Premiers chapitres

FRANÇOIS DELPLA
Hitler
biographie
François Delpla, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur au lycée Prévert de Taverny, a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels : Churchill et les Français (1993), Montoire (1995), La Ruse nazie (1997).

 CHAPITRE PREMIER

Jeunesse d'un chef
(1889-1918)

 

'enfant qui naît le 20 avril 1889 à Braunau-sur-Inn, aux confins de l'Autriche et de la Bavière, et qu'un prêtre catholique baptise quelques jours plus tard sous le nom d'Adolf, est le fils d'Aloïs Hitler et de Klara, son épouse. Lui fonctionnaire moyen des douanes, elle mère au foyer. Il a vingt-trois ans de plus qu'elle et meurt en 1903, dans le village de Leonding, proche de Linz, où la famille venait de s'installer. Gros travailleur parti du bas de l'échelle, maître de maison autoritaire, Aloïs n'admettait pas que son fils eût le projet de devenir artiste peintre. Mais sa mort mit fin opportunément au conflit et la mère céda, permettant au jeune Adolf, en octobre 1907, de passer le concours d'entrée à l'école des beaux-arts de Vienne, auquel il échoua. Elle-même, atteinte d'un cancer du sein, décéda le 21 décembre suivant. Son médecin, le docteur Bloch, était juif. Le jeune homme fut profondément affligé.
Ces informations sont à la fois présentées en 1925 dans Mein Kampf (à l'exception du médecin juif), et recoupées par les recherches les plus sérieuses. Y trouve-t-on quelque élément de nature à expliquer ce qui devait se passer trente ans plus tard ? C'est ce qu'on croit souvent. En conservant son projet professionnel malgré le veto paternel, l'enfant serait devenu « dissimulé ». Des châtiments corporels l'auraient orienté vers la violence, et le fait d'obtenir l'appui de sa mère pour braver la volonté d'un père mort l'aurait plongé dans une culpabilité obsessionnelle. Quant aux origines ethniques du médecin qui échoua à la guérir, le lecteur aura deviné quelle conclusion on en tire : ayant soumis un corps adoré à un traitement douloureux sans le soustraire à la mort, il aurait suscité chez le rejeton une rancune paroxystique, expliquant qu'il ait plus tard entrepris l'éradication de la souche « raciale » du praticien.
Or cette enfance est impressionnante de banalité. Les projets artistiques sont légion chez les fils de fonctionnaires, les Juifs nombreux dans le corps médical autrichien d'alors, un temps où les maris sont souvent plus vieux que les épouses, et où les tumeurs mammaires ont rarement une issue heureuse. Pourtant, un seul enfant est devenu dictateur.
Une piste légèrement antérieure mérite peut-être davantage de considération. Aloïs, le père d'Adolf, était né en 1842 de père inconnu, cinq ans avant le mariage de sa mère. Il avait certes été reconnu par le mari... mais longtemps après la mort de celui-ci et sur la seule foi de quelques témoins. Quoi qu'il en soit, « l'absence du nom du père » est reconnue aujourd'hui, par un grand nombre de thérapeutes, comme une source importante de psychoses, et souvent à plusieurs générations de distance. En revanche, l'idée que ce géniteur ait pu être juif, ou son petit-fils le craindre, ne repose sur aucun fondement documentaire. (1)
Si l'enfance est banale, c'est le terme de « normal » qui vient sous la plume lorsqu'on considère sans préjugé l'adolescence de Hitler.

August Kubizek passe dix-huit mois dans une geôle américaine, en 1945-46. Sa faute : il a connu de près le futur maître du Troisième Reich, pendant leur commune adolescence. Dans un livre paru en 1953, il relate en ces termes un fragment de ses interrogatoires :

- Plus tard il vous a revu ?
- Oui.
- Souvent ?
- Quelquefois.
- Comment pouviez-vous venir jusqu'à lui ?
- J'allais le voir.
- Et alors vous étiez avec lui, tout près de lui ?
- Oui, tout près.
- Seul ?
- Seul.
- Sans surveillance ?
- Sans surveillance.
- Vous auriez pu le tuer ?
- Oui.
- Et pourquoi ne l'avez-vous pas fait ?
- Parce qu'il était mon ami.

