FRANÇOIS DELPLA
Hitler
biographie
François Delpla, ancien
élève de l'École normale
supérieure, professeur au lycée
Prévert de Taverny, a publié
plusieurs ouvrages, parmi lesquels :
Churchill et les Français (1993),
Montoire (1995), La Ruse nazie
(1997).
CHAPITRE PREMIER
Jeunesse d'un chef
(1889-1918)
'enfant
qui naît le 20 avril 1889 à
Braunau-sur-Inn, aux confins de l'Autriche et de la
Bavière, et qu'un prêtre catholique
baptise quelques jours plus tard sous le nom
d'Adolf, est le fils d'Aloïs Hitler et de
Klara, son épouse. Lui fonctionnaire moyen
des douanes, elle mère au foyer. Il a
vingt-trois ans de plus qu'elle et meurt en 1903,
dans le village de Leonding, proche de Linz,
où la famille venait de s'installer. Gros
travailleur parti du bas de l'échelle,
maître de maison autoritaire, Aloïs
n'admettait pas que son fils eût le projet de
devenir artiste peintre. Mais sa mort mit fin
opportunément au conflit et la mère
céda, permettant au jeune Adolf, en octobre
1907, de passer le concours d'entrée
à l'école des beaux-arts de Vienne,
auquel il échoua. Elle-même, atteinte
d'un cancer du sein, décéda le
21 décembre suivant. Son
médecin, le docteur Bloch, était
juif. Le jeune homme fut profondément
affligé.
Ces informations sont à la fois
présentées en 1925 dans Mein
Kampf (à l'exception du médecin
juif), et recoupées par les recherches les
plus sérieuses. Y trouve-t-on quelque
élément de nature à expliquer
ce qui devait se passer trente ans plus tard ?
C'est ce qu'on croit souvent. En conservant son
projet professionnel malgré le veto
paternel, l'enfant serait devenu
« dissimulé ». Des
châtiments corporels l'auraient
orienté vers la violence, et le fait
d'obtenir l'appui de sa mère pour braver la
volonté d'un père mort l'aurait
plongé dans une culpabilité
obsessionnelle. Quant aux origines ethniques du
médecin qui échoua à la
guérir, le lecteur aura deviné quelle
conclusion on en tire : ayant soumis un corps
adoré à un traitement douloureux sans
le soustraire à la mort, il aurait
suscité chez le rejeton une rancune
paroxystique, expliquant qu'il ait plus tard
entrepris l'éradication de la souche
« raciale » du praticien.
Or cette enfance est impressionnante de
banalité. Les projets artistiques sont
légion chez les fils de fonctionnaires, les
Juifs nombreux dans le corps médical
autrichien d'alors, un temps où les maris
sont souvent plus vieux que les épouses, et
où les tumeurs mammaires ont rarement une
issue heureuse. Pourtant, un seul enfant est devenu
dictateur.
Une piste légèrement
antérieure mérite peut-être
davantage de considération. Aloïs, le
père d'Adolf, était né en 1842
de père inconnu, cinq ans avant le mariage
de sa mère. Il avait certes
été reconnu par le mari... mais
longtemps après la mort de celui-ci et sur
la seule foi de quelques témoins. Quoi qu'il
en soit, « l'absence du nom du
père » est reconnue aujourd'hui,
par un grand nombre de thérapeutes, comme
une source importante de psychoses, et souvent
à plusieurs générations de
distance. En revanche, l'idée que ce
géniteur ait pu être juif, ou son
petit-fils le craindre, ne repose sur aucun
fondement documentaire. (1)
Si l'enfance est banale, c'est le terme de
« normal » qui vient sous la
plume lorsqu'on considère sans
préjugé l'adolescence de Hitler.
August Kubizek passe dix-huit mois dans une
geôle américaine, en 1945-46. Sa
faute : il a connu de près le futur
maître du Troisième Reich, pendant
leur commune adolescence. Dans un livre paru en
1953, il relate en ces termes un fragment de ses
interrogatoires :
- Plus tard il vous a
revu ?
- Oui.
- Souvent ?
- Quelquefois.
- Comment pouviez-vous venir jusqu'à
lui ?
- J'allais le voir.
- Et alors vous étiez avec lui, tout
près de lui ?
- Oui, tout près.
- Seul ?
- Seul.
- Sans surveillance ?
- Sans surveillance.
- Vous auriez pu le tuer ?
- Oui.
- Et pourquoi ne l'avez-vous pas
fait ?
- Parce qu'il était mon ami.
Cette scène illustre bien la lourdeur
qu'a parfois montrée l'Amérique
lorsqu'elle a pris sa part tardive dans
l'éradication du nazisme. Mais en
l'occurrence, elle n'est pas seule en cause. On a
décrié de toutes parts le
témoignage de Kubizek, en le trouvant trop
favorable au Führer, et on l'a traité
comme une carrière, où on allait
chercher des matériaux pour étayer
des constructions déjà bien
avancées. Il est temps de le prendre
vraiment en considération, ce qui ne
signifie pas qu'on le croie sur parole.
Tout d'abord, Hitler a aimé Kubizek. Non
certes sexuellement. Ni sur un pied
d'égalité. De leur association il
était le « Führer »
- profitons-en pour relever que ce mot, très
courant, ne signifie rien d'autre que
« celui qui mène ».
Cette amitié adolescente bien classique
évoque le lien entre don Quichotte et Sancho
Pança : Hitler est celui qui
rêve, qui échafaude, qui
crée ; son ami
« Gustl » allie une patiente
écoute et un souci supérieur des
réalités matérielles. Lors de
leur rencontre, vers la Toussaint de 1904, au
promenoir de l'opéra de Linz, Gustl
travaille comme apprenti chez son père,
artisan tapissier. Venu dans ce lieu parce que
l'atelier paternel collaborait aux décors,
il y a pris le goût de l'opéra et
affermi sa résolution de faire de la musique
son métier : beau sujet de communion
avec le fils incompris du fonctionnaire ! Mais
il apprend méthodiquement le violon et sera
engagé très jeune comme altiste et
chef d'orchestre après des études au
conservatoire de Vienne, où ne manquait pas
la concurrence de jeunes gens mieux nés.
