Stéphane Denis
L’ennemi du bien
Né en 1950 à Saint-Moritz, Stéphane Denis a écrit une vingtaine de romans dont Les Evénements de 67 (prix Roger Nimier) et Sisters (prix Interallié). Il est également l’auteur, sous le nom de Manicamp, de pastiches. La chute de la Maison Giscard, Le Roman de l’Argent, Mitterrand s’en va ont été des best-sellers.
Si nous sommes vivants, qui est mort ?
JACK KEROUAC
Introduction

L’idée d’écrire une suite à Un parfait salaud est née, comme souvent les idées, au cours d’un dîner quand mon ami Michael Billyard Leake me demanda si j’avais quelque chose en train. Je lui répondis que je songeais à une histoire qui se passerait à Chypre, où se situe la dernière ville du monde coupée en deux par un mur : Nicosie. Il n’en était pas question, dit Michael, il fallait sortir Paul Jarvis de la prison où il attendait son exécution et l’expédier ailleurs. C’était le principe anglais de la seconde chance et bien que Michael soit kenyan, il me convainquit sur-le-champ.
Jarvis avait été condamné pour un crime qu’il n’avait pas commis. Même s’il passait aux yeux du monde pour un parfait salaud (titre qu’on m’avait persuadé de préférer à mon choix initial qui était Roi de Majorque), j’éprouvais quand je me mettais à sa place un vif sentiment d’injustice : n’avait-il pas été précipité dans les ténèbres alors qu’il ne demandait rien ? Il n’y avait rien de commun entre nous, ses reparties n’étaient pas les miennes, mais la critique me les prêta généreusement et je résolus de nous sortir de là. Chypre pouvait attendre.
Cette histoire se passe donc en 1981, un an après Roi de Majorque, et la seule chose que j’ai en commun avec son héros est de noter quelques noms sur une vieille enveloppe – par une sorte de fétichisme superstitieux, elles restent en permanence sur mon bureau (je me souviens en pension, vers mes huit ans, avoir gardé près de sept mois une enveloppe qui portait l’écriture de ma mère, et ce n’étaient pas de bonnes nouvelles). Ce serait une histoire triste si Jarvis, dans sa conversion au bien, ne se conduisait pas aussi lamentablement que lorsqu’il était irrésistiblement entraîné par le mal. Il n’en reste pas moins l’innocence même, quoique ce soit une affirmation difficile à admettre après un deuxième assassinat. Le seul problème était de savoir s’il fallait lui donner une fin dramatique ou ironique, mais je crois qu’il était trop tard pour la changer quand elle me vint naturellement sous la plume. Comme le dit Jarvis lui-même, il est inutile de chercher à changer les fins. Ça ne fait qu’aggraver les choses.
L’Amérique du Sud pour ses jardins remplis de perroquets moites, Riga où j’avais débarqué sous l’uniforme à l’époque où les Russes s’y sentaient chez eux (elle n’a plus rien à voir, m’a-t-on dit), une expérience scientifique qui m’avait passionné bien qu’elle fût nettement au-dessus de mes moyens intellectuels et la perspective de m’intéresser une nouvelle fois à ce qui nous pousse à nous sentir coupables : je tenais mon affaire ; il ne restait qu’à l’écrire.
S.D. 2009
I
L’ARN
Dans un épisode précédent de ce qui constituera, je l’espère, le principal levain de ma biographie, j’ai raconté comment, victime de ma propre créativité, j’ai été condamné à être pendu pour un meurtre dont en tout état de cause je n’étais pas coupable, puisque c’était le mien. Le lecteur aura pu juger de ma sincérité car je ne lui ai rien caché. Ni ma bonne nature, ni les rôles auxquels j’avais été condamné, durant toute mon existence, pour atteindre la célébrité et la prospérité. Ce qui m’embêtait le plus, je dois le dire, était cette réputation de parfait salaud sur laquelle je quitterais ce monde. Pour toutes les raisons que j’ai indiquées, si j’ai été conduit à me livrer à des actes répréhensibles, ce n’est pas à cause de mauvaises intentions. Aussi le sentiment d’une profonde injustice m’habitait-il quand la porte de ma cellule s’ouvrit.
