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Joseph Delteil
Les poilus
Joseph Delteil (1894-1978) est un des grands écrivains
lyriques du XIXe siècle. Fils d'un bûcheron et d'une
mère illettrée, il est devenu l'auteur de livres aussi
célèbres que Sur le fleuve amour (1922), salué
par les surréalistes, ou de Jeanne d'Arc (prix Femina 1925).
Son influence s'est étendue jusqu'aux Etats-Unis, où
il a été un des modèles d'Henry Miller.
CHAPITRE PREMIER La mobilisation
a chaleur est torride,
en ce mois de juillet 1914. Le département de l'Aude sue.
De Narbonne à Limoux, des myriades de vignes, plongées
dans le sable ou le silex, amaigries et dures, étalent sur
la terre sèche leurs pampres de sang.
Echo : sang !
Ce pays d'Aude, mi-pyrénéen, mi-méditerranéen,
avec ses torrents et ses jachères, se contracte sous le soleil.
Un vent cru souffle sur les cailloux. Des faisceaux d'odeurs et
de rayons traversent un ciel nu. La substance du sol monte en filaments
fibreux, en troncs nains. Tout a un air étroit et ardent,
un air de piques. Chaque plante est une baïonnette.
Echo : baïonnettes !
Là-bas, près de Limoux, il y a un village qu'on appelle
Pieusse. C'est ma patrie, ma grande. J'aime Pieusse d'un dur amour.
L'amour, c'est ce qui est dur. Une colline, la plus simple du monde,
nette et crue, lui sert d'horizon ! La rivière d'Aude coule
à ses pieds, amoureuse de ses propres rives. La plaine est
poreuse, attirante et secrète comme une épouse. Rien
de plus ardent qu'une souche, si ce n'est son fils le vin. Des peupliers
pareils à des lances traversent le territoire de part en
part. Tout se noue dans l'unité du soleil. Les choses sont
crochues, aptes à l'attachement, avides de contacts et de
chocs. La main de l'homme se reflète sur les champs ailés,
et les odeurs végétales s'accrochent aux narines des
bêtes avec une brûlante énergie. Dans chaque
fille, il y a matière à mille chaleurs. Dans chaque
cur, il y a un univers de battements. Ah ! passion, passion,
rien de grand ne se fera jamais sans toi, ni rien de beau ! Mais
la véritable passion est calme, dure et calme comme la colline
de Pieusse.
Depuis quelque temps, les journaux étaient pleins de bruits
étranges. Ces paysans qui d'habitude ne lisent dans leur
journal que la rubrique " Çà et là "
(assassinats, accidents, viols, etc.) maintenant, chaque matin,
ils épelaient longuement des notes de chancellerie, des dépêches
diplomatiques.
Le 28 juin 1914, l'archiduc héritier d'Autriche François-Ferdinand
fut assassiné à Sarajevo (Bosnie) par des partisans
serbes. Cette province slave de la Bosnie, annexée par l'Autriche
en 1908, était revendiquée par la Serbie. La double
monarchie vit dans ce meurtre un attentat politique, dont elle chercha
à rendre responsable la nation serbe tout entière.
Guillaume II était à l'affût. Ses longues moustaches
sur sa gueule de puant, il sourit. Il flaira immédiatement
dans cette querelle une occasion épatante de guerre. Le schéma
était simple et clair, d'une logique formidable :
1° Autriche attaque Serbie ;
2° Russie défend Serbie et attaque Autriche ;
3° Allemagne défend Autriche et attaque Russie ;
4° France défend Russie et attaque Allemagne.
Là-dedans, A mène tout droit à Z.
Le peuple allemand était le costaud de l'Europe. La loi de
la jungle vaut en humanité. Les blonds germains, épris
de nécessité, se sentaient prédestinés
à gouverner le monde. Tout les y poussait, et jusqu'à
quelque apparence de volonté céleste.
En 1914, le portefeuille de Dieu était plein d'actions allemandes.
Au surplus, la facilité même d'un plan de conquête
semblait un gage du destin. Accabler la France en huit jours, fesser
la Belgique en cours de route, se retourner contre la Russie et
la battre à la grande manuvre, se dresser alors couverte
de dépouilles, de Polognes, d'ors et de colonies au centre
de l'Europe, un poing à Calais et l'autre à Salonique,
un pied à Heisingfors et l'autre à Fiume, et toujours
le vieux Dieu dans la poche, et toujours la grande épée
allemande sur le cur : quel rêve ! et quelle simplicité
de réalisation !