Voilà qui plaide, de diverses
manières, en faveur de la normalité
de Hitler. Car il avait joué un rôle
décisif pour convaincre la famille de son
ami de ses talents musicaux, ce qui prouve à
la fois qu'il en avait lui-même, au moins
à titre d'auditeur, et qu'il n'apparaissait
pas comme une « mauvaise
fréquentation ». Enfin, loin
d'être comme on le prétend un monstre
d'égoïsme qui n'aurait vu en Kubizek
qu'un remède à la solitude et un
déversoir pour ses tirades, il lui avait
rendu le plus signalé des services.
Cette normalité est également
affective. L'affirmation de Kubizek que Hitler
était « absolument normal sur le
plan physique et sexuel » aurait dû
trancher des querelles qui hélas n'ont fait
que croître. Car, en se fiant à un
livre soviétique de 1968, bien des auteurs,
fussent-ils réfractaires à tout autre
écrit de cette provenance, l'ont fermement
privé d'un testicule et ont engouffré
dans ce vide une masse de conséquences. Nous
retrouverons ce débat, qu'on peut suspendre
ici en remarquant que les indices, peu nombreux et
peu décisifs, de cette semi-castration
s'accompagnent d'une absence totale de
données sur son éventuel
retentissement psychologique.
Quant à la normalité
« sexuelle », Kubizek veut
probablement dire que son ami n'était
attiré que par les filles. C'est de lui, en
effet, qu'il apprit l'existence de
l'homosexualité, le jour où Adolf
reçut un billet d'un admirateur masculin, et
le détruisit prestement. Mais il ne donnait
pas une suite plus favorable aux billets
féminins, qu'il recevait en plus grand
nombre. C'est qu'il cultivait un amour sans espoir,
que Kubizek a révélé et dont
l'objet, après s'être fait prier, a
confirmé la réalité.
Elle s'appelait Stephanie. Son père, haut
fonctionnaire, était alors
décédé mais la famille
disposait d'un revenu confortable. Le jeune Adolf
l'épiait, avec son camarade, sans oser se
déclarer. Dûment chaperonnée,
elle lui avait donné des signes de
connivence d'autant plus précieux qu'ils
étaient rares : un sourire dans la rue,
une fleur lors d'une fête... Il voulait
l'épouser, et lui demanda par lettre de bien
vouloir attendre, avant de se marier, qu'il
fût devenu un peintre reconnu.
Dans les années 50, cette Dulcinée,
devenue veuve d'un colonel nommé Rabatsch et
installée dans la banlieue de Vienne, fut
très sollicitée lorsqu'après
les révélations de Kubizek son
identité fut percée à jour.
Elle finit par rédiger, pour la faire
remettre aux visiteurs, une note plus
éloquente peut-être qu'elle
n'eût souhaité :
Je ne me souviens pas d'Adolf Hitler.
Ce qu'a dit M. Kubizek de l'amour qu'il
m'aurait porté est possible ; les
indications qu'il a données sur les lieux
de mes promenades avec ma mère, sur ma
famille, sur moi-même, sont exactes sauf
sur un point : mes cheveux n'étaient
pas coiffés en longues tresses.
C'était interdit au collège :
les aînées avaient pris l'habitude,
en cas de querelles, de tremper dans l'encrier
l'extrémité des tresses de leurs
condisciples assises aux tables devant elles, et
on n'avait plus le droit de se coiffer
ainsi.
Je me souviens d'avoir reçu, vers
l'âge de vingt ans, une lettre d'un
garçon inconnu. Il m'écrivait
qu'il partait pour Vienne où il allait
entrer à l'Académie des
beaux-arts, mais qu'il reviendrait
m'épouser. Je ne sais plus si
c'était signé, ni de quel nom. Je
montrai la lettre à ma mère. Elle
me dit « C'est un fou » et
me conseilla de la déchirer, ce que je
fis. Jamais plus ce correspondant ne se
manifesta. L'aurait-il fait que, s'il s'agissait
d'Adolf Hitler, qui était de deux ans
plus jeune que moi, cela n'aurait rien
changé. A l'époque, les jeunes
filles ne s'intéressaient jamais à
des garçons plus jeunes qu'elles. Elles
ne regardaient - et paupières à
demi baissées - que ceux en âge de
les emmener danser, patiner... ou de les
épouser.
Ce texte offre une vue panoramique sur les
horizons des Autrichiennes de bonne famille,
à l'époque où la psychanalyse
commençait à se pencher sur leur cas.
Mais on lit aussi entre les lignes l'écho
assourdi d'une rêverie romantique.
Toutes les notations de Kubizek sont exactes,
puisqu'il n'a pas commis la seule erreur qu'on lui
impute : il ne dit pas que Stephanie ait
porté des tresses sur le chemin du
collège, mais seulement sur une photo que
lui-même connut beaucoup plus tard. Il ne dit
d'ailleurs pas qu'elle se rendait au collège
mais, tout au contraire, qu'elle venait de
réussir son baccalauréat. Cette mise
au point oiseuse montre la veuve en flagrant
délit de noyer le poisson. Le reste est
à l'avenant : elle ne parle pas de ce
qui s'est passé, mais de ce qui devait ou
non logiquement se passer. Il est clair qu'elle
assure son « repos », comme
eût dit la princesse de Clèves, en
reconnaissant ce qu'il serait imprudent de nier -
une lettre dont une copie pourrait resurgir - et en
niant ce qui ne laisse pas de traces : ses
muettes répliques aux attentions du
soupirant, et ses propres souvenirs.