Cette scène illustre bien la lourdeur qu'a parfois montrée l'Amérique lorsqu'elle a pris sa part tardive dans l'éradication du nazisme. Mais en l'occurrence, elle n'est pas seule en cause. On a décrié de toutes parts le témoignage de Kubizek, en le trouvant trop favorable au Führer, et on l'a traité comme une carrière, où on allait chercher des matériaux pour étayer des constructions déjà bien avancées. Il est temps de le prendre vraiment en considération, ce qui ne signifie pas qu'on le croie sur parole.
Tout d'abord, Hitler a aimé Kubizek. Non certes sexuellement. Ni sur un pied d'égalité. De leur association il était le « Führer » - profitons-en pour relever que ce mot, très courant, ne signifie rien d'autre que « celui qui mène ». Cette amitié adolescente bien classique évoque le lien entre don Quichotte et Sancho Pança : Hitler est celui qui rêve, qui échafaude, qui crée ; son ami « Gustl » allie une patiente écoute et un souci supérieur des réalités matérielles. Lors de leur rencontre, vers la Toussaint de 1904, au promenoir de l'opéra de Linz, Gustl travaille comme apprenti chez son père, artisan tapissier. Venu dans ce lieu parce que l'atelier paternel collaborait aux décors, il y a pris le goût de l'opéra et affermi sa résolution de faire de la musique son métier : beau sujet de communion avec le fils incompris du fonctionnaire ! Mais il apprend méthodiquement le violon et sera engagé très jeune comme altiste et chef d'orchestre après des études au conservatoire de Vienne, où ne manquait pas la concurrence de jeunes gens mieux nés. Voilà qui plaide, de diverses manières, en faveur de la normalité de Hitler. Car il avait joué un rôle décisif pour convaincre la famille de son ami de ses talents musicaux, ce qui prouve à la fois qu'il en avait lui-même, au moins à titre d'auditeur, et qu'il n'apparaissait pas comme une « mauvaise fréquentation ». Enfin, loin d'être comme on le prétend un monstre d'égoïsme qui n'aurait vu en Kubizek qu'un remède à la solitude et un déversoir pour ses tirades, il lui avait rendu le plus signalé des services.
Cette normalité est également affective. L'affirmation de Kubizek que Hitler était « absolument normal sur le plan physique et sexuel » aurait dû trancher des querelles qui hélas n'ont fait que croître. Car, en se fiant à un livre soviétique de 1968, bien des auteurs, fussent-ils réfractaires à tout autre écrit de cette provenance, l'ont fermement privé d'un testicule et ont engouffré dans ce vide une masse de conséquences. Nous retrouverons ce débat, qu'on peut suspendre ici en remarquant que les indices, peu nombreux et peu décisifs, de cette semi-castration s'accompagnent d'une absence totale de données sur son éventuel retentissement psychologique.
Quant à la normalité « sexuelle », Kubizek veut probablement dire que son ami n'était attiré que par les filles. C'est de lui, en effet, qu'il apprit l'existence de l'homosexualité, le jour où Adolf reçut un billet d'un admirateur masculin, et le détruisit prestement. Mais il ne donnait pas une suite plus favorable aux billets féminins, qu'il recevait en plus grand nombre. C'est qu'il cultivait un amour sans espoir, que Kubizek a révélé et dont l'objet, après s'être fait prier, a confirmé la réalité.
Elle s'appelait Stephanie. Son père, haut fonctionnaire, était alors décédé mais la famille disposait d'un revenu confortable. Le jeune Adolf l'épiait, avec son camarade, sans oser se déclarer. Dûment chaperonnée, elle lui avait donné des signes de connivence d'autant plus précieux qu'ils étaient rares : un sourire dans la rue, une fleur lors d'une fête... Il voulait l'épouser, et lui demanda par lettre de bien vouloir attendre, avant de se marier, qu'il fût devenu un peintre reconnu.
Dans les années 50, cette Dulcinée, devenue veuve d'un colonel nommé Rabatsch et installée dans la banlieue de Vienne, fut très sollicitée lorsqu'après les révélations de Kubizek son identité fut percée à jour. Elle finit par rédiger, pour la faire remettre aux visiteurs, une note plus éloquente peut-être qu'elle n'eût souhaité :

Je ne me souviens pas d'Adolf Hitler. Ce qu'a dit M. Kubizek de l'amour qu'il m'aurait porté est possible ; les indications qu'il a données sur les lieux de mes promenades avec ma mère, sur ma famille, sur moi-même, sont exactes sauf sur un point : mes cheveux n'étaient pas coiffés en longues tresses. C'était interdit au collège : les aînées avaient pris l'habitude, en cas de querelles, de tremper dans l'encrier l'extrémité des tresses de leurs condisciples assises aux tables devant elles, et on n'avait plus le droit de se coiffer ainsi.
Je me souviens d'avoir reçu, vers l'âge de vingt ans, une lettre d'un garçon inconnu. Il m'écrivait qu'il partait pour Vienne où il allait entrer à l'Académie des beaux-arts, mais qu'il reviendrait m'épouser. Je ne sais plus si c'était signé, ni de quel nom. Je montrai la lettre à ma mère. Elle me dit « C'est un fou » et me conseilla de la déchirer, ce que je fis. Jamais plus ce correspondant ne se manifesta. L'aurait-il fait que, s'il s'agissait d'Adolf Hitler, qui était de deux ans plus jeune que moi, cela n'aurait rien changé. A l'époque, les jeunes filles ne s'intéressaient jamais à des garçons plus jeunes qu'elles. Elles ne regardaient - et paupières à demi baissées - que ceux en âge de les emmener danser, patiner... ou de les épouser.

