Premiers chapitres
Jean Desbordes

J'adore


C'est Jean Cocteau qui fut à l'origine de la publication de J'adore en 1928. Il retrouvait dans ce collier de textes ce qui brillait tant chez son amant terrible : une sincérité et un abandon scandaleux. Jean Desbordes (1906-1944) vouait une passion charnelle à la campagne, ses nuances de paysages, ses odeurs, sa faune, ses bruits, son calme maternel, mais chez lui, le bucolisme se double d'une célébration (voire d'un dérèglement) de tous les sens. Elégiaque et frondeur, il prie puis il exulte. A l'image de son auteur, cet ouvrage est passé comme une comète sensuelle dans le ciel de la littérature française. " L'innocence est dans le désir. La passion humaine sur terre exige un équivalent de pureté au ciel, et quand on aime ici on plaît là-haut. " Dieu est partout dans J'adore, mais c'est un dieu insolent et intime.

Conte



Si ma mère savait que je sais... " Les petits garçons répètent cette phrase aux autres petits garçons. C'est une parole qu'il faut avoir dite d'un ton capable et aussi plein de menace.
Ils savent à peu près comment les grandes personnes s'unissent, dans un vocabulaire à eux. Germaine empourprée sur le quai de la gare et devant l'école communale sait bien comprendre les noms secrets des choses défendues ; elle reste sur place pour entendre plus loin... Andrée à sa fenêtre reçoit un soir, sans sourciller, une révélation. Elle se souviendra toute sa vie de la fenêtre ouverte, du ciel bleu, de son âge, et de l'enfant debout à la tête levée. Une autre Germaine, un quatorze juillet, tend ses joues innocentes et garde dans son cœur ce geste secret comme une chose honteuse, un plaisir caché.

Il avait douze ans. A l'école, par les trous des encriers, il arrangeait des ficelles que son ami tirait, pour faire de l'amour mécanique et invisible. Il avait le sens des complications qu'il voulut perdre depuis. A la campagne, dans un fourré, il attendait le plaisir ; et il débouche du sentier la famille du général ! Qu'il a fallu de gaucherie pour simuler le sommeil profond, la main sur cette vie suspendue...
Tout petit, la première fois, la volupté lui coupa la parole et l'enfance. Il tomba trois gouttes blanches, les premières, les gouttes pures réservées à l'herbe, légères et graves comme le sang blanc du pavot.
Alors, il était tellement ému, il il y eut une telle révolution en lui, qu'il vit pousser une fleur à la place de l'amour. C'était comme la vaste églantine qu'il s'amuse à cultiver dans son jardin près de la loge. Mais elle est blanche, avec à peine du rose à l'extrémité des pétales.
Il pense à Germaine. Elle sait marcher sans toucher la terre, et dès qu'elle court, personne ne peut la rejoindre, pas même lui. C'est elle qui tend sa joue. Il se coupe la fleur dont la tige pliait, et neuf, pur de tout, il est allé la lui donner. Mais Germaine s'est mise à rire.




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