FRANÇOIS
DELPLA
LES DIX JOURS QUI EBRANLERENT LA
FRANCE De Gaulle et l'appel du 18 juin
essai
Professeur, historien, François
Delpla est, chez Grasset, l'auteur de la
première biographie française de
Hitler
(1999). Il a publié, par
ailleurs, un ouvrage sur Churchill et les
Français (Plon).
PREMIÈRE PARTIE
Préludes
1
La déroute
itler
avait pourtant bien calculé son affaire.
Parvenu au pouvoir en 1933 à la surprise
générale car aucun grand pays n'avait
jamais été dirigé par un tel
autodidacte, dont le seul talent semblait
être la démagogie, il avait d'abord
protesté de ses sentiments pacifistes et
revendiqué seulement pour l'Allemagne
l'égalité des droits, en se
déclarant satisfait de ses
frontières. En 1938, il s'était
emparé de l'Autriche avec brutalité
mais sans soulever beaucoup de protestations, tant
la répugnance de sa population, allemande,
à rejoindre un Etat appelé Allemagne,
fût-il une dictature, était douteuse.
Il avait voulu récidiver avec les Allemands
des Sudètes, englobés en 1918 dans la
Tchécoslovaquie, et s'était
heurté à une forte opposition. Si
l'Italie mussolinienne, qu'il était en train
de satelliser, s'était montrée
compréhensive avant d'offrir sa
médiation, l'Angleterre, la France et l'URSS
avaient menacé d'entrer en campagne, mais il
avait désamorcé la crise par une
savante alternance de menace et d'apaisement, pour
rafler finalement le territoire à la
conférence de Munich. Par la même
occasion, il enfonçait un coin entre les
Occidentaux et l'URSS, laissée à
l'écart du règlement. Privé
brusquement de ses fortifications occidentales, le
reste du territoire tchécoslovaque
était peu défendable et lorsque
Hitler, violant ouvertement les accords de Munich,
s'en était emparé le 15 mars 1939, la
France, l'Angleterre et l'URSS s'étaient
contentées de gronder qu'elles ne
laisseraient pas impunie une nouvelle agression. Or
il restait une minorité allemande
frontalière du Reich, celle de Dantzig et de
son « corridor » polonais. Mais Berlin,
après avoir para-chevé en mai
l'alliance avec Rome, avait fort habilement
séparé les démocraties
occidentales de la dictature soviétique, non
plus, comme à Munich, en traitant celle-ci
en paria, mais en se rapprochant d'elle
secrètement, d'où le coup de tonnerre
d'un pacte germano-soviétique, le 23
août 1939, qui laissait la Pologne sans
défense. A moins que la France et
l'Angleterre, décidées à
déclarer la guerre, ne la fissent tambour
battant, en attaquant les frontières
occidentales de l'Allemagne pendant que le gros de
ses forces serait occupé en Pologne. C'est
ce qui n'advint pas. Les deux démocraties,
déclarant la guerre deux longs jours
après l'entrée des Allemands en
Pologne, ne la firent pas, et leurs soldats
d'emblée la trouvèrent «
drôle », par comparaison avec les orages
immédiats de 1914. Ces Alliés avaient
cependant bonne conscience, car ils pensaient
porter, par le blocus économique, des coups
mortels à l'Allemagne et escomptaient
qu'elle se déferait d'un Führer qui
l'avait séduite par des succès
faciles, maintenant qu'il semblait l'avoir
amenée dans une impasse. En avril 1940,
cependant, Hitler fondait sur la Norvège et
les Alliés échouaient piteusement
à l'en déloger. Mais il alimentait
par là sa réputation de grande brute
couarde, capable seulement d'attaquer des pays bien
plus faibles. Aussi lorsque le bruit courut avec
insistance, début mai, d'une attaque contre
ce qui n'était pas encore le Benelux, la
France et l'Angleterre éprouvèrent
à la fois un sentiment d'urgence et de
sécurité. Les plaines flamandes
semblaient offrir, et offraient en effet, un
terrain favorable pour affronter en face une
armée allemande plus faible sur le papier,
et pointant enfin le nez hors de ses casemates. Il
importait de relever ce défi, pour rassurer
les petits Etats neutres dont l'Allemagne
était en train de se faire un collier de
trophées. Si elle faisait « la faute
» d'attaquer, c'était sans doute que le
blocus commençait à payer et qu'elle
voulait le « desserrer ». Ainsi
raisonnait le chef des armées
françaises, Gamelin, ancien officier
d'état-major de Joffre pendant la bataille
de la Marne, à qui les Anglais faisaient
toute confiance.