Ce texte offre une vue panoramique sur les horizons des Autrichiennes de bonne famille, à l'époque où la psychanalyse commençait à se pencher sur leur cas. Mais on lit aussi entre les lignes l'écho assourdi d'une rêverie romantique.
Toutes les notations de Kubizek sont exactes, puisqu'il n'a pas commis la seule erreur qu'on lui impute : il ne dit pas que Stephanie ait porté des tresses sur le chemin du collège, mais seulement sur une photo que lui-même connut beaucoup plus tard. Il ne dit d'ailleurs pas qu'elle se rendait au collège mais, tout au contraire, qu'elle venait de réussir son baccalauréat. Cette mise au point oiseuse montre la veuve en flagrant délit de noyer le poisson. Le reste est à l'avenant : elle ne parle pas de ce qui s'est passé, mais de ce qui devait ou non logiquement se passer. Il est clair qu'elle assure son « repos », comme eût dit la princesse de Clèves, en reconnaissant ce qu'il serait imprudent de nier - une lettre dont une copie pourrait resurgir - et en niant ce qui ne laisse pas de traces : ses muettes répliques aux attentions du soupirant, et ses propres souvenirs.
En dehors de la critique interne de ce tract, il y a trois raisons de mettre en doute ses dénégations. Elle ne tient peut-être pas à ce qu'on sache qu'elle avait fait bon visage au tyran le plus antipathique de l'histoire. Elle peut vouloir cacher qu'elle avait donné des gages peu compromettants mais tout de même, s'agissant d'une jeune fille « honnête », réprouvés par la morale ambiante. Enfin elle a pu, pour le même motif, refouler ces scènes. Cependant, l'obstination des deux compères à se trouver sur son chemin, attestée par sa confirmation des itinéraires que lui prête Kubizek, plaide plus en faveur de la dissimulation que de l'oubli. Plus une jeune fille est surveillée, plus les attentions d'un soupirant inconnu, à la mise bien tenue, l'intéressent nécessairement, et moins elles doivent être faciles à oublier, surtout si elle s'est mariée en fonction des critères qu'elle indique.
On peut en déduire qu'elle avait bien encouragé les assiduités du jeune homme, mais qu'elle était effectivement engluée dans un univers de distractions superficielles et de destins stéréotypés, dont elle n'avait pas sérieusement songé à s'extraire en se laissant enlever par ce prince vraisemblablement charmant. On a donc tort quand on dit que Hitler vivait là un rêve diamétralement opposé à la réalité. Reste qu'il n'établissait pas entre les deux une limite très nette ou plus exactement, comme Kubizek lui-même l'analyse lumineusement, qu'il avait besoin de nourrir un rêve idéal - il prêtait à Stephanie toutes sortes de qualités intellectuelles et de préoccupations artistiques que le texte ci-dessus incite à mettre en doute - et ne se pressait guère de le confronter au réel, en engageant un commerce avec son objet. Là, sans doute, nous trouvons la préfiguration de certaines attitudes de l'adulte - si ce n'est qu'à l'inverse il fera preuve d'audace et de talent pour matérialiser ses chimères, et que le réel en subira de dures atteintes.
Il est vrai aussi que lorsqu'à Vienne, plus tard, il fuyait tout contact féminin en expliquant qu'il restait fidèle à Stephanie, alors qu'elle ne lui avait plus témoigné le moindre intérêt depuis longtemps, nous pouvons diagnostiquer une certaine peur devant la femme, pour laquelle le jeune homme préfère soupirer à distance, sans grand espoir de combler celle-ci. Nous retrouverons le phénomène avec l'idéalisation du souvenir de Geli Raubal.
Si on cherche des étrangetés dans le comportement sexuel de notre homme, pour les nimber de causalités plus fantastiques encore, c'est en fonction des aspects réellement exceptionnels de sa personnalité. On projette de la monstruosité sur ses moindres gestes et, en l'occurrence, on manque une constatation simple, qui n'épuise peut-être pas la question, mais a certainement une valeur explicative supérieure à ses concurrentes : Hitler avait reçu une éducation catholique. On sait qu'il avait été enfant de chœur et avait pris là son goût pour les cérémonies. Il avait donc probablement fréquenté d'assez près le catéchisme. Or les prêtres enseignaient la « pureté » et prohibaient notamment les relations sexuelles avant le mariage, y compris pour les garçons, qui certes jetaient volontiers leur gourme avec des prostituées, mais alors prenaient leurs distances avec les sacristies, à l'affluence notoirement plus féminine. Hitler, qui, nous dit encore Kubizek, « rejetait toutes les formes du flirt » (p. 76) et « n'admettait même pas la masturbation, si fréquente chez les jeunes gens » (p. 245), et qui tenait à se distinguer du vulgaire, a bien pu suivre à la lettre cet enseignement, et trouver valorisant de brider ses désirs, jusqu'à un mariage auquel, toujours d'après son compagnon, il aspirait pour transmettre « la flamme de la vie ». Quant au monde de la prostitution, ils l'effleurèrent tous deux une seule fois, arpentant « pour voir » le quartier spécialisé de Vienne en faisant des commentaires dégoûtés (p. 242-244). Mais comme leur cohabitation viennoise ne dura que quelques mois, on peut tenir pour vraisemblable que Hitler y est retourné et qu'il a franchi là, les tabous religieux s'affaiblissant, d'autres stades de son initiation. On s'expliquerait mal, dans l'hypothèse inverse, la place dans Mein Kampf, à propos de Vienne, de la prostitution et de la syphilis, la dénonciation angoissée de ces « fléaux » et leur corrélation étroite avec la « juiverie ».
Bref, on peut trouver à ce jeune homme bien des côtés antipathiques. Mais on ne saurait nier qu'ils évoquent l'univers de l'adolescence plus que celui de la dictature sanguinaire.

Le témoignage de Kubizek, confident unique, sinon de tout, du moins de bien des pensées intimes, offre au biographe deux séries de données. D'une part, des indications propres aux âges tendres, montrant par quels chemins Hitler est devenu adulte. D'autre part, des invariants, des traits qu'on retrouve plus tard dans d'autres contextes, et dont ce texte aide à mesurer l'importance. Essentiellement deux. L'un se rapporte à la façon dont il avait besoin, conjointement, de la ville et de la nature, l'autre à la cohabitation, chez lui, d'un formidable égocentrisme et d'une grande attention aux autres :