En dehors de la critique interne de ce tract, il y
a trois raisons de mettre en doute ses
dénégations. Elle ne tient
peut-être pas à ce qu'on sache qu'elle
avait fait bon visage au tyran le plus antipathique
de l'histoire. Elle peut vouloir cacher qu'elle
avait donné des gages peu compromettants
mais tout de même, s'agissant d'une jeune
fille « honnête »,
réprouvés par la morale ambiante.
Enfin elle a pu, pour le même motif, refouler
ces scènes. Cependant, l'obstination des
deux compères à se trouver sur son
chemin, attestée par sa confirmation des
itinéraires que lui prête Kubizek,
plaide plus en faveur de la dissimulation que de
l'oubli. Plus une jeune fille est
surveillée, plus les attentions d'un
soupirant inconnu, à la mise bien tenue,
l'intéressent nécessairement, et
moins elles doivent être faciles à
oublier, surtout si elle s'est mariée en
fonction des critères qu'elle indique.
On peut en déduire qu'elle avait bien
encouragé les assiduités du jeune
homme, mais qu'elle était effectivement
engluée dans un univers de distractions
superficielles et de destins
stéréotypés, dont elle n'avait
pas sérieusement songé à
s'extraire en se laissant enlever par ce prince
vraisemblablement charmant. On a donc tort quand on
dit que Hitler vivait là un rêve
diamétralement opposé à la
réalité. Reste qu'il
n'établissait pas entre les deux une limite
très nette ou plus exactement, comme Kubizek
lui-même l'analyse lumineusement, qu'il avait
besoin de nourrir un rêve idéal
- il prêtait à Stephanie toutes
sortes de qualités intellectuelles et de
préoccupations artistiques que le texte
ci-dessus incite à mettre en doute - et
ne se pressait guère de le confronter au
réel, en engageant un commerce avec son
objet. Là, sans doute, nous trouvons la
préfiguration de certaines attitudes de
l'adulte - si ce n'est qu'à l'inverse il
fera preuve d'audace et de talent pour
matérialiser ses chimères, et que le
réel en subira de dures atteintes.
Il est vrai aussi que lorsqu'à Vienne, plus
tard, il fuyait tout contact féminin en
expliquant qu'il restait fidèle à
Stephanie, alors qu'elle ne lui avait plus
témoigné le moindre
intérêt depuis longtemps, nous pouvons
diagnostiquer une certaine peur devant la femme,
pour laquelle le jeune homme préfère
soupirer à distance, sans grand espoir de
combler celle-ci. Nous retrouverons le
phénomène avec l'idéalisation
du souvenir de Geli Raubal.
Si on cherche des étrangetés dans le
comportement sexuel de notre homme, pour les nimber
de causalités plus fantastiques encore,
c'est en fonction des aspects réellement
exceptionnels de sa personnalité. On
projette de la monstruosité sur ses moindres
gestes et, en l'occurrence, on manque une
constatation simple, qui n'épuise
peut-être pas la question, mais a
certainement une valeur explicative
supérieure à ses concurrentes :
Hitler avait reçu une éducation
catholique. On sait qu'il avait été
enfant de chur et avait pris là son
goût pour les cérémonies. Il
avait donc probablement fréquenté
d'assez près le catéchisme. Or les
prêtres enseignaient la
« pureté » et
prohibaient notamment les relations sexuelles avant
le mariage, y compris pour les garçons, qui
certes jetaient volontiers leur gourme avec des
prostituées, mais alors prenaient leurs
distances avec les sacristies, à l'affluence
notoirement plus féminine. Hitler, qui, nous
dit encore Kubizek, « rejetait toutes les
formes du flirt » (p. 76) et
« n'admettait même pas la
masturbation, si fréquente chez les jeunes
gens » (p. 245), et qui tenait
à se distinguer du vulgaire, a bien pu
suivre à la lettre cet enseignement, et
trouver valorisant de brider ses désirs,
jusqu'à un mariage auquel, toujours
d'après son compagnon, il aspirait pour
transmettre « la flamme de la
vie ». Quant au monde de la prostitution,
ils l'effleurèrent tous deux une seule fois,
arpentant « pour voir » le
quartier spécialisé de Vienne en
faisant des commentaires
dégoûtés (p. 242-244).
Mais comme leur cohabitation viennoise ne dura que
quelques mois, on peut tenir pour vraisemblable que
Hitler y est retourné et qu'il a franchi
là, les tabous religieux s'affaiblissant,
d'autres stades de son initiation. On
s'expliquerait mal, dans l'hypothèse
inverse, la place dans Mein Kampf, à
propos de Vienne, de la prostitution et de la
syphilis, la dénonciation angoissée
de ces « fléaux » et
leur corrélation étroite avec la
« juiverie ».
Bref, on peut trouver à ce jeune homme bien
des côtés antipathiques. Mais on ne
saurait nier qu'ils évoquent l'univers de
l'adolescence plus que celui de la dictature
sanguinaire.
Le témoignage de Kubizek, confident
unique, sinon de tout, du moins de bien des
pensées intimes, offre au biographe deux
séries de données. D'une part, des
indications propres aux âges tendres,
montrant par quels chemins Hitler est devenu
adulte. D'autre part, des invariants, des traits
qu'on retrouve plus tard dans d'autres contextes,
et dont ce texte aide à mesurer
l'importance. Essentiellement deux. L'un se
rapporte à la façon dont il avait
besoin, conjointement, de la ville et de la nature,
l'autre à la cohabitation, chez lui, d'un
formidable égocentrisme et d'une grande
attention aux autres :
La nature exerçait sur lui une
influence extraordinaire.
« Dehors » il n'était
plus du tout le même. Certains aspects de
sa personne ne se manifestaient que dans la
nature. Il se recueillait, se concentrait dans
les chemins silencieux et les forêts de
hêtres ou bien, la nuit, quand nous
grimpions au Freinberg. Au rythme de la marche,
ses pensées et ses inspirations
affluaient avec beaucoup plus de facilité
que partout ailleurs.