De Gaulle et Churchill n'étaient pas en
reste. Ils n'étaient peut-être pas
aussi sûrs d'écraser les « Boches
» ou les « Huns » que Gamelin, qui
exulte littéralement à la nouvelle de
l'attaque, le 10 mai, mais ils étaient
impatients de voir cesser l'immobilisme, qu'ils
analysaient à juste titre comme un
comportement léger et imprudent face
à un ennemi redoutable : ils craignaient
qu'il n'accouchât tôt ou tard d'un
armistice résigné plutôt que
d'un effondrement allemand. Ces battants
étaient donc au premier rang, depuis des
mois, de ceux qui réclamaient
l'entrée des troupes alliées en
Belgique : ce n'était pas pour s'y opposer
quand leurs gouvernements s'y décidaient
enfin.
Or le petit pays était une gigantesque
trappe. L'élite de l'armée
française et la totalité de
l'armée britannique, pressant le pas pour
occuper avant l'ennemi le maximum de terrain
flamand, se retrouvèrent, pour reprendre des
expressions forgées par Churchill, «
comme une fleur coupée dans un vase »,
en raison d'un « coup de faux » parti de
la région de Sedan. Discrètement
accumulées sous le couvert des forêts
ardennaises présumées peu favorables
aux chars, les divisions blindées
commandées par Guderian creusèrent le
14 mai une large brèche qui leur ouvrait le
territoire français mais, appliquant un
principe napoléonien, elles
préférèrent s'occuper d'abord
de l'armée et, glissant le long de l'Aisne
et de la Somme, piéger en Belgique l'aile
marchante adverse en se rabattant sur Boulogne,
Calais et Dunkerque (voir la carte, en tête
de volume).
La paix aurait dû survenir à ce
moment, mais un grain de sable y mettait obstacle.
Lors du déclenchement de l'offensive, le
premier ministre à Londres s'appelait
Chamberlain. Le signataire des accords de Munich
s'était certes, lorsque Hitler était
entré à Prague,
dégoûté durablement du
personnage, mais pas au point de lui faire la
guerre à outrance - les faits l'avaient
abondamment prouvé. Il se contentait
d'attendre et d'espérer. Placé,
à Dunkerque, devant l'alternative d'une
perte totale de son armée de terre ou d'une
paix « généreuse », sa
réponse ne fait guère de doute. Qu'on
prise ou non les exercices d'histoire-fiction, on
sourit à l'idée d'un Chamberlain
proclamant qu'on n'a perdu qu'une manche et qu'on
veut en jouer d'autres, au Canada s'il le faut, et
renonçant à la prudente gestion qui
était, par-delà toutes les
différences, le point commun entre
l'appeasement et la drôle de guerre.
La signature d'un compromis laissant à
l'Allemagne, explicitement ou non, les mains libres
à l'est de l'Europe, au nom de la
fatalité et du sort des armes, est un
scénario plus que probable, si Chamberlain
était demeuré deux semaines de plus
au 10, Downing Street.
Mais il s'était très
légèrement déplacé. Il
avait glissé, le jour même de
l'offensive allemande, du 10 au 11, quant aux
fonctions sinon quant au logis. Son successeur
Churchill lui avait laissé provisoirement
l'appartement du 10 et il n'habitait pas encore
celui du 11, résidence du lord
président du conseil, le deuxième
personnage du cabinet. Mais ce compromis immobilier
ne vaudrait pas qu'on en parle, dans un livre
consacré à des questions
territoriales d'une autre ampleur, s'il
n'était symbolique d'un maintien de
l'influence de Chamberlain sur le gouvernement,
beaucoup plus grand qu'on ne le croit
d'habitude.