La nature exerçait sur lui une influence extraordinaire. « Dehors » il n'était plus du tout le même. Certains aspects de sa personne ne se manifestaient que dans la nature. Il se recueillait, se concentrait dans les chemins silencieux et les forêts de hêtres ou bien, la nuit, quand nous grimpions au Freinberg. Au rythme de la marche, ses pensées et ses inspirations affluaient avec beaucoup plus de facilité que partout ailleurs.
(...)
Au fur et à mesure que je connus Adolf de plus près, j'arrivai à comprendre cette contradiction de son être. Il avait besoin de la ville, de sa multitude d'impressions, d'expériences et d'événements divers. Tout l'intéressait. Il avait besoin des gens, avec leurs tendances contradictoires, leur efforts, leurs intentions, leurs projets, leurs désirs. Il ne se sentait à l'aise que dans cette atmosphère lourde de problèmes. Le village trop monotone, trop insignifiant, trop petit, ne répondait pas assez à son besoin effréné de s'occuper de tout. Une ville, en outre, l'intéressait par le seul fait qu'elle constituait une agglomération de constructions et de maisons. On comprend qu'il n'ait voulu vivre qu'en pleine ville.
En revanche, il avait besoin de sortir de cette ville qui l'obsédait. Dans la nature où il ne trouvait rien à améliorer ou à changer, il se détendait, puisque les lois immuables auxquelles elle obéit échappent à la volonté humaine. Il se retrouvait lui-même, n'étant pas obligé, comme en ville, de prendre position à chaque instant. (p. 32)

Cette même dualité se retrouve lorsqu'il est question de l'intérêt qu'il portait aux individus :

Je ne puis clore ce chapitre sans citer une qualité du jeune Hitler qui aujourd'hui paraîtra, j'en conviens, paradoxale. Hitler avait une nature intuitive et pleine d'intérêt pour autrui. Il prit en main ma destinée d'une manière touchante. Inutile de lui dire ce qui se passait en moi. Il ressentait toutes mes émotions comme s'il se fût agi de lui-même. Que de fois il m'a ainsi secouru dans des situations difficiles. Il savait toujours ce dont j'avais besoin et ce qui me manquait. Tout occupé qu'il était de sa propre personne, il s'occupait avec ardeur des gens qui l'intéressaient. C'est lui qui orienta ma vie vers la musique, en décidant mon père à me laisser faire des études au conservatoire. Tout ce qui me concernait le touchait, et il y prenait part le plus naturellement du monde. J'avais souvent l'impression qu'il vivait sa propre vie à côté de la mienne. (p. 38)

Kubizek a raison et tort à la fois, lorsqu'il dit que la grande attention de Hitler envers autrui peut sembler, dans les années 50, paradoxale. Vu l'image sinistre qu'on a alors du personnage dans tous les domaines, l'information éveille nécessairement la méfiance. Mais en disant « j'en conviens », il a bien l'air de donner raison aux sceptiques et, s'il défend courageusement, contre vents et marées, les souvenirs de son adolescence, il semble concéder qu'ensuite la vie a bien pu faire de Hitler un monstre indifférent aux sentiments de son entourage. Ce qu'il ne voit pas - parce qu'il n'est pas historien et a suivi d'assez loin, depuis cinquante ans, la vie politique -, c'est que Hitler a non seulement conservé, mais développé sa capacité de « vivre la vie des autres », et qu'elle explique une bonne part de ses réussites.
Vu les dimensions de ce livre, on se préoccupera surtout, en prenant connaissance des faits rapportés par Kubizek, de repérer si Hitler a déjà quelque chose de nazi. La réponse est largement négative. Il se présente comme un individu soigné, posé, soucieux de se distinguer de la masse. Le contraire d'un baroudeur et d'un querelleur, même s'il peut s'emporter quand on le contrarie. Il suit la vie politique, mais en spectateur, et non pas dans les meetings, mais au parlement de Vienne. Il n'a pas la moindre inclination pour la chose militaire, allant jusqu'à critiquer les frères Wright, concepteurs d'un des premiers avions, d'avoir monté dessus une arme à feu pour expérimenter les effets d'un tir aérien ! Son langage diffère peu de celui d'un pacifiste de RFA dans les années 80 : « A peine a-t-on fait une nouvelle découverte, disait-il, qu'on la met au service de la guerre. » Il est révélateur que, des nombreux auteurs qui ont cité Kubizek, fort peu ont relevé ce passage, et que quand on l'a fait, c'était pour le mettre en doute. Sans doute jurait-il trop avec les préjugés ambiants.
Récemment encore il a échappé à la vigilance de Brigitte Hamann, auteur d'une dépoussiérante étude sur les jeunes années du dictateur. Elle lui attribue un amour de la guerre sans solution de continuité, depuis la cour de l'école jusqu'à ses débuts de chef politique, au moyen d'un argument peu convaincant. Dans Mein Kampf il dit avoir beaucoup joué à la guerre avec ses petits camarades. Vers 1900, les combats mettaient aux prises les « Anglais » et les « Boers », deux nations qui alors s'affrontaient en Afrique du Sud, donnant le coup d'envoi d'un siècle agité. Tout le monde voulait être boer et le camp anglais avait des difficultés de recrutement. Voilà qui est d'un maigre secours pour l'auteur d'une biographie individuelle. Lorsqu'ils n'étaient pas réprimés par des adultes antimilitaristes, l'immense majorité des écoliers européens jouaient alors à la guerre, et préféraient être enrôlés dans un camp correspondant à leur pays ou servant les intérêts supposés de celui-ci. Dans un monde germanique frustré d'expansion coloniale, comment s'étonner que les ennuis du concurrent britannique aient soulevé l'enthousiasme dans les cours de récréation ? Brigitte Hamann rapproche ce souvenir d'enfance d'un éloge des Boers fait incidemment par Hitler dans un discours, le 13 avril 1923 à Munich : il dit que les Boers étaient mus par « l'amour de la liberté » et les Anglais par l'« appât de l'argent et des diamants ». Mais c'est pour donner raison aux Anglais ! L'exemple sert à démontrer, dans une Allemagne où les Français viennent d'occuper la Ruhr, qu'une cause juste n'est rien sans la force des armes. Voilà une belle illustration de l'écart entre l'enfant idéaliste et l'adulte cynique, et du danger, pour la justesse historique, d'attribuer au culte hitlérien de la guerre une trop grande précocité.
Kubizek lui-même n'est pas entièrement fidèle à sa résolution de ne tenir, dans la rédaction de ses souvenirs, aucun compte de la carrière ultérieure de son ami. Il pense que Hitler nourrissait déjà secrètement, à l'époque de leur fréquentation, une vocation de dictateur. Il le déduit en particulier du fait qu'il ne gagnait pas sa vie et n'avait pas l'air de vouloir la gagner, mais cultivait cependant de gigantesques projets architecturaux en paraissant sûr de trouver un jour le moyen de les réaliser. C'est oublier ce que lui-même nous a révélé, à quelques pages de là, sur le désir d'Adolf d'offrir une situation stable à Stephanie, et les espoirs qu'il plaçait à cet effet dans une admission à l'école des beaux-arts. Autre indice de l'ambition d'un rôle politique majeur : la représentation de Rienzi, opéra de Wagner montrant un chef politique parti de rien et s'appuyant sur les masses, l'avait enthousiasmé et il s'était identifié à lui pendant la nuit suivante, entraînant son compagnon dans une longue promenade autour de Linz, puis le congédiant brusquement en disant qu'il voulait être seul.
Kubizek oublie, lorsqu'il lui prête une ambition politique secrète, que son ami avait entre quinze et dix-neuf ans. L'âge où les rêves se donnent libre cours, sans être nécessairement accompagnés d'une ferme résolution de les réaliser, ni d'une réflexion aboutie sur les moyens d'y parvenir.