(...)
Au fur et à mesure que je connus Adolf de
plus près, j'arrivai à comprendre
cette contradiction de son être. Il avait
besoin de la ville, de sa multitude
d'impressions, d'expériences et
d'événements divers. Tout
l'intéressait. Il avait besoin des gens,
avec leurs tendances contradictoires, leur
efforts, leurs intentions, leurs projets, leurs
désirs. Il ne se sentait à l'aise
que dans cette atmosphère lourde de
problèmes. Le village trop monotone, trop
insignifiant, trop petit, ne répondait
pas assez à son besoin
effréné de s'occuper de tout. Une
ville, en outre, l'intéressait par le
seul fait qu'elle constituait une
agglomération de constructions et de
maisons. On comprend qu'il n'ait voulu vivre
qu'en pleine ville.
En revanche, il avait besoin de sortir de cette
ville qui l'obsédait. Dans la nature
où il ne trouvait rien à
améliorer ou à changer, il se
détendait, puisque les lois immuables
auxquelles elle obéit échappent
à la volonté humaine. Il se
retrouvait lui-même, n'étant pas
obligé, comme en ville, de prendre
position à chaque instant. (p. 32)
Cette même dualité se retrouve
lorsqu'il est question de l'intérêt
qu'il portait aux individus :
Je ne puis clore ce chapitre sans citer
une qualité du jeune Hitler qui
aujourd'hui paraîtra, j'en conviens,
paradoxale. Hitler avait une nature intuitive et
pleine d'intérêt pour autrui. Il
prit en main ma destinée d'une
manière touchante. Inutile de lui dire ce
qui se passait en moi. Il ressentait toutes mes
émotions comme s'il se fût agi de
lui-même. Que de fois il m'a ainsi secouru
dans des situations difficiles. Il savait
toujours ce dont j'avais besoin et ce qui me
manquait. Tout occupé qu'il était
de sa propre personne, il s'occupait avec ardeur
des gens qui l'intéressaient. C'est lui
qui orienta ma vie vers la musique, en
décidant mon père à me
laisser faire des études au
conservatoire. Tout ce qui me concernait le
touchait, et il y prenait part le plus
naturellement du monde. J'avais souvent
l'impression qu'il vivait sa propre vie à
côté de la mienne. (p. 38)
Kubizek a raison et tort à la fois,
lorsqu'il dit que la grande attention de Hitler
envers autrui peut sembler, dans les
années 50, paradoxale. Vu l'image
sinistre qu'on a alors du personnage dans tous les
domaines, l'information éveille
nécessairement la méfiance. Mais en
disant « j'en conviens », il a
bien l'air de donner raison aux sceptiques et, s'il
défend courageusement, contre vents et
marées, les souvenirs de son adolescence, il
semble concéder qu'ensuite la vie a bien pu
faire de Hitler un monstre indifférent aux
sentiments de son entourage. Ce qu'il ne voit pas
- parce qu'il n'est pas historien et a suivi
d'assez loin, depuis cinquante ans, la vie
politique -, c'est que Hitler a non seulement
conservé, mais développé sa
capacité de « vivre la vie des
autres », et qu'elle explique une bonne
part de ses réussites.
Vu les dimensions de ce livre, on se
préoccupera surtout, en prenant connaissance
des faits rapportés par Kubizek, de
repérer si Hitler a déjà
quelque chose de nazi. La réponse est
largement négative. Il se présente
comme un individu soigné, posé,
soucieux de se distinguer de la masse. Le contraire
d'un baroudeur et d'un querelleur, même s'il
peut s'emporter quand on le contrarie. Il suit la
vie politique, mais en spectateur, et non pas dans
les meetings, mais au parlement de Vienne. Il n'a
pas la moindre inclination pour la chose militaire,
allant jusqu'à critiquer les frères
Wright, concepteurs d'un des premiers avions,
d'avoir monté dessus une arme à feu
pour expérimenter les effets d'un tir
aérien ! Son langage diffère peu
de celui d'un pacifiste de RFA dans les
années 80 : « A peine a-t-on
fait une nouvelle découverte, disait-il,
qu'on la met au service de la guerre. »
Il est révélateur que, des nombreux
auteurs qui ont cité Kubizek, fort peu ont
relevé ce passage, et que quand on l'a fait,
c'était pour le mettre en doute. Sans doute
jurait-il trop avec les préjugés
ambiants.
Récemment encore il a échappé
à la vigilance de Brigitte Hamann, auteur
d'une dépoussiérante étude sur
les jeunes années du dictateur. Elle lui
attribue un amour de la guerre sans solution de
continuité, depuis la cour de l'école
jusqu'à ses débuts de chef politique,
au moyen d'un argument peu convaincant. Dans
Mein Kampf il dit avoir beaucoup joué
à la guerre avec ses petits camarades. Vers
1900, les combats mettaient aux prises les
« Anglais » et les
« Boers », deux nations qui
alors s'affrontaient en Afrique du Sud, donnant le
coup d'envoi d'un siècle agité. Tout
le monde voulait être boer et le camp anglais
avait des difficultés de recrutement.
Voilà qui est d'un maigre secours pour
l'auteur d'une biographie individuelle. Lorsqu'ils
n'étaient pas réprimés par des
adultes antimilitaristes, l'immense majorité
des écoliers européens jouaient alors
à la guerre, et préféraient
être enrôlés dans un camp
correspondant à leur pays ou servant les
intérêts supposés de celui-ci.