Il ne faudrait pas voir, en effet, la nomination de
Churchill, jusque-là simple ministre de la
Marine, comme le salubre réflexe d'une
nation qui se ressaisit à l'annonce de
l'offensive ennemie et remplace brusquement un
gérant timoré par un capitaine
risque-tout. C'est, beaucoup plus
prosaïquement, l'effet d'une crise
parlementaire classique, déclenchée
par le fiasco de Norvège. Juste avant
l'attaque-surprise du corps expéditionnaire
allemand, Chamberlain venait de tirer un bilan
triomphal de la drôle de guerre en disant que
Hitler avait « manqué le bus ».
Ridiculisé par le démenti des faits,
le gouvernement conservateur devait d'urgence
ravaler la façade, et le favori de tous les
pronostics n'était autre que le très
pacifiste Edward Halifax.
La direction du cabinet de guerre lui avait
échappé en raison, d'une part, de la
vanité de Chamberlain, qui s'estimait
victime d'un très injuste mouvement
d'opinion, et, d'autre part, de l'humilité
de Churchill ainsi que de son habileté.
Eclaboussé lui-même par l'échec
scandinave, qui avait vu les Stukas lui couler
force bateaux, Churchill était encore loin
d'être l'homme du V de la victoire et
passait, plus que jamais, pour un sympathique
brouillon. La Norvège évoquait
d'assez près les Dardanelles, cet
échec de 1915 dont, déjà
ministre de la Marine, il avait peu
équitablement porté tout le poids,
servant de bouclier au premier ministre Asquith et
au ministre de la Guerre, Kitchener. Celui qui
accède enfin, à soixante-cinq ans,
à la plus haute marche d'un gouvernement
dont il avait exercé les principales
charges, à l'exception des Affaires
étrangères, est loin d'être
l'homme sûr dont on recherche
l'expérience au moment de la plus grande
épreuve, mais bien plutôt un
éternel adolescent à qui on offre une
chance tout en l'encadrant solidement. Il doit sa
promotion à la rivalité des deux
poids lourds de son parti et au fait qu'il a su les
rassurer tous les deux, en les maintenant dans le
cabinet de guerre dont il s'engage à
respecter les décisions collectives. Halifax
s'est résigné, non point, comme on le
dit souvent, parce qu'étant lord il n'aurait
pu défendre sa politique aux Communes
(auquel cas la question de sa nomination n'aurait
même pas dû se poser) mais parce que
Chamberlain, en refusant de lui céder la
présidence du parti conservateur,
l'empêchait de tenir en main sa
majorité par quelque porte-voix. Il avait
donc dû se contenter de rester au Foreign
Office.
Hitler ayant, le 24 mai, stoppé son
avant-garde en vue du but et laissé aux
Alliés le temps de mettre en défense
le périmètre de Dunkerque, des
journées confuses s'ensuivirent, encore
incomplètement élucidées. Nous
verrons plus loin le comportement
qu'adoptèrent alors quelques protagonistes
importants du 18 juin, tels Churchill, Halifax et
Pétain. Notons seulement que la paix ne
survint pas, que les troupes anglaises et une
partie des françaises s'embarquèrent
et que Hitler, sans désemparer, se retourna
à partir du 5 juin vers le centre de la
France, en attaquant sur la Somme et sur l'Aisne.
L'armée française, bien
discréditée depuis trois semaines,
surprit alors le monde en résistant deux
jours et en reculant ensuite sans se
débander, devant un ennemi désormais
très supérieur en hommes et en armes.
Elle surprit avant tout le vieux
général Weygand, rappelé
précipitamment de Syrie par Paul Reynaud
pour succéder à l'infortuné
Gamelin le 19 mai. Cependant les lignes
françaises, au bout d'une dizaine de jours,
semblaient en passe de se rompre, la capitale
était prise sans avoir été
défendue, le gouvernement arrivait à
Bordeaux après une incommode étape
sur la Loire, des millions de
réfugiés, eux aussi partis vers le
sud, commençaient à manquer de tout,
Reynaud lançait aux Etats-Unis des appels
désespérés, la question de la
paix se posait de nouveau et Hitler semblait bien
près de son triomphe.
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