L’atmosphère était tout sauf dramatique. D’abord il faisait beau, trop chaud même pour que soient fidèlement reproduits les clichés de l’exécution à l’aube dans les petits matins blêmes ; même les cancrelats ne travaillaient plus que par roulement ; ensuite elle s’ouvrit sur George Billie, mon ami et agent. Je devrais dire mon ex-ami et agent, puisque je ne l’avais pas revu depuis mon arrestation et mon procès, qui avaient coïncidé avec sa libération et son non-lieu.
Je ne pouvais lui en vouloir : j’avais été obligé de lui jouer un tour de cochon à l’époque où je croyais qu’il voulait s’emparer de mon argent avec l’aide de ma volcanique secrétaire, Clara Daine. Le temps de m’apercevoir qu’il n’y était pour rien, j’avais été obligé de me débarrasser de Clara qui m’avait transformé en esclave et les événements s’étaient enclenchés avec une telle inexorabilité que j’avais remplacé George dans sa cellule de la prison Santa Eulalia.
Il m’avait laissé tomber et nous étions à égalité, si je puis dire, quand il s’encadra dans la porte avec l’allure générale du type qui aimerait en finir le plus vite possible.
Il me trouva visiblement changé et se fit violence pour ne pas écouter son cœur compatissant. Je ne sais si vous vous rappelez que le jour du verdict je m’étais trouvé une admirable tête de coupable. Ça n’avait pas dû s’améliorer ; nous conservons les stigmates de nos erreurs passées, même quand nous n’y fûmes pour rien. Mais George, lui, était resté le même, au point qu’oubliant ce qui était arrivé je faillis parler le premier et lui demander des nouvelles d’un peu tout le monde : les producteurs qui m’avaient couvert d’or quand j’étais un célèbre scénariste, les agents du fisc qui étaient nos ennemis personnels, la villa Señorita où j’avais abrité mon troisième bonheur conjugal et, par le fait, de ma femme Isobel.
J’ai déjà fait remarquer qu’il y a peu de place dans ces cellules, aussi George et moi nous fîmes des politesses pour savoir qui s’assiérait sur ma paillasse. Nous finîmes par nous y poser tous les deux, comme les deux frères que nous avions été.
— Je n’ai pas de temps à perdre, dit George. Aussi, j’en viendrai tout de suite au sujet.
Visiblement, il avait répété ; c’est le genre de phrase que j’aurais impitoyablement censurée si j’avais eu à écrire ce dialogue, mais que j’avais souvent prononcée quand j’étais – c’étaient nos débuts – un acteur de série B.
— Je n’en ai pas beaucoup non plus, dis-je.
Ça, c’était le genre de réplique qui avait assuré le succès de Jarvis et Slivska, l’illustre tandem formé par votre serviteur au temps de sa gloire.
— Nous allons parler affaires.
C’était ce que j’avais toujours apprécié chez lui, quand il était mon agent : il avait le sens des priorités, même dans les moments les plus dramatiques. Je n’ose écrire sentimentaux, mais je voyais bien que chez George la vieille amitié n’avait pas tout à fait disparu. Ou bien était-ce l’ambiance de la cellule ? Après tout, il y avait passé quelques mois difficiles. J’imagine que venir me voir lui avait fait le même effet que quand, se trouvant dans la région, il était retourné au pensionnat où nous nous étions connus. Il avait longuement médité sur la meilleure façon d’y mettre le feu, et soudain il se sentait paralysé par le souvenir.
— Je t’ai apporté un certain nombre de papiers à signer.