Hitler s'installe durablement à Vienne au début de 1908, après la mort de sa mère. Pour un garçon de dix-huit ans dévoré d'ambitions artistiques, c'est à la fois un temps de formation et une épreuve de vérité. A lui les chefs-d'œuvre picturaux, architecturaux et musicaux qu'un vieil empire, dirigé par une dynastie inamovible, a accumulés au long d'une histoire souvent brillante, dans une capitale que la guerre n'a jamais dévastée. Mais il doit aussi chercher à s'y faire un nom.
Puisque c'est là, également, qu'il commence à suivre la vie politique, un lien a pu se faire dans son esprit entre l'évolution artistique et l'évolution politique de la capitale autrichienne. La notion de décadence a été appliquée aux deux. C'est encore aujourd'hui un lieu commun, s'agissant du domaine politique. Dure aux vaincus, l'histoire ne peut parler sans condescendance de cette dynastie Habsbourg qui essayait de retarder l'inéluctable éclatement d'un empire multinational, où dix millions d'Allemands s'épuisaient à dominer vingt millions de Slaves, avec l'assistance, depuis 1867, de dix millions de Magyars qu'on avait flattés par l'artificielle métamorphose de l'empire autrichien en une « double monarchie » austro-hongroise : on avait fédéré sous le sceptre de François-Joseph deux Etats baptisés, du nom d'un cours d'eau jusque-là obscur, Cisleithanie et Transleithanie.
Pour caractériser la vie intellectuelle et artistique, l'idée d'une décadence est à la fois moins commune et plus souvent nuancée. C'est plutôt l'image d'un bouillonnement inventif qui l'emporte. La peinture, le théâtre, la musique s'ouvrent à Vienne des voies nouvelles, symbolisées par les noms de Klimt, Schnitzler et Schönberg, cependant que Freud jette les bases de ses découvertes.
Les noms d'artistes sont étrangement rares dans Mein Kampf, étant donné la vocation proclamée de l'auteur. Si Richard Wagner est révéré, pas un peintre, pas un compositeur et pas un architecte en activité n'illustrent le récit de la période viennoise. Hitler se contente, lorsqu'il évoque les années d'après-guerre, vécues par lui à Munich, d'une condamnation très générale de l'art moderne, judéo-bolchevique comme il se doit. Cependant, puisque d'après lui il est apparu à la fin du xixe siècle, il aurait dû impressionner défavorablement l'étudiant viennois et, s'il n'en a rien été, c'est sans doute qu'à Vienne il n'était pas si dégoûté :

Déjà à la fin du siècle dernier commençait à s'introduire dans notre art un élément que l'on pouvait jusqu'alors considérer comme tout à fait étranger et inconnu. Sans doute y avait-il eu, dans des temps antérieurs, maintes fautes de goût, mais il s'agissait plutôt, dans de tels cas, de déraillements artistiques auxquels la postérité a pu reconnaître une certaine valeur historique, non de produits d'une déformation n'ayant plus aucun caractère artistique et provenant plutôt d'une dépravation intellectuelle poussée jusqu'au manque total d'esprit. Par ces manifestations commença à apparaître déjà, au point de vue culturel, l'effondrement politique qui devint plus tard visible.
Le bolchevisme dans l'art est d'ailleurs la seule forme culturelle vivante possible du bolchevisme et sa seule manifestation d'ordre intellectuel.
Que celui qui trouve étrange cette manière de voir examine seulement l'art des Etats qui ont eu le bonheur d'être bolchevisés et il pourra contempler avec effroi, comme art officiellement reconnu, comme art d'Etat, les extravagances de fous ou de décadents que nous avons appris à connaître depuis la fin du siècle sous les concepts du cubisme et du dadaïsme. (p. 257)