Dans un monde germanique frustré d'expansion
coloniale, comment s'étonner que les ennuis
du concurrent britannique aient soulevé
l'enthousiasme dans les cours de
récréation ? Brigitte Hamann
rapproche ce souvenir d'enfance d'un éloge
des Boers fait incidemment par Hitler dans un
discours, le 13 avril 1923 à
Munich : il dit que les Boers étaient
mus par « l'amour de la
liberté » et les Anglais par
l'« appât de l'argent et des
diamants ». Mais c'est pour donner raison
aux Anglais ! L'exemple sert à
démontrer, dans une Allemagne où les
Français viennent d'occuper la Ruhr, qu'une
cause juste n'est rien sans la force des armes.
Voilà une belle illustration de
l'écart entre l'enfant idéaliste et
l'adulte cynique, et du danger, pour la justesse
historique, d'attribuer au culte hitlérien
de la guerre une trop grande
précocité.
Kubizek lui-même n'est pas entièrement
fidèle à sa résolution de ne
tenir, dans la rédaction de ses souvenirs,
aucun compte de la carrière
ultérieure de son ami. Il pense que Hitler
nourrissait déjà secrètement,
à l'époque de leur
fréquentation, une vocation de dictateur. Il
le déduit en particulier du fait qu'il ne
gagnait pas sa vie et n'avait pas l'air de vouloir
la gagner, mais cultivait cependant de gigantesques
projets architecturaux en paraissant sûr de
trouver un jour le moyen de les réaliser.
C'est oublier ce que lui-même nous a
révélé, à quelques
pages de là, sur le désir d'Adolf
d'offrir une situation stable à Stephanie,
et les espoirs qu'il plaçait à cet
effet dans une admission à l'école
des beaux-arts. Autre indice de l'ambition d'un
rôle politique majeur : la
représentation de Rienzi,
opéra de Wagner montrant un chef politique
parti de rien et s'appuyant sur les masses, l'avait
enthousiasmé et il s'était
identifié à lui pendant la nuit
suivante, entraînant son compagnon dans une
longue promenade autour de Linz, puis le
congédiant brusquement en disant qu'il
voulait être seul.
Kubizek oublie, lorsqu'il lui prête une
ambition politique secrète, que son ami
avait entre quinze et dix-neuf ans. L'âge
où les rêves se donnent libre cours,
sans être nécessairement
accompagnés d'une ferme résolution de
les réaliser, ni d'une réflexion
aboutie sur les moyens d'y parvenir.
Hitler s'installe durablement à Vienne au
début de 1908, après la mort de sa
mère. Pour un garçon de dix-huit ans
dévoré d'ambitions artistiques, c'est
à la fois un temps de formation et une
épreuve de vérité. A lui les
chefs-d'uvre picturaux, architecturaux et
musicaux qu'un vieil empire, dirigé par une
dynastie inamovible, a accumulés au long
d'une histoire souvent brillante, dans une capitale
que la guerre n'a jamais dévastée.
Mais il doit aussi chercher à s'y faire un
nom.
Puisque c'est là, également, qu'il
commence à suivre la vie politique, un lien
a pu se faire dans son esprit entre
l'évolution artistique et l'évolution
politique de la capitale autrichienne. La notion de
décadence a été
appliquée aux deux. C'est encore aujourd'hui
un lieu commun, s'agissant du domaine politique.
Dure aux vaincus, l'histoire ne peut parler sans
condescendance de cette dynastie Habsbourg qui
essayait de retarder l'inéluctable
éclatement d'un empire multinational,
où dix millions d'Allemands
s'épuisaient à dominer vingt millions
de Slaves, avec l'assistance, depuis 1867, de dix
millions de Magyars qu'on avait flattés par
l'artificielle métamorphose de l'empire
autrichien en une « double
monarchie » austro-hongroise : on
avait fédéré sous le sceptre
de François-Joseph deux Etats
baptisés, du nom d'un cours d'eau
jusque-là obscur, Cisleithanie et
Transleithanie.
Pour caractériser la vie intellectuelle et
artistique, l'idée d'une décadence
est à la fois moins commune et plus souvent
nuancée. C'est plutôt l'image d'un
bouillonnement inventif qui l'emporte. La peinture,
le théâtre, la musique s'ouvrent
à Vienne des voies nouvelles,
symbolisées par les noms de Klimt,
Schnitzler et Schönberg, cependant que Freud
jette les bases de ses découvertes.
Les noms d'artistes sont étrangement rares
dans Mein Kampf, étant donné
la vocation proclamée de l'auteur. Si
Richard Wagner est révéré, pas
un peintre, pas un compositeur et pas un architecte
en activité n'illustrent le récit de
la période viennoise. Hitler se contente,
lorsqu'il évoque les années
d'après-guerre, vécues par lui
à Munich, d'une condamnation très
générale de l'art moderne,
judéo-bolchevique comme il se doit.
Cependant, puisque d'après lui il est apparu
à la fin du
xixe siècle, il aurait
dû impressionner défavorablement
l'étudiant viennois et, s'il n'en a rien
été, c'est sans doute qu'à
Vienne il n'était pas si
dégoûté :
Déjà à la fin du
siècle dernier commençait à
s'introduire dans notre art un
élément que l'on pouvait
jusqu'alors considérer comme tout
à fait étranger et inconnu. Sans
doute y avait-il eu, dans des temps
antérieurs, maintes fautes de goût,
mais il s'agissait plutôt, dans de tels
cas, de déraillements artistiques
auxquels la postérité a pu
reconnaître une certaine valeur
historique, non de produits d'une
déformation n'ayant plus aucun
caractère artistique et provenant
plutôt d'une dépravation
intellectuelle poussée jusqu'au manque
total d'esprit. Par ces manifestations
commença à apparaître
déjà, au point de vue culturel,
l'effondrement politique qui devint plus tard
visible.
Le bolchevisme dans l'art est d'ailleurs la
seule forme culturelle vivante possible du
bolchevisme et sa seule manifestation d'ordre
intellectuel.