C’était toujours ainsi, autrefois, que se déroulaient nos rencontres ; encore un peu et il faudrait que je me pince pour me rappeler que j’étais condamné à mort, et non que nous avions une discussion profitable sur la question de savoir si nous allions travailler, cette fois, avec les studios Grenville des frères Nathan ou leurs concurrents, Nightmare, des frères Magnus.
Je crus un instant qu’il s’agissait simplement de prendre, avant mon exécution, les dispositions habituelles : allais-je faire d’Isobel ma légataire universelle ? Nous étions toujours mariés ; j’imagine qu’une épouse peut hériter d’un mari assassin, si ce n’est pas elle qu’il a assassinée. J’ignorais où en étaient mes affaires, mais j’allais lui laisser un joli paquet. Il était bien dans la nature de George de veiller aux intérêts de ma veuve – elle l’avait toujours impressionné. Aussi me préparai-je à signer héroïquement, initiales en marge et paraphe final, comme le faisait Mael Marlow, le milliardaire que j’avait interprété dans L’argent ne fait pas le bonheur, et qui se savait condamné par le cancer. Autant m’en aller sur un bon geste.
— Tu vas trouver ça cher, dit George. Je n’entrerai pas dans les détails, mais je pense que tu ne discuteras pas pour avoir la vie sauve.
Je ne peux pas dire que je manifeste, d’ordinaire, exagérément mes émotions. Cependant je me sentis brusquement dans la peau de Gordon Pacha quand il croit entendre la trompette des renforts, alors que l’armée du Mahdi se prépare à le couper en tranches.
— Continue, dis-je à George.
— Tu vas t’évader. En échange de l’abandon d’une bonne part de tes biens, tu gagneras un autre pays où t’attendra une nouvelle vie. Il te restera un petit quelque chose.
— Ce sera toujours ça. Tu ne peux pas m’en dire davantage ? Dans un scénario, l’évasion est une mine inépuisable, mais je doute qu’on y réussisse autant dans la vie réelle.
Je ne me voyais pas scier les barreaux et descendre le long d’une échelle de corde. D’ailleurs ma cellule était au rez-de-chaussée.
— Contente-toi de faire ce qu’on te dira, dit George. Cela a été assez long et compliqué à mettre au point. Essayons de ne pas tout gâcher.
C’était aussi la première fois qu’il ne faisait pas confiance à mon imagination pour nous tirer d’un pas difficile. Peut-être étais-je définitivement passé de l’autre côté de l’existence, celui qui ne pardonne pas ? George semblait très sûr de lui ; c’était comme s’il agissait à ma place, et que j’avais à découvrir les étapes d’une histoire que ne j’aurais pas écrite moi-même. Dormait-il aussi dans mon lit ? Je suppose que la vie des autres continue et prospère tandis que vous prenez un aller simple pour une destination sans retour.
— Entendu, dis-je. Où dois-je signer ? J’ai perdu l’habitude des contrats. Prends-tu ton pourcentage habituel ? Si ce que tu dis est exact, tu peux le doubler pour l’occasion.
George haussa les épaules.
— Je ne veux rien te devoir, Paul. C’est pourquoi j’ai déjà disposé de tout ce que tu avais. Il ne me manque que ton autorisation formelle.
L’opération terminée, nous nous regardâmes comme deux amis qui ont quelque chose à se dire et qui savent très bien qu’ils ne le feront pas. A mon avis l’amitié n’existe pas, sauf qu’elle vous fait faire des choses auxquelles vous n’auriez pas forcément consenti.
— Lorsque tu seras sorti d’ici, dit enfin George comme s’il était heureux de changer de sujet, ce ne sera pas une partie de plaisir. Je veux dire qu’il y aura une ou deux étapes assez désagréables. Douillet comme tu es, tu vas couiner. Mais c’est indispensable dans ton intérêt et le nôtre.
— Le vôtre ?
Peut-être, en tirant sur le fil, réussirais-je à en savoir davantage. Les amateurs – et George était un agent, pas un scénariste – ne résistent jamais au plaisir de raconter une histoire quand ils pensent qu’ils ont réussi à la mettre debout. C’est sans doute une revanche sur nous autres, les créateurs, qui les écrasons en permanence de nos sublimes capacités.