Peut-être les choses ont-elles été progressives. A propos de son fameux échec au concours d'entrée des beaux-arts de Vienne, sur lequel on a tant glosé, il nous dit lui-même que depuis quelque temps il se sentait attiré, plus que par la peinture, par le dessin, notamment le dessin d'architecture, et que le directeur de l'école, rencontré après l'affichage des résultats, avait diagnostiqué « un manque de dispositions pour la peinture » et « des possibilités dans le domaine de l'architecture ». Les archives confirment et complètent ce récit en faisant apparaître le reproche, dans les dessins présentés, d'un « manque de portraits ». « En quelques jours, conclut-il dans son livre, je me vis architecte. » Effectivement, parmi ses œuvres conservées, les représentations d'édifices sont très majoritaires.
Nous pouvons en déduire, avec la prudence qu'impose un manque aigu de documents, que peut-être il a lutté très tôt, dans sa vie artistique, contre l'excès d'imagination. Il a préféré ne pas trop s'affranchir du réel, et il a fini par être pris d'une véritable panique devant les trouvailles plastiques du siècle débutant, qui faisaient vaciller les limites des objets comme celles de l'art même. Progressivement il s'est rallié à la conception d'un art politique et même civique, pure exaltation de la race supérieure et de ses triomphes, dont la plus haute expression ne pouvait être que monumentale. Son attirance jamais démentie pour Wagner peut procéder du même souci : il aurait supporté ses audaces harmoniques en considération de tout ce qu'il y avait, dans l'univers wagnérien, de cohérence, de maîtrise et de lisibilité. L'artiste Hitler serait angoissé par les pouvoirs d'évasion du réel que donne le génie et il aurait décidé de n'agir sur la matière que pour la mettre en forme, répudiant toute destructuration.
Comme pour les autres aspects essentiels de sa pensée, l'évolution ne se serait achevée qu'après la guerre. De même qu'on ne trouve pas avant 1919 de textes antisémites (cf. infra), de même c'est peut-être bien au contact de quelque publiciste munichois d'extrême droite qu'il a définitivement répudié la peinture de son siècle et décidé, comme tant de philistins contemporains, qu'elle était faite avec la queue d'un âne. Sauf que chez lui, le diagnostic, plutôt que moqueur, est rageur : il voit soudain dans ces productions la marque d'une offensive juive contre toutes les valeurs. Lui, au moins, ne les sous-estime pas et, en quelque sorte, rend hommage à leur puissance.
Curieusement, Kubizek n'est ici d'aucun secours. Intarissable sur les projets architecturaux de Hitler et sur son rapport à la musique, il est muet sur ses goûts picturaux. Ce qui peut vouloir dire que Hitler s'est vraiment, à Vienne, détourné de la peinture, mais aussi qu'il a visité les expositions novatrices en cachette de son ami, et ne savait trop qu'en penser : il lui arrivait fréquemment, en effet, de ne pas dire à Kubizek ce qu'il ruminait et de ne lui livrer l'état de ses cogitations sur un sujet que lorsqu'elles avaient atteint un stade avancé d'élaboration. Sur la peinture d'avant-garde, n'aurait-il pas suspendu son jugement ?
Sur la musique, en tout cas, les confidences de Kubizek sont nettement plus explicites que celles de Mein Kampf et permettent d'avancer une explication du silence de la bible nazie : admirateur de Mendelssohn et de Mahler, dont plus tard il devait bannir la musique, pour des raisons « raciales », de tout le territoire du Reich, l'adolescent Hitler ne faisait aucune différence entre les artistes juifs et les autres. Pire encore, au regard des valeurs adoptées plus tard : comme il privilégiait la musique allemande, il intégrait sans vergogne les compositeurs juifs dans la nation chérie !
Kubizek est pourtant catégorique : « Hitler était antisémite dès le temps de Linz. » Mais, vu qu'il se définit lui-même comme un analphabète politique, ce jugement appelle la méfiance. Il ne l'étaye que d'une anecdote et d'une supposition. Alors qu'ils passaient devant la synagogue, Hitler lui aurait dit : « Cela ne fait pas partie de Linz. » Il s'étend d'autre part sur l'influence du corps professoral, dont de nombreux membres méprisaient la dynastie Habsbourg et souhaitaient voir l'Autriche intégrée à un Reich allemand. C'était là une théorie prêchée par un mouvement, le pangermanisme, qui prônait aussi l'antisémitisme. L'un des professeurs pangermanistes de Hitler s'appelait Leopold Pötsch, et c'est le seul enseignant dont il cite le nom dans son livre : il lui aurait donné le goût de l'histoire. Mais Kubizek, dans ce cas comme dans quelques autres, cite Mein Kampf et le démarque plus que ne le souhaiterait l'historien avide de témoignages directs. Car, ayant connu Hitler lors de sa dernière année de scolarisation, qu'il ne passait pas à Linz, il ne saurait témoigner de l'influence d'un professeur de cette ville, à moins que Hitler ne lui en ait parlé rétrospectivement, ce qu'il ne dit pas. Au total, cela fait bien peu pour démontrer l'existence de l'antisémitisme dans l'esprit de Hitler dès cette époque. Mais surtout : si on voit cette idéologie comme une sorte de graine qui, une fois installée, n'a pu que croître, on tombe dans l'explication du passé par le futur et dans la détermination des pensées de l'adolescent par les victimes de l'adulte. Si au contraire on lui accorde le droit à une adolescence véritable, on doit considérer que l'antisémitisme, en lui, a pu connaître des hauts et des bas, avant de prendre sa forme et sa force définitives au lendemain de la première guerre.