Que celui qui trouve étrange cette
manière de voir examine seulement l'art
des Etats qui ont eu le bonheur d'être
bolchevisés et il pourra contempler avec
effroi, comme art officiellement reconnu, comme
art d'Etat, les extravagances de fous ou de
décadents que nous avons appris à
connaître depuis la fin du siècle
sous les concepts du cubisme et du
dadaïsme. (p. 257)
Peut-être les choses ont-elles
été progressives. A propos de son
fameux échec au concours d'entrée des
beaux-arts de Vienne, sur lequel on a tant
glosé, il nous dit lui-même que depuis
quelque temps il se sentait attiré, plus que
par la peinture, par le dessin, notamment le dessin
d'architecture, et que le directeur
de l'école, rencontré
après l'affichage des résultats,
avait diagnostiqué « un manque de
dispositions pour la peinture » et
« des possibilités dans le domaine
de l'architecture ». Les archives
confirment et complètent ce récit en
faisant apparaître le reproche, dans les
dessins présentés, d'un
« manque de portraits ».
« En quelques jours, conclut-il dans son
livre, je me vis architecte. »
Effectivement, parmi ses uvres
conservées, les représentations
d'édifices sont très
majoritaires.
Nous pouvons en déduire, avec la prudence
qu'impose un manque aigu de documents, que
peut-être il a lutté très
tôt, dans sa vie artistique, contre
l'excès d'imagination. Il a
préféré ne pas trop
s'affranchir du réel, et il a fini par
être pris d'une véritable panique
devant les trouvailles plastiques du siècle
débutant, qui faisaient vaciller les limites
des objets comme celles de l'art même.
Progressivement il s'est rallié à la
conception d'un art politique et même
civique, pure exaltation de la race
supérieure et de ses triomphes, dont la plus
haute expression ne pouvait être que
monumentale. Son attirance jamais démentie
pour Wagner peut procéder du même
souci : il aurait supporté ses audaces
harmoniques en considération de tout ce
qu'il y avait, dans l'univers wagnérien, de
cohérence, de maîtrise et de
lisibilité. L'artiste Hitler serait
angoissé par les pouvoirs d'évasion
du réel que donne le génie et il
aurait décidé de n'agir sur la
matière que pour la mettre en forme,
répudiant toute destructuration.
Comme pour les autres aspects essentiels de sa
pensée, l'évolution ne se serait
achevée qu'après la guerre. De
même qu'on ne trouve pas avant 1919 de textes
antisémites (cf. infra), de
même c'est peut-être bien au contact de
quelque publiciste munichois d'extrême droite
qu'il a définitivement répudié
la peinture de son siècle et
décidé, comme tant de philistins
contemporains, qu'elle était faite avec la
queue d'un âne. Sauf que chez lui, le
diagnostic, plutôt que moqueur, est
rageur : il voit soudain dans ces productions
la marque d'une offensive juive contre toutes les
valeurs. Lui, au moins, ne les sous-estime pas et,
en quelque sorte, rend hommage à leur
puissance.
Curieusement, Kubizek n'est ici d'aucun secours.
Intarissable sur les projets architecturaux de
Hitler et sur son rapport à la musique, il
est muet sur ses goûts picturaux. Ce qui peut
vouloir dire que Hitler s'est vraiment, à
Vienne, détourné de la peinture, mais
aussi qu'il a visité les expositions
novatrices en cachette de son ami, et ne savait
trop qu'en penser : il lui arrivait
fréquemment, en effet, de ne pas dire
à Kubizek ce qu'il ruminait et de ne lui
livrer l'état de ses cogitations sur un
sujet que lorsqu'elles avaient atteint un stade
avancé d'élaboration. Sur la peinture
d'avant-garde, n'aurait-il pas suspendu son
jugement ?
Sur la musique, en tout cas, les confidences de
Kubizek sont nettement plus explicites que celles
de Mein Kampf et permettent d'avancer une
explication du silence de la bible nazie :
admirateur de Mendelssohn et de Mahler, dont plus
tard il devait bannir la musique, pour des raisons
« raciales », de tout le
territoire du Reich, l'adolescent Hitler ne faisait
aucune différence entre les artistes juifs
et les autres. Pire encore, au regard des valeurs
adoptées plus tard : comme il
privilégiait la musique allemande, il
intégrait sans vergogne les compositeurs
juifs dans la nation chérie !
Kubizek est pourtant catégorique :
« Hitler était antisémite
dès le temps de Linz. » Mais, vu
qu'il se définit lui-même comme un
analphabète politique, ce jugement appelle
la méfiance. Il ne l'étaye que d'une
anecdote et d'une supposition. Alors qu'ils
passaient devant la synagogue, Hitler lui aurait
dit : « Cela ne fait pas partie de
Linz. » Il s'étend d'autre part
sur l'influence du corps professoral, dont de
nombreux membres méprisaient la dynastie
Habsbourg et souhaitaient voir l'Autriche
intégrée à un Reich allemand.
C'était là une théorie
prêchée par un mouvement, le
pangermanisme, qui prônait aussi
l'antisémitisme. L'un des professeurs
pangermanistes de Hitler s'appelait Leopold
Pötsch, et c'est le seul enseignant dont il
cite le nom dans son livre : il lui aurait
donné le goût de l'histoire. Mais
Kubizek, dans ce cas comme dans quelques autres,
cite Mein Kampf et le démarque plus
que ne le souhaiterait l'historien avide de
témoignages directs. Car, ayant connu Hitler
lors de sa dernière année de
scolarisation, qu'il ne passait pas à Linz,
il ne saurait témoigner de l'influence d'un
professeur de cette ville, à moins que
Hitler ne lui en ait parlé
rétrospectivement, ce qu'il ne dit pas. Au
total, cela fait bien peu pour démontrer
l'existence de l'antisémitisme dans l'esprit
de Hitler dès cette époque. Mais
surtout : si on voit cette idéologie
comme une sorte de graine qui, une fois
installée, n'a pu que croître, on
tombe dans l'explication du passé par le
futur et dans la détermination des
pensées de l'adolescent par les victimes de
l'adulte. Si au contraire on lui accorde le droit
à une adolescence véritable, on doit
considérer que l'antisémitisme, en
lui, a pu connaître des hauts et des bas,
avant de prendre sa forme et sa force
définitives au lendemain de la
première guerre.