Les paysans de Pieusse pensaient beaucoup plus au sulfatage de leurs
vignes qu'au gouvernement du monde. A cette époque de l'année,
les hommes revêtent par-dessus leurs habits une vieille longue
chemise, chargent une pompe à pulvérisation sur leurs
épaules, et les voilà à travers les vignes,
sous un grand chapeau, aspergeant les pampres d'une éclatante
dissolution de sulfate de cuivre. Peu à peu ils verdissent
sous l'azur, leur chemise devient verte, leurs mains et leurs visages
ruissellent de sulfate. Ils vont et viennent parmi les souches et
le vitriol, verts de l'il à l'orteil, dans une chaude
pluie verte, tout arc-en-cielisés de soleil.
Il y eut, en 1914, beaucoup de mildiou. D'ailleurs toutes sortes
de choses étranges étaient dans l'air. La chaleur
engraissait des prodiges. Des fièvres épaississaient
les soirs. Une lourdeur à plat ventre dans l'atmosphère.
Et çà et là les claquements de fouet du sort,
un chien fou, un coup de vent sur les tuiles. Notes, contre-notes,
médiations : dans toute cette diplomatie les paysans ne voyaient
que du bleu. Mais ils comprenaient mille riens. Des sources immémoriales
s'asséchaient, là ! Les récoltes procédaient
par à-coups incompréhensibles. Des vagues de corbeaux
se balançaient dans le ciel. Les matins étaient pleins
d'araignées.
Toute la nature était enceinte.
Le 24 juillet arriva la nouvelle de l'ultimatum de l'Autriche à
la Serbie. Je me rappelle ; j'appris la chose dans la matinée
au bord de la rivière. J'étais en train de pêcher.
Ces lâches journées d'attente en forme de points d'interrogation,
molles, coupées de couperose, me semblaient interminables,
insupportables. Elles avaient l'air mauvais. Elles sentaient l'embûche,
la bûche.
Pour échapper à leur étreinte, je me réfugiais
dans la pêche. Chaque matin, je filais, mon attirail à
la main, et mon journal à la poche. Tout le jour, je jetais
la canne, je lisais, je rêvais à l'ombre des saules.
Ce mot : ultimatum, d'allure biscornue et métallique, long
comme une épée, assez fourbe, peu français
et encore moins patois, me donna la chair de poule. Je l'épelais
machinalement, l'il fixé sur le bouchon de ma ligne.
Il prenait le son d'un serpent, le trait d'une truite. La cautèle
de l'i embusquait son miel entre l'ul et le mat. Et le tum éclatait
en canon.
Echo : canon !
Décidément, ce jour-là je ne prenais rien.
Pas la moindre touche ! Pas le moindre goujon ! Je ne suis pas un
fin pêcheur ; mais enfin, cette déveine me parut suspecte.
Cette rivière semblait enceinte.
Le 25 juillet, je ne pris encore rien. Le 26, rien.
Peu à peu, une idée s'installa dans ma cervelle, une
idée drôle, venue des régions asiatiques de
la conscience, des pôles bizarres de l'esprit : je ne prendrais
pas un seul poisson jusqu'à la déclaration de guerre
! C'est une truite qui déclencherait la guerre !...
Il y a des moments où les signes les plus invraisemblables
sont les plus féconds ; et je jetais ma ligne avec angoisse.
J'avais peur des poissons.
Les femmes dans les rues avaient l'air lasses, insignes. Elles s'abordaient
l'une l'autre, chaque matin, avec un emportement muet. Le tempérament
féminin ne sait pas attendre. Immédiatement : voilà
son mot d'ordre. A force de quêtes, de flairements, leur museau
s'allongeait. Plus proches que l'homme des forces naturelles, des
sources de vie et de mort, plus sensibles aux malaises des choses,
aux oscillations de l'âme, elles pressentaient au fond de
l'infini, au fond de leur chair, le sourd tumulte du Destin. Leurs
parties secrètes participaient aux vastes élaborations
des éléments. Elles semblaient porter en elles un
Acte. En juillet 1914, à l'heure où se modelait l'enfant
du Mystère dans les entrailles de l'Univers, toutes les femmes
étaient enceintes.
Je ne me rappelle plus si c'est le 27 ou le 28 juillet qu'un formidable
orage éclata.
Le tonnerre roule ses grands R, de haut en bas, comme les ramoneurs
du ciel. Des éclairs zigzaguent dans l'air noir, de beaux
éclairs angéliques, purs dans l'espace grondant. L'orage
!