Le point n'est pas anecdotique. Car Kubizek est prolixe sur la passion wagnérienne qui avait été l'occasion, non seulement de leur rencontre, mais de l'approfondissement de leur amitié, surtout dans la période de Linz. Hitler, nous dit-il, avait d'autant plus cultivé cette passion qu'il identifiait Stephanie avec une héroïne de Wagner : il compensait ainsi sa frustration de contacts réels. Il s'était mis à lire les écrits du maître. Kubizek cite L'œuvre d'art de l'avenir et L'art et la révolution ainsi que le journal du compositeur et sa correspondance, mais non un article célèbre, Le judaïsme dans la musique, publié sous pseudonyme en 1850, puis repris, signé et agrémenté d'une postface en 1867. On y trouve non pas un racisme biologique, mais une théorie qu'un peu plus tard on eût dite « culturaliste » : pour Wagner la musique est très liée au folklore, donc à la langue, et par suite les Juifs cultivés, parlant des langues d'emprunt, ne peuvent produire qu'une musique imitative. Hitler reprendra l'idée de manière caricaturale dans un discours de 1920 qu'on lira plus loin, en disant que les Juifs sont inaptes à la création artistique. Par ailleurs, Wagner profère de sommaires anathèmes contre l'esprit de lucre, base du capitalisme corrupteur, dont il attribue aux Juifs une dose bien supérieure à celle des peuples qui les hébergent et là aussi Hitler trouvera son miel, en caricaturant à peine. Cependant, s'il avait vraiment été antisémite « dès le temps de Linz », il n'eût pas manqué d'abreuver son ami de gloses sur la judéophobie de Wagner en général, et sur ce texte en particulier. On peut conclure avec une grande probabilité, et du manque d'illustrations, sous la plume de Kubizek, d'un antisémitisme aussi précoce, et du fait qu'il ne mentionne pas la passion antisémite de Wagner, que Hitler, comme beaucoup d'autres admirateurs du maître de Bayreuth, n'en avait pas pris conscience ou l'avait tenue pour un caprice sans grande portée.
Beaucoup plus attesté que l'antisémitisme apparaît le pangermanisme, ou plutôt : le germanisme. En effet, ce qu'on appelle pangermanisme en Autriche à cette époque, c'est non pas une idéologie mais un parti bien défini, antisémite et anticlérical, fondé dans les années 1880 par Georg Schönerer. Hitler, qui n'a jamais, d'après personne, été un anticlérical déclaré, le critique sévèrement, dans Mein Kampf, sur ce chapitre. Avant 1919, il n'apparaît pas lié à un mouvement précis, que ce soit par l'adhésion ou la simple sympathie. En revanche, et là-dessus sans doute on peut croire à l'influence de Pötsch, encore vivant lors de la parution de Mein Kampf, il est probablement devenu dès la période de Linz un patriote allemand.
On relèvera tout de même que c'était sans sectarisme, puisque son ami August était probablement d'origine tchèque, à en juger par le nom de son père comme par celui celui de sa mère (Blaha). Le point mérite attention puisque, à la lumière d'un faisceau de preuves rassemblé par Brigitte Hamann, on sait aujourd'hui qu'il y avait dans la région de Linz non point une question juive mais une « question tchèque ». Il y eut ainsi en mars 1904 (p. 30) un chahut orchestré par de jeunes germanophones lors d'un concert donné par le violoniste Jan Kubelik, ce qui amena la police à protéger des bâtiments appartenant à des organisations tchèques : les agitateurs en profitèrent pour dénoncer la politique proslave du gouvernement de Vienne. Cependant, comme les Tchèques de Linz exerçaient pour la plupart des métiers manuels, leurs rejetons étaient peu nombreux à la Realschule. Que, depuis la Toussaint de cette année-là, le jeune Adolf se soit affiché avec le fils d'un tapissier au nom bohémien est la preuve d'un beau non-conformisme, du fait qu'il plaçait l'art très au-dessus de toute autre considération, mais aussi, probablement, du caractère bon enfant de ses sentiments germanistes d'alors. De même, l'absence, dans Mein Kampf, de toute allusion à ce conflit ethnique lorsqu'il narre les années de Linz, et de toute mention directe ou indirecte de Kubizek, s'explique fort bien par le fait qu'il est devenu, depuis, d'un antislavisme virulent, peut-être sous l'effet des joutes parlementaires viennoises, ce sentiment atteignant son paroxysme lorsqu'il eut arrêté, peu avant 1924, le projet d'étendre le Reich aux dépens de l'Ukraine et de la Russie.
Il faut aussi considérer, et cela convergerait avec la critique mentionnée plus haut des frères Wright, que son patriotisme allemand peut n'avoir nourri aucun élan guerrier. Car pour arriver à ses fins il disposait d'une monnaie d'échange : si elle voulait se rattacher à l'Allemagne, l'Autriche devait renoncer à son autorité politique sur les Slaves. Beaucoup de pangermanistes estimaient que cela pouvait se régler sans guerre. On trouve même dans Mein Kampf l'esquisse d'un tel scénario :