Le point n'est pas anecdotique. Car Kubizek est
prolixe sur la passion wagnérienne qui avait
été l'occasion, non seulement de leur
rencontre, mais de l'approfondissement de leur
amitié, surtout dans la période de
Linz. Hitler, nous dit-il, avait d'autant plus
cultivé cette passion qu'il identifiait
Stephanie avec une héroïne de
Wagner : il compensait ainsi sa frustration de
contacts réels. Il s'était mis
à lire les écrits du maître.
Kubizek cite L'uvre d'art de l'avenir
et L'art et la révolution ainsi que
le journal du compositeur et sa correspondance,
mais non un article célèbre, Le
judaïsme dans la musique, publié
sous pseudonyme en 1850, puis repris, signé
et agrémenté d'une postface en 1867.
On y trouve non pas un racisme biologique, mais une
théorie qu'un peu plus tard on eût
dite « culturaliste » :
pour Wagner la musique est très liée
au folklore, donc à la langue, et par suite
les Juifs cultivés, parlant des langues
d'emprunt, ne peuvent produire qu'une musique
imitative. Hitler reprendra l'idée de
manière caricaturale dans un discours de
1920 qu'on lira plus loin, en disant que les Juifs
sont inaptes à la création
artistique. Par ailleurs, Wagner profère de
sommaires anathèmes contre l'esprit de
lucre, base du capitalisme corrupteur, dont il
attribue aux Juifs une dose bien supérieure
à celle des peuples qui les hébergent
et là aussi Hitler trouvera son miel, en
caricaturant à peine. Cependant, s'il avait
vraiment été antisémite
« dès le temps de
Linz », il n'eût pas manqué
d'abreuver son ami de gloses sur la
judéophobie de Wagner en
général, et sur ce texte en
particulier. On peut conclure avec une grande
probabilité, et du manque d'illustrations,
sous la plume de Kubizek, d'un antisémitisme
aussi précoce, et du fait qu'il ne mentionne
pas la passion antisémite de Wagner, que
Hitler, comme beaucoup d'autres admirateurs du
maître de Bayreuth, n'en avait pas pris
conscience ou l'avait tenue pour un caprice sans
grande portée.
Beaucoup plus attesté que
l'antisémitisme apparaît le
pangermanisme, ou plutôt : le
germanisme. En effet, ce qu'on appelle
pangermanisme en Autriche à cette
époque, c'est non pas une idéologie
mais un parti bien défini, antisémite
et anticlérical, fondé dans les
années 1880 par Georg Schönerer.
Hitler, qui n'a jamais, d'après personne,
été un anticlérical
déclaré, le critique
sévèrement, dans Mein Kampf,
sur ce chapitre. Avant 1919, il n'apparaît
pas lié à un mouvement précis,
que ce soit par l'adhésion ou la simple
sympathie. En revanche, et là-dessus sans
doute on peut croire à l'influence de
Pötsch, encore vivant lors de la parution
de Mein Kampf, il est probablement devenu
dès la période de Linz un patriote
allemand.
On relèvera tout de même que
c'était sans sectarisme, puisque son ami
August était probablement d'origine
tchèque, à en juger par le nom de son
père comme par celui celui de sa mère
(Blaha). Le point mérite attention puisque,
à la lumière d'un faisceau de preuves
rassemblé par Brigitte Hamann, on sait
aujourd'hui qu'il y avait dans la région de
Linz non point une question juive mais une
« question tchèque ». Il
y eut ainsi en mars 1904 (p. 30) un chahut
orchestré par de jeunes germanophones lors
d'un concert donné par le violoniste Jan
Kubelik, ce qui amena la police à
protéger des bâtiments appartenant
à des organisations tchèques :
les agitateurs en profitèrent pour
dénoncer la politique proslave du
gouvernement de Vienne. Cependant, comme les
Tchèques de Linz exerçaient pour la
plupart des métiers manuels, leurs rejetons
étaient peu nombreux à la Realschule.
Que, depuis la Toussaint de cette
année-là, le jeune Adolf se soit
affiché avec le fils d'un tapissier au nom
bohémien est la preuve d'un beau
non-conformisme, du fait qu'il plaçait l'art
très au-dessus de toute autre
considération, mais aussi, probablement, du
caractère bon enfant de ses sentiments
germanistes d'alors. De même, l'absence, dans
Mein Kampf, de toute allusion à ce
conflit ethnique lorsqu'il narre les années
de Linz, et de toute mention directe ou indirecte
de Kubizek, s'explique fort bien par le fait qu'il
est devenu, depuis, d'un antislavisme virulent,
peut-être sous l'effet des joutes
parlementaires viennoises, ce sentiment atteignant
son paroxysme lorsqu'il eut arrêté,
peu avant 1924, le projet d'étendre le Reich
aux dépens de l'Ukraine et de la Russie.
