le quotidien, ces voitures qui brûlent comme en novembre 2005, non, des faits ahurissants de bestialité et de détachement froid.
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