Dans le Midi d'oc, dans la vaste plaine viticole des bords de la
Méditerranée, aux mois de juillet ou d'août,
l'orage, c'est le fléau de Dieu. L'orage, c'est un bondissement
de grêle sur les grappes jeunes, c'est la dévastation
d'un an, de trois cent soixante-cinq jours de travaux, de sueurs
et d'espoirs. En un clin d'il, à travers les grandes
vignes, l'orage, dans sa large gorge sèche, avale un million
d'hectolitres de vin.
C'est un spectacle d'une majesté et d'une sérénité
accomplies, à le considérer de quelque point de vue
gratuit, et du haut d'une de ces courtes collines égales
comme des balcons. La ténébreuse charge de nuages
avance à travers l'éther, dans un ordre et un calme
à la fois admirables et sinistres, dans une ronde de fulgurations
qui frôlent l'éternité. Un pareil déploiement
de tranquilles forces a quelque chose de mathématique et
de divin qui ne laisse place à aucun sentiment d'hostilité.
Ces tronçons de feu sont chargés de paix comme des
lampes. Nuls cahots dans ces grondements ailés, nulle exagération
romantique dans le va-et-vient, en intervalles sûrs, des lueurs
et des sons. Partout, dans les plaines électriques du firmament,
une impression de mesure et de perfection, une allure et une conscience
toutes méditerranéennes, toutes latines. Oui, en pays
d'oc, l'orage a quelque chose de romain.
Mais l'homme aussi, en ces lieux nets et presque glabres, de lignes
dures, de pesante clarté, l'homme aussi est un fils de la
Louve. L'homme possède assez d'assurance et de calme pour
affronter le calme et l'assurance de l'orage. Et voici que devant
les éclairs et les roues du tonnerre, l'homme se lève.
Il est de type petit, mince dans sa souple ossature de mangeur de
légumes, sans nulle bravade, et pas un cri. Il se tient dans
une cabane de branchages et de terre élevée à
flanc de coteau. Méthodiquement, il dispose des tubes, braque
un étrange appareil. Et la bataille commence entre l'homme
et le tonnerre.
L'homme a lancé la première fusée paragrêle.
Elle monte au firmament, éclate, engendre en face des vastes
nues naturelles un sourd nuage artificiel, d'un jaune de chat, rond
comme un chapeau melon. Peu à peu, des ondes contradictoires,
des interférences choquent la logique céleste, altèrent
la cadence des éléments. Pris d'étonnement,
l'orage, un instant, flotte.
Mais, déjà, des coteaux voisins, de cabanes analogues,
des fusées montent. Elles s'insinuent dans le corps du délit,
le prennent de flanc, se soudent l'une à l'autre pour former
une barrière continue. Leur floconnement, là-haut,
tantôt jaunâtre, tantôt verdâtre, s'arrondit
en forme de tours. Bientôt une muraille de vapeur, flanquée
d'éclatements et d'ondulations, germe dans les pays de l'air,
s'amplifie et se fortifie, dresse enfin sa haute taille en face
des fulgurations de l'orage.
Le monstre hésite, désemparé. Des lambeaux
noirs se détachent de ses flancs, rôdent épars
dans l'espace, puis fondent dans le néant. Un moment encore,
la vieille garde des éclairs brûle ses dernières
cartouches. De suprêmes traits jaillissent du sein de l'ennemi,
équivoques et blessés. Le tonnerre s'enroue.
De sa petite cabane nue, l'homme lance la fusée finale. L'orage
se disperse et se noie dans les rayons du soleil. Un vieux nuage
goutteux disparaît en boitant. Le ciel se redore et refleurit.
L'homme allume une cigarette.
Dans un sureau, un chardonneret chante.
*
* *
Ce jour-là, la foudre tomba dans le cur des hommes.
*
* *
Le 29 juillet, je partis pour la pêche de très bon
matin, avant l'arrivée des journaux. J'en avais marre de
rentrer sans cesse bredouille. A la fine aube, le poisson mord davantage.
Je restai trois heures penché sur mon roseau, sur l'eau.
En vain ! Grève générale chez les goujons !
Je pestais contre l'Autriche et contre la Serbie, contre les asticots
et contre les truites, contre le ciel et contre l'onde. Je pliai
mon matériel en grognant. Mes doigts puaient le ver. Sur
ma tête, un soleil insolent semblait se foutre de moi.
Je partis à grands pas, en sifflant l'Internationale.
A l'entrée de Pieusse, une femme debout sur le seuil de
sa maison, un journal mort à la main, me regarda avec amour.
- Eh bien, quoi ! dis-je.
Mais elle leva le journal, lentement, vers le ciel, et un seul mot
sortit de ses lèvres, un mot bas :
- La guerre !