Il faut aussi considérer, et cela
convergerait avec la critique mentionnée
plus haut des frères Wright, que son
patriotisme allemand peut n'avoir nourri aucun
élan guerrier. Car pour arriver à ses
fins il disposait d'une monnaie
d'échange : si elle voulait se
rattacher à l'Allemagne, l'Autriche devait
renoncer à son autorité politique sur
les Slaves. Beaucoup de pangermanistes estimaient
que cela pouvait se régler sans guerre. On
trouve même dans Mein Kampf l'esquisse
d'un tel scénario :
(...) je saluais avec joie chaque
mouvement susceptible d'amener
l'écroulement de cet Etat inacceptable,
qui condamnait à mort le germanisme en
dix millions d'êtres humains. Et plus le
tohu-bohu des langues rongerait et dissoudrait
jusqu'au parlement, plus tôt sonnerait
l'heure fatale de l'écroulement de cet
empire babylonien. Elle serait aussi l'heure de
la liberté pour mon peuple de l'Autriche
allemande. Ensuite, rien ne s'opposerait plus
à sa réunion à la
mère-patrie. (p. 46)
Pour la période viennoise, Kubizek relate
un peu plus d'anecdotes qui montrent chez Hitler
une véritable hostilité envers les
Juifs. Ainsi, son ami lui ayant obtenu un
rendez-vous avec un journaliste qui voulait bien
publier des textes de lui, Hitler ne donna pas
suite parce qu'il s'agissait d'un Juif. Commentant
ensuite un passage célèbre de Mein
Kampf, sur la rencontre par Hitler, dans les
rues de Vienne, d'un Juif oriental habillé
d'un caftan, dont la vue aurait été
décisive dans la formation de son
antisémitisme (cf. infra), Kubizek
croit se souvenir qu'il s'agissait d'un faux
mendiant, contre lequel Hitler avait accepté
de témoigner devant la police. Mais alors,
à qui doit-on se fier ? A celui qui
essaye de retrouver des souvenirs bruts sur un ami
adolescent en faisant abstraction de sa
destinée, ou au politicien de trente-cinq
ans qui a fait de l'antisémitisme un
thème majeur de son programme, et qui a
intérêt à le faire remonter le
plus loin possible dans sa biographie ? Si on
se contente du témoignage de Kubizek,
l'anecdote se ramène à la
dénonciation d'un imposteur qui abusait de
la charité des gens : elle paraît
renvoyer davantage au rigorisme moral dont Hitler
faisait preuve à cette époque
qu'à des préoccupations raciales
alors bien mal attestées.
On a aussi glosé bien à tort, pour
expliquer sa fureur antisémite, sur
l'échec à l'examen des
beaux-arts : le mépris du jury pour son
talent y aurait fortement contribué, en
raison de l'appartenance ethnique des examinateurs.
Brigitte Hamann vient de faire table rase du
préjugé, en établissant
qu'aucun des enseignants de cette
école n'était juif.
Admettons donc qu'il ait pu, à l'occasion,
faire preuve d'antisémitisme, ce qui
pourrait s'expliquer par l'ambiance viennoise et
par son patriotisme allemand. Il s'agit encore
d'une tendance tout à fait secondaire, aux
conséquences pratiques bien ténues.
Ce qui prime, c'est le dégoût que lui
inspire le pot-pourri de nationalités auquel
sont en train de consentir des Habsbourg inquiets
pour leur trône, et qui fait de Vienne une
« ville sans patrie ». Il n'est
pour s'en convaincre que de lire les pages que
Kubizek consacre au parlement. Hitler
fréquentait assidûment ses tribunes et
en imposait la fréquentation à son
ami, pour pouvoir tester sur lui les
réflexions que les séances lui
inspiraient. Pas un mot, ici, contre les Juifs,
mais une critique acerbe de tous les partis. Au
spectacle de l'assemblée viennoise, Hitler
se forme. Il prend goût à la politique
et en étudie avec passion tous les aspects,
depuis l'ordinaire de la vie parlementaire
jusqu'à la stratégie des coalitions.
Ainsi le nazisme peut être
considéré, au moins en partie, comme
une synthèse des idées portées
par deux leaders autrichiens : le
pangermaniste Schönerer, déjà
cité, et Karl Lueger, fondateur du parti
chrétien-social, qui était maire de
Vienne lorsque Hitler s'y installa et
jusqu'à sa mort, survenue en 1910.
C'était un démagogue
antisémite, éloquent et sans
scrupules, et il a sans doute le premier
enseigné à Hitler le maniement des
foules.
Mais l'intérêt montré par ce
jeune homme, en 1908, pour les jeux parlementaires
cisleithaniens est-il suffisant pour conclure que
dès ce moment il se destine à la
carrière politique ? Hitler
lui-même, s'il a, dans Mein Kampf,
largement antidaté son antisémitisme,
ne prétend pas avoir voulu faire de la
politique un métier avant 1918, et affirme
s'être, jusque-là, destiné
exclusivement à l'architecture :
(...) ma croyance se fortifiait que mon
beau rêve d'avenir se réaliserait,
quand je devrais attendre de longues
années. J'étais fermement
convaincu de me faire un nom comme architecte. A
côté de cela, le grand
intérêt que je portais à la
politique ne me paraissait pas signifier
grand-chose. Au contraire : je ne croyais
que satisfaire à une obligation
élémentaire de tout être
pensant. Quiconque ne possédait pas de
lumières à ce sujet en perdait
tout droit à la critique, ou à
l'exercice d'une charge quelconque. (p. 43)
Ce que nous apprend Kubizek sur cette
adolescence, c'est qu'elle montrait chez Hitler le
désir et la prescience d'un destin
exceptionnel. C'était là une attitude
banalement romantique, certes poussée chez
lui à un degré rare. Il se rendait
solitaire à force de refuser toute
concession, au point de sacrifier finalement, en
déménageant pendant son absence sans
laisser d'adresse, l'ami sur lequel il
s'était appuyé pendant quatre ans. Ce
destin rêvé était-il, en cet
automne de 1908, plutôt politique ou
plutôt artistique ? On peut retenir avec
une quasi-certitude la seconde solution. Hitler se
documentait sur l'univers politique, de
manière approfondie, mais ne créait
que sur le plan artistique. En dehors de ses
efforts pour écrire un opéra, que
nous allons évoquer ci-après, il
persévérait dans l'habitude prise
à Linz de coucher sur le papier des projets
architecturaux, qui à Vienne
s'étaient teintés de
préoccupations urbanistiques et sociales.
Pour devenir homme politique ou croire seulement
qu'il le pouvait, il lui manquait
une insertion sociale. Il y faudra une guerre
et une révolution.
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