— Il a fallu convaincre pas mal de gens, Paul. D’autre part, personne n’a envie que tu ressurgisses pour réclamer ton fric après ta mort.
Je voyais ce qu’il voulait dire. Vers 1970, on m’avait demandé d’adapter un roman français, où un colonel qui s’appelait Chabert revenait à Paris après avoir disparu à Iéna ou Austerlitz. Dans ma version il se rendait tellement insupportable que sa femme et le nouveau mari de celle-ci finissaient par le tuer pour de bon. Bien sûr, on ne pouvait nier que ses prétentions fussent légitimes, mais il y a toujours un moment où même saint François d’Assise a dû paraître encombrant.
— … aussi Paul Jarvis va-t-il disparaître tout à fait, pour laisser la place à qui on t’indiquera.
— Tu veux dire que je vais changer de nom ?
C’était une question idiote, mais je venais précisément d’être condamné pour avoir pris une autre identité que la mienne, idée qui m’avait paru remarquable à l’époque mais dont je doutais désormais qu’elle fût aussi géniale que cela.
— On t’a fait un programme complet, dit George. Et maintenant, je te dis adieu.
Il se leva et rassembla ses papiers après avoir vérifié que tout y était. Ce n’était qu’un contrat comme les autres, et j’en avais signé tellement ! J’ignore ce qu’il faut dire à votre ex-meilleur ami quand il vous dépouille d’une main pour vous sauver la vie de l’autre, aussi m’inquiétai-je du solde de l’opération :
— Tu as parlé de me laisser un petit quelque chose. Qu’entends-tu par là, George ?
— De quoi vivre, je suppose, là où tu vivras désormais. J’avoue que moi-même, j’en ignore les détails. Mais ce sera déjà trop bien pour toi, Paul.
Allais-je renouer avec l’insécurité de nos débuts, à George et à moi, quand nous n’avions pas souvent de quoi finir la semaine ? Mieux que personne, il devait savoir quel état de panique cela déclencherait en moi. Etait-ce là sa vengeance ? Je lui avais fait passer de terribles moments, et il me condamnait à en passer de durs pour l’éternité. Nous étions quittes, même si on ne l’est jamais tout à fait.
J’allais être un autre dont j’ignorais tout. C’était une impression curieuse pour un scénariste, de ne pouvoir améliorer le tableau. Apparemment on ne me demandait pas mon avis. Le docteur Arturo Puig semblait être très content de lui. Il ne doutait pas que je le fusse de mon nouveau moi-même, mais la seule chose à laquelle je pensais en l’écoutant, c’était à ne pas lui ressembler. Ses cheveux noirs, ses dents blanches, sa peau lisse et dorée, ses ongles roses et ses lunettes étincelantes me donnaient envie de prendre les traits, pour le temps qu’il me resterait à vivre, du Fagin d’Oliver Twist.
Vous raconter les circonstances de mon évasion jetterait sur les autorités de Palma de Majorque une suspicion qui pourrait porter préjudice, dans l’avenir, à d’autres condamnés à mort. Ce n’est pas que je pense jamais y retourner (être pendu plusieurs fois de suite n’entrait pas dans mon programme, même si je m’arrangeais pour y échapper ; à la longue, ça use) mais on ne sait jamais non plus.
Qu’il vous suffise de savoir qu’on ne me demanda aucun exploit physique. George en possession des signatures qui lui laissaient la disposition de ma fortune, les portes s’ouvrirent avec une facilité déconcertante. On me déclara malade, ce qui permit de surseoir à mon exécution. Puis on me transféra à l’hôpital général, d’où je m’évadai dans la voiture du médecin chef. J’imagine que le procurateur de Barcelone, le directeur de la prison et l’inspecteur Esteban, qui était chargé de me surveiller, ont reçu leur part du gâteau. J’espère qu’ils l’ont trouvé satisfaisante. Elle m’a coûté assez cher.