La guerre ? Qu'est-ce que la guerre ? Jamais encore, depuis le 28
juin, nul n'avait osé prononcer ce mot. On affectait d'en
ignorer l'existence. On usait de mille périphrases, de circonlocutions
vicieuses, de tours et de fins contours afin d'en éviter
les syllabes. Il s'agissait de piper le destin. Une crainte cardiaque
était attachée à ce mot. Il fallait l'enchaîner
au fond des organes de l'homme, l'escamoter dans la poche de l'estomac.
On avait la vague et sûre impression que si ce mot rompait
ses fers de gaz, s'il brisait la porte des lèvres, il s'élancerait
par le monde dans un déluge de feux et de sangs. Mystérieuse
puissance des Formules, du Mot ! On sait que les pratiques de sorcellerie,
les tours de magie font un grand usage de la formule. Tel mot, tel
assemblage de mots possèdent un pouvoir enchanteur. Un mot
est un être vivant, doué d'effluves et de rayons, les
uns bénins, les autres néfastes. Le mot appelle l'évènement.
Le moindre mot peut à notre insu déclencher des foudres,
des fléaux. La lettre est aussi forte que l'esprit.
Et voilà qu'une femme avec sa bouche prononçait ce
mot : guerre, le plus formidable des mots !
L'Autriche venait de déclarer la guerre à la Serbie.
C'était le premier chaînon du vaste enchaînement
; le geste des gestes. L'uf diplomatique accouchait d'un hibou
!
Ainsi ce grand mois de négociations, cet effort de la France,
de l'Angleterre pour empêcher la déflagration, tout
se heurtait à la volonté allemande. Faiblesse de la
langue, fragilité de l'esprit ! Rien ici-bas ne compte devant
une once de réel. Le cerveau des génies s'abîme
tout se détraque et dégringole, sauf le fait, le fait
sensible. Ce qui est, est éternel.
L'ultimatum autrichien était du 23 juillet. Le 25, à
6 heures du soir, la Serbie donnait sa réponse. Elle acceptait
la quasi-totalité des clauses de l'ultimatum. Mais les quelques
réserves qu'elle formulait furent jugées inacceptables
par l'Autriche. Sans plus attendre, le ministre d'Autriche à
Belgrade demanda ses passeports.
La Russie, protectrice naturelle des nations slaves, ne pouvait
laisser écraser la Serbie. Elle intervint en proposant à
l'Autriche de régler l'affaire directement, par une conférence
austro-russe. Refus de l'Autriche. De son côté l'Angleterre
offre la médiation des quatre grandes puissances : la France,
l'Allemagne, l'Italie et l'Angleterre. Refus de l'Allemagne.
Et brusquement, le 28 juillet, l'Autriche déclarait la guerre.
A partir de ce moment, Pieusse attendit les événements
avec plus de calme. On parlait de la guerre (de la guerre austro-serbe).
Le Danube bleu, quoi ! Toute tension était tombée.
Le pouls était mort. Une sorte de langueur, issue des choses,
du soleil, des vignes, enveloppait tout, s'immisçait dans
tout. Une délicieuse paresse envahissait la chair humaine.
Une mollesse coupable se posait sur les collines. Au seuil du voluptueux
anéantissement, tout s'abîmait dans la fin des fins.
Le 31, il fit un jour d'une beauté insoutenable. L'éclat
du soleil sur les coteaux balançait l'il dans l'espace.
Le cours des choses était dru. La nature trônait au
faîte de son perfectionnement. Le vert végétal
atteignait au zénith. Pas un poil de vent. D'une colline
à l'autre, une abeille filait du miel. Des touffes de menthe
sauvage plantaient dans l'atmosphère grasse des couteaux
de parfums. Les moindres passereaux étaient des rossignols.
Une jeune force soulevait la pâte du monde, en vue des plus
riches fleurissements. Des ruissellements de soleil s'enroulaient
aux arbres, baisaient les prairies à poil, fondaient comme
des aigles au cur des hommes et des maisons. Une pie, au sommet
d'un cyprès, était toute violette. Une transfiguration
intérieure s'épanouissait à la surface des
êtres. Il faisait doux comme une plume. Trois papillons se
poursuivant emplissaient d'ailes l'horizon. Plus de distances, mais
des faveurs. Les éléments allaient bras dessus bras
dessous. Les femmes sentaient le lit. C'était le grand spasme
d'août.
Vers le soir, une brise se leva, dans la plus stricte intimité.
