Virginie Despentes
Bye bye Blondie
Virginie Despentes est née en 1969 à Nancy. En 1993, elle publie
Baise-moi qui sera vendu à plus de 50.000 exemplaires en
librairie, suivi des Chiennes savantes, des Jolies choses
(Grasset, Prix de Flore 1998, adapté au cinéma avec Marion Cotillard
et Patrick Bruel), de Mordre au travers (Librio, 1999, 130.000
exemplaires vendus) et de Teen Spirit (Grasset, 2002). Réalisatrice,
elle a tourné sa propre adaptation de Baise-moi, qui connut
les problèmes de censure que l'on sait. Virginie Despentes est publiée
dans de nombreux pays à l'étranger.
lle se dérègle. Ça ne va pas en s'arrangeant, ni même en stagnant. Elle était convaincue, d'expérience, qu'à chaque fois qu'elle s'approcherait trop près du bord, elle saurait faire pirouette arrière. Seulement, cette fois, elle ne contrôle plus rien, " sans les mains ". Tous les warnings clignotent en vain et elle sent les gens s'inquiéter, s'éloigner au fur et à mesure. Elle vient de s'engueuler avec son petit ami. Elle aurait pu le tuer. S'en est fallu d'un centimètre, d'une seconde. Flirt poussé avec le drame. Il aurait suffi qu'il soit un peu moins rapide, un peu moins agile, un peu moins fort qu'elle. Comme après chaque déflagration, elle est particulièrement calme, lucide, et honteuse.
Gloria remonte la rue Saint-Jean à grandes enjambées, sous une pluie qui se prend pour une douche. Trempée, elle se sent conne, cradingue et super à la rue : elle avait emménagé chez lui, et quelque chose lui dit qu'après la scène qu'elle vient de faire, elle est - de façon provisoire - SDF. Elle passe en revue les appartements des gens qu'elle connaît. La plupart ont fait des enfants et n'ont plus la place pour héberger quelqu'un. Dans la bagarre qui vient de prendre fin, elle a lancé son portable contre le mur. Pour une fois qu'elle avait un petit peu de forfait... elle voudrait appeler Véronique, la seule personne qui pourrait peut-être la dépanner quelques jours, mais elle n'a plus son numéro, ni le moindre euro pour l'appeler... de toute façon, à l'heure qu'il est, elle bosse. Gloria n'a pas une thune en poche, elle décide de remonter à pied jusqu'au Royal, c'est-à-dire au-dessus de la gare, c'est-à-dire à l'autre bout de la ville. Combien de fois s'est-elle plainte de ce que Lucas habitait trop loin de son bar ?
Nancy, même sous le soleil, n'a rien d'une ville riante, à ses yeux en tout cas. Alors, sous la pluie, ça se déploie dans les gris et trouve sa dimension glauque, clapoteuse, limite intéressante, tellement c'est déprimant. Ville de l'Est, ciel bas, bâtiments de deux étages, quelques-uns jouissent d'une belle architecture, mais dans l'ensemble impossible d'ignorer que ce ne sont pas des maisons de médecin. A cause de la pluie, les clochards et les jeunes punks à chien se sont réfugiés dans le centre commercial Saint-Sébastien. Des gens se sont collés contre les vitrines, pour se protéger un peu. Bruit des bus électriques, klaxon typique, qui ne fait pas mal aux oreilles. Parcours jonché des mêmes enseignes que si elle marchait dans n'importe quelle ville d'Europe : Footlocker, Pimkie, H&M, Body Shop... des vitrines moches, trop éclairées, aseptisées. Jamais rien de mal foutu, de traviole ou de surprenant. Le long des rues dorénavant, plus une seule vitrine ne détonne : il ne reste plus d'espace pour ça dans les villes de l'époque moderne. C'est morbide et glacé, comme marcher dans une morgue de couleurs vives.
La pluie glisse le long du dos de Gloria, dégouline, glaciale, jusqu'à la ceinture de son benne. Elle fouille ses poches, vérifie qu'elle a bien pris ses papiers. Elle sanglote en marchant, sans chercher à se faire plus discrète. Tant pis pour les gens qui la croisent et lui jettent un regard compatissant, méprisant, inquiet ou désapprobateur... ce qu'elle en a à foutre, du regard des gens qu'elle connaît pas.
Depuis quelques années que ça va tout le temps mal, elle pleure souvent en ville et elle a cru remarquer que les gens adoraient ça. Ils viennent tout de suite parler, consoler, discuter. Elle aimerait bien se faire foudroyer, mais son fantasme numéro un reste qu'on lui mette une balle dans la nuque, qu'on l'achève comme un animal.
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