J’embarquai bientôt à bord d’un ferry à destination du Maroc, d’où je partis pour l’Amérique du Sud. De là je gagnai la clinique du docteur Puig, muni d’un passeport qui présentait tous les signes de l’authenticité et dont la couverture s’ornait d’un de ces sigles que l’humanité réserve aux personnes déplacées. Je goûtai l’humour qui faisait de moi un réfugié sous l’aile de l’ONU trois semaines après que j’eusse échappé à une sentence inique. Protéger des criminels injustement menacés, n’est-ce pas la vocation de l’organisation internationale ?
Mon évasion fut rapportée par les journaux de Palma comme le témoignage de l’incurie qui régnait dans un régime sur sa fin. Autant mon procès avait remué les foules, autant ma disparition passa inaperçue. Si j’avais été exécuté, c’eût été autre chose ; la conscience occidentale se fût émue ; mais là, chacun fut assez heureux de ne pas avoir à se pencher sur la question. Il n’y eut que les journaux espagnols pour s’indigner, les uns parce que je n’étais pas mort, les autres parce qu’on avait voulu m’exécuter, mais ce fut une discussion locale, dont la portée n’excéda pas les conversation du Bosh Bar et les colonnes du Diaro. Pour mes compatriotes lecteurs du Daily Bulletin, je m’en étais simplement sorti, comme toujours. Ai-je déjà fait remarquer que le métier de scénariste est mal vu ? On vous soupçonne toujours d’être un de vos personnages.
— Il ne s’agit pas d’une simple opération de chirurgie esthétique, M. Jarvis. Ni d’une évidente modification de vos empreintes digitales. Naturellement nous changerons votre apparence, mais là n’est pas l’important. Il s’agit de vous construire une tout autre personnalité. Savez-vous où réside la clef de la personnalité ? Ce qui la détermine, et, si je puis dire, la crée ?
Le docteur Puig était sur son sujet. Ses yeux luisaient et ses mains se caressaient amoureusement l’une l’autre. Nous étions dans son bureau. Les fenêtres étaient ouvertes et une odeur de pluie prémonitoire venue des collines réjouissait cette soirée printanière ; dans ce quartier résidentiel, les jardins étaient nombreux et protecteurs. Il ne manquait que de grands ventilateurs au plafond pour que j’eusse envie de modifier la scène à ma guise, mais Puig n’avait besoin d’aucune aide extérieure. Apparemment, le cours était compris dans le forfait.
— La mémoire, M. Jarvis, c’est la mémoire. Sans mémoire vous ne construisez rien. Tel est le capital qui vous constitue. Une part de ce capital est héréditaire : le legs de l’humanité. Vous l’obtenez par mécanisme génétique. Vous avez entendu parler de l’ADN ?
Tout ce que je connais des sciences modernes tiendrait dans un comprimé d’Alka-Seltzer. Mais j’avais lu des articles sur l’ADN sans trop savoir ce que c’était. Il est réconfortant de penser que pendant que nous sommes occupés à nos vies sybarites, des cerveaux travaillent, dans des laboratoires, à améliorer notre sort. Aussi quand je lis un article scientifique ai-je l’impression délicieuse d’aborder un rivage inconnu et d’y faire une escale remplie des produits du terroir.
— Le mécanisme de la mémoire ? répondis-je.
— Disons plutôt la mémoire du mécanisme. L’acide désoxyribonucléique de la substance vivante, dit Puig, c’est grâce à l’ADN que vous êtes doté d’une hérédité ; que vous êtes Paul Jarvis, si vous préférez, et qu’il n’y en a qu’un ; que vous êtes un homme et non un chat. Mais comme je le dis souvent, s’il n’y a qu’une partition de la vie, chaque espèce a sa façon particulière de la chanter. Cependant le professeur Siodmak, un véritable génie, a établi que l’ADN n’a de rôle que par l’intermédiaire de l’ARN, l’acide ribonucléique. L’ARN est le siège de votre mémoire propre. Nous pensons que si nous réussissons à modifier l’ARN d’un individu, nous brouillerons les signes caractéristiques de son ADN et que celui-ci se modifiera de lui-même. En fait, nous avons déjà réussi plusieurs expériences.