Des milliards de raisins dormaient sur la terre chaude. Un vol de
moustiques piquait l'air. Toute cette splendeur torride, tous ces
fastes de sens et de fruits sécrétaient une irritation
rare. L'âme de l'homme succombait sous les fleurs.
Alors, un petit nuage brunâtre naquit dans l'immensité.
Il fonça dans l'espace en cabrioles de grenouille. Puis,
gros comme un buf, il creva. Et ce fut une des plus fraîches
ondées du monde, une suave caresse d'eaux sur les visages
rouges, une telle abondance et une telle joie de pluie que les jeunes
filles, le long des chemins, en avalaient le jus goutte à
goutte, la gorge ouverte vers le ciel.
Le 1er août, vers les deux heures de l'après-midi,
j'accrochai une truite superbe (trois livres au coup d'il).
La manuvre me prit dix minutes. J'avoue d'ailleurs que cette
manuvre, cette opération délicate de noyer le
poisson, de l'amener, docile et violent, dans l'épuisette,
est ce qu'il y a de plus pathétique et de plus joli dans
la pêche. On y goûte des émotions brusques et
fines, depuis l'épais plaisir des grands anthropoïdes
pêcheurs lacustres jusqu'au plus délicat battement
de cur d'un jouvenceau devant sa première jouvencelle.
Dès que j'eus la truite entre les mains, je pâlis brusquement.
Je songeai à cette étrange association de pensées,
à ce théorème absurde et puissant de mon inconscient
: truite égale guerre. Je prêtai l'oreille du côté
du village. Non, aucune cloche. J'étais là, la truite
aux doigts. Quel mirifique poisson ! Avec sa ligne de course, sa
gueule pointue, ses écailles métalliques, avec ses
mouchetures d'un brun d'or qui en font un morceau de marqueterie
en même temps qu'un morceau de roi, une mosaïque d'Asie,
une espèce de mobile fleur, une fine uvre d'art conçue
pour l'il et pour la proie, la truite est un poisson légendaire
et flamboyant, l'arc-en-ciel des rivières, le colibri des
eaux.
Tout à coup, du plus haut d'un peuplier, une feuille jaune
se détacha, chut lentement de branche en branche, tomba à
l'eau dans un silence tragique. Une sorte de présage était
dans cette feuille, dans son allure et dans son destin. Les régions
mystérieuses de mon être s'émouvaient. J'étais
blanc de stupeur et de peur. Je tremblais sous le soleil. Je laissai
choir la truite dans la rivière. Et je m'enfuis vers Pieusse
tout haletant.
Les premières maisons étaient rougies par le soleil
des catastrophes. Les tuiles sous la chaleur entraient en danse.
Une hirondelle quelque part criait un long cri d'égorgement.
De tous les tènements, les gens gagnaient le village, une
fourche sur l'épaule, ou une bêche. Une cigale se tut
pour toujours. Des ânes dévalaient, cahin-caha, hi-an
! De tous les sentiers surgissaient de grandes femmes tragiques
toutes bleues de sulfate de cuivre, pareilles à des déesses
vert-de-grisées par les siècles. Et ce fut alors que
la cloche s'ébranla.
Elle tintait à tour de bras, dans une hallucination d'airain.
Les sons en pleine accélération donnaient le vertige
au monde. Une hâte de pouls, une précipitation de fièvres
bouleversaient les airs. Comme sous les trompettes de Jéricho,
des murs de paix s'écroulaient du haut du ciel. Le tocsin
!
Dans les rues, les gens s'embrassaient, gauches et émouvants,
dans un embrouillamini de larmes. Le garde-champêtre déchirait
un " chiffon de papier ". Un chien qui aboyait reçut
un magistral coup de pied dans le cul. Le maire du village serrait
la main d'un gendarme.
Des enfants traversaient l'il, d'un trait. Des femmes allaient
à pas lents, un mouchoir sur les yeux. On rentrait les canards,
en silence. Une pitié toute neuve naquit dans les curs.
On n'osait plus battre un âne, pas même avec une fleur.
Sur la grand'place, une fraîche ribambelle de gosses jouait
dans les épluchures. Ils riaient aux éclats, dans
l'insouci de toutes leurs dents. Et leur rire dans l'atmosphère
sonnait mal, en chocs, leur rire de vie. Alors, une à une,
chaque mère vint prendre son enfant par la main, l'emmena
en silence dans sa maison.
Trois jeunes gens fous crièrent par trois fois :
- A Berlin !
Un vieillard en blouse d'azur, ignare et beau, touchant d'attention
et de peine, debout sur sa canne devant une affiche fraîche,
épelait à haute voix :
- Mo-bi-li-sa-ti-on !
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