Premiers chapitres
Lou Delvig
Jours sans faim
roman


Lou Delvig est née en 1966. Elle vit à Paris. Jours sans faim est son premier roman.

  
'était quelque chose en dehors d'elle qu'elle ne savait pas nommer. Une énergie silencieuse qui l'aveuglait et régissait ses journées. Une forme de défonce aussi, de destruction.
Cela s'était fait progressivement. Pour en arriver là. Sans qu'elle s'en rende vraiment compte. Sans qu'elle puisse aller contre. Elle se souvient du regard des gens, de la peur dans leurs yeux. Elle se souvient de ce sentiment de puissance, qui repoussait toujours plus loin les limites du jeûne et de la souffrance. Les genoux qui se cognent, des journées entières sans s'asseoir. En manque, le corps vole au-dessus des trottoirs. Plus tard, les chutes dans la rue, dans le métro, et l'insomnie qui accompagne la faim qu'on ne sait plus reconnaître.
Et puis le froid est entré en elle, inimaginable. Ce froid qui lui disait qu'elle était arrivée au bout et qu'il fallait choisir entre vivre ou mourir.
 
 

I


 
C'est à cause du froid qu'elle a accepté le rendez-vous. La première fois, quand il l'a appelée. Une voix inconnue, nasillarde, lui proposait de l'aide, un soir d'automne, un soir comme tous les autres : enchaîné au radiateur. A cause du froid mais pas seulement. Elle a commencé par refuser. De quoi je me mêle. Il a posé quelques questions sur son état physique, il n'a pas demandé combien elle pesait, ni combien elle mangeait. Non. Plutôt des questions de connaisseur, d'expert même, précises, directes, pour évaluer le degré d'urgence. Tant qu'elle se prêtait au jeu, il gagnait du temps. Ce temps qu'elle n'avait plus à perdre, ce temps ténu, tendu contre la mort comme une dernière virgule, fragile.
Il lui a dit ça avant tout le reste, qu'il ne restait plus beaucoup de temps. Elle a senti qu'il savait quelque chose de la solitude aussi, de l'enfermement. Tandis qu'il parlait, questionnait, elle torturait du bout des doigts le fil du combiné. Elle avait enfilé quelques minutes plus tôt un troisième pull, elle s'était roulée en boule -
si tant est qu'on pût encore faire une boule de ses os pointus -
elle répondait sans réfléchir, comme elle aurait récité une fable apprise depuis longtemps, sans y penser. Elle voulait seulement rester polie.
Il a dit il est trop tard, vous n'en sortirez pas seule, je peux vous aider, venez me voir à ma consultation, mercredi, je vous attendrai. Elle a cherché des yeux ses cigarettes. Elle n'a pas eu la force de décoller son dos du radiateur pour attraper le paquet posé devant elle.
Pour la première fois quelqu'un criait pour qu'elle se retourne, quelqu'un l'appelait, qui savait nommer cette souffrance, la souffrance de son corps. Pour la première fois quelqu'un venait la chercher là où les autres ne pouvaient pas, n'avaient plus la force.
Il lui demandait, lui ordonnait de venir. Il savait que tout se jouait dans ce premier contact. Elle imaginait l'appréhension qu'il avait eue, peut-être, en composant le numéro. Elle entendait, dans les inflexions de sa voix, la peur d'échouer et cette volonté brutale aussi qu'il avait de la convaincre.
Elle a raccroché. Elle est restée là longtemps, prostrée. De quoi je me mêle, quand même.
Le mercredi, elle a pris le métro jusqu'à l'hôpital. Elle pouvait à peine marcher. Elle est entrée dans le bureau, elle s'est assise en face de lui. Elle n'avait rien à dire, elle était vide, vidée de tout. Il a posé quelques questions, pour la forme, et puis il l'a presque suppliée, j'ai une chambre pour vous, vous ne pouvez pas repartir dans cet état. Elle a refusé. Il cherchait des mots pour la retenir. Ses mains étaient posées sur son bureau, ces petites mains qu'un jour il ferait glisser sur sa peau transparente.
C'était trop tôt, malgré ce temps qu'elle n'avait plus. Il a dit tant qu'on ne ramasse pas les gens dans la rue, on ne peut pas les obliger. Elle a refermé la porte derrière elle, vacillante, elle a repris le métro sans une larme à verser.
Elle est revenue le mercredi suivant, et le suivant encore. Elle a traversé tout Paris pour le voir. A l'hôpital, elle a suivi jusqu'à la consultation la ligne verte qui se dérobait sous ses pieds. Le long des couloirs, elle ne pouvait plus entendre le frôlement de son pas hésitant. Elle attendait au premier étage devant son bureau en se tordant les doigts. Elle ignorait pour quelle raison au juste elle était là, si ce n'était cette intuition confuse qu'elle pourrait un jour y déposer son corps vidé.
Un matin elle a senti que le froid était parvenu jusqu'au bout des membres, dans les ongles, dans les cheveux. Elle a composé le numéro de l'hôpital, elle a demandé à lui parler.
La mort battait dans son ventre, elle pouvait la toucher.
C'était il y a longtemps. Il lui a sauvé la vie. Quand on les écrit, ces mots paraissent boursouflés, mais c'est ainsi. Encore aujourd'hui, malgré ces années passées et ce goût de vivre qu'elle a retrouvé, elle dit ça quand elle en parle : il m'a sauvé la vie.



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