— Siodmak ? N’est-ce pas ce biochimiste qui a obtenu un Nobel controversé vers 1970 ?
— Des imbéciles, dit le docteur Puig. Ils étaient incapables de comprendre. On a accusé le professeur Siodmak d’avoir usurpé ses titres. On a affirmé qu’il n’était qu’un simple chirurgien qui s’était borné à publier le résultat de travaux exécutés par d’autres après la guerre.
— Oui, je me souviens du scandale. Il a disparu ensuite, je crois.
— Non. Il est venu ici où nous avons créé ce centre de recherches privé. J’ai l’honneur d’avoir travaillé avec lui ces dix dernières années. Nous nous sommes intéressés aux principes de la transmission de l’hérédité ; c’est-à-dire de la vie.
— Vous voulez dire qu’il a fait de la chirurgie esthétique ? demandai-je, incrédule.
Je ne voyais pas un prix Nobel rafistolant des sexagénaires pour qu’ils puissent à nouveau parader au Country Club, mais la presse avait été féroce avec Siodmak et peut-être n’avait-il eu d’autre choix. Le milieu scientifique est encore plus dangereux que celui du cinéma, parce qu’on y brasse encore plus d’argent. S’y ajoute, comme chez nous, la question de l’amour-propre professionnel. Mêlez les deux et vous obtenez un mélange plus instable que la nitroglycérine. Puig me jeta un regard méprisant. Je pensai que je ferais mieux de me tenir à carreau, si je ne voulais pas qu’il me fasse la tête de Béla Lugosi à la fin de Vampiriques fredaines.
— Le professeur est parvenu à isoler le principe de l’interaction entre l’ADN et l’ARN, M. Jarvis ; il a également poursuivi ses recherches dans d’autres domaines de la personnalité. Nous possédons deux autres installations comme celle-ci à travers le monde, et j’ose dire qu’aucun laboratoire officiel d’aucune université, financé par ces stupides programmes gouvernementaux, ne leur arrive à la cheville.
— Cela a dû vous coûter une fortune, dis-je.
— Nous avons nos propres investisseurs, et la chirurgie esthétique, comme vous dites, rapporte énormément. A ce propos, on nous a transmis le montant… euh, de nos frais, en ce qui vous concerne. Tout est en ordre et nous allons pouvoir commencer. Nous allons procéder à une série d’examens, après quoi nous modifierons votre apparence extérieure. Puis, dans deux mois environ, nous passerons à l’étape ultérieure. D’ici là, reposez-vous. Vous n’êtes pas en très bonne forme, mais je suppose que votre état est dû aux… euh, aux ennuis que vous avez eus. Laissez-vous faire, M. Jarvis, et nous vous remettrons sur pied en quelques semaines.
— A propos d’identité, j’aurais besoin de renouveler mon visa. J’ai remarqué qu’il expire le 15 de ce mois.
— Nous le savons, M. Jarvis. Disons que c’est une précaution. Nous ne voulons pas que nos clients changent brusquement d’itinéraire. Ne vous inquiétez pas. Vous disposerez bientôt de tout ce que le professeur Siodmak appelle les commodités de la vie.
— Cher professeur Siodmak ! Aurai-je la chance de l’apercevoir ?
Le docteur Puig cessa de considérer la large montre IWC qui était depuis deux minutes l’objet de toute son attention. Il me regarda au travers de ses magnifiques lunettes et j’eus l’impression que de son casque de cheveux à ses ongles manucurés, il éprouvait une intense excitation à me répondre :
— Oh, vous vous rencontrerez, M. Jarvis. Vous vous rencontrerez.
|