(...) je saluais avec joie chaque mouvement susceptible d'amener l'écroulement de cet Etat inacceptable, qui condamnait à mort le germanisme en dix millions d'êtres humains. Et plus le tohu-bohu des langues rongerait et dissoudrait jusqu'au parlement, plus tôt sonnerait l'heure fatale de l'écroulement de cet empire babylonien. Elle serait aussi l'heure de la liberté pour mon peuple de l'Autriche allemande. Ensuite, rien ne s'opposerait plus à sa réunion à la mère-patrie. (p. 46)

Pour la période viennoise, Kubizek relate un peu plus d'anecdotes qui montrent chez Hitler une véritable hostilité envers les Juifs. Ainsi, son ami lui ayant obtenu un rendez-vous avec un journaliste qui voulait bien publier des textes de lui, Hitler ne donna pas suite parce qu'il s'agissait d'un Juif. Commentant ensuite un passage célèbre de Mein Kampf, sur la rencontre par Hitler, dans les rues de Vienne, d'un Juif oriental habillé d'un caftan, dont la vue aurait été décisive dans la formation de son antisémitisme (cf. infra), Kubizek croit se souvenir qu'il s'agissait d'un faux mendiant, contre lequel Hitler avait accepté de témoigner devant la police. Mais alors, à qui doit-on se fier ? A celui qui essaye de retrouver des souvenirs bruts sur un ami adolescent en faisant abstraction de sa destinée, ou au politicien de trente-cinq ans qui a fait de l'antisémitisme un thème majeur de son programme, et qui a intérêt à le faire remonter le plus loin possible dans sa biographie ? Si on se contente du témoignage de Kubizek, l'anecdote se ramène à la dénonciation d'un imposteur qui abusait de la charité des gens : elle paraît renvoyer davantage au rigorisme moral dont Hitler faisait preuve à cette époque qu'à des préoccupations raciales alors bien mal attestées.
On a aussi glosé bien à tort, pour expliquer sa fureur antisémite, sur l'échec à l'examen des beaux-arts : le mépris du jury pour son talent y aurait fortement contribué, en raison de l'appartenance ethnique des examinateurs. Brigitte Hamann vient de faire table rase du préjugé, en établissant qu'aucun des enseignants de cette école n'était juif.
Admettons donc qu'il ait pu, à l'occasion, faire preuve d'antisémitisme, ce qui pourrait s'expliquer par l'ambiance viennoise et par son patriotisme allemand. Il s'agit encore d'une tendance tout à fait secondaire, aux conséquences pratiques bien ténues. Ce qui prime, c'est le dégoût que lui inspire le pot-pourri de nationalités auquel sont en train de consentir des Habsbourg inquiets pour leur trône, et qui fait de Vienne une « ville sans patrie ». Il n'est pour s'en convaincre que de lire les pages que Kubizek consacre au parlement. Hitler fréquentait assidûment ses tribunes et en imposait la fréquentation à son ami, pour pouvoir tester sur lui les réflexions que les séances lui inspiraient. Pas un mot, ici, contre les Juifs, mais une critique acerbe de tous les partis. Au spectacle de l'assemblée viennoise, Hitler se forme. Il prend goût à la politique et en étudie avec passion tous les aspects, depuis l'ordinaire de la vie parlementaire jusqu'à la stratégie des coalitions. Ainsi le nazisme peut être considéré, au moins en partie, comme une synthèse des idées portées par deux leaders autrichiens : le pangermaniste Schönerer, déjà cité, et Karl Lueger, fondateur du parti chrétien-social, qui était maire de Vienne lorsque Hitler s'y installa et jusqu'à sa mort, survenue en 1910. C'était un démagogue antisémite, éloquent et sans scrupules, et il a sans doute le premier enseigné à Hitler le maniement des foules.
Mais l'intérêt montré par ce jeune homme, en 1908, pour les jeux parlementaires cisleithaniens est-il suffisant pour conclure que dès ce moment il se destine à la carrière politique ? Hitler lui-même, s'il a, dans Mein Kampf, largement antidaté son antisémitisme, ne prétend pas avoir voulu faire de la politique un métier avant 1918, et affirme s'être, jusque-là, destiné exclusivement à l'architecture :

(...) ma croyance se fortifiait que mon beau rêve d'avenir se réaliserait, quand je devrais attendre de longues années. J'étais fermement convaincu de me faire un nom comme architecte. A côté de cela, le grand intérêt que je portais à la politique ne me paraissait pas signifier grand-chose. Au contraire : je ne croyais que satisfaire à une obligation élémentaire de tout être pensant. Quiconque ne possédait pas de lumières à ce sujet en perdait tout droit à la critique, ou à l'exercice d'une charge quelconque. (p. 43)

Ce que nous apprend Kubizek sur cette adolescence, c'est qu'elle montrait chez Hitler le désir et la prescience d'un destin exceptionnel. C'était là une attitude banalement romantique, certes poussée chez lui à un degré rare. Il se rendait solitaire à force de refuser toute concession, au point de sacrifier finalement, en déménageant pendant son absence sans laisser d'adresse, l'ami sur lequel il s'était appuyé pendant quatre ans. Ce destin rêvé était-il, en cet automne de 1908, plutôt politique ou plutôt artistique ? On peut retenir avec une quasi-certitude la seconde solution. Hitler se documentait sur l'univers politique, de manière approfondie, mais ne créait que sur le plan artistique. En dehors de ses efforts pour écrire un opéra, que nous allons évoquer ci-après, il persévérait dans l'habitude prise à Linz de coucher sur le papier des projets architecturaux, qui à Vienne s'étaient teintés de préoccupations urbanistiques et sociales. Pour devenir homme politique ou croire seulement qu'il le pouvait, il lui manquait une insertion sociale. Il y faudra une guerre et une révolution.

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