Premiers chapitres
Thérèse Delpech
L'appel de l'ombre


Thérèse Delpech, ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, professeur agrégé de philosophie, est chercheur associé au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI, FNSP) et membre du Conseil de l’Institut International des Etudes Stratégiques (IISS). Elle a publié, entre autres, L’ensauvagement (Grasset, 2005, Prix Femina de l’essai) et Le grand perturbateur (Grasset, 2007).

We had the experience but missed the meaning,
And approach to the meaning restores the experience.
T. S. ELIOT, Four Quartets
See, they return ; ah, see the tentative
Movements, and the slow feet,
The trouble in the pace and the uncertain
Wavering !
EZRA POUND, The Return

Prologue

e livre met en scène des fragments de l’histoire biblique, de la littérature classique ou de l’aventure scientifique, qui ont en commun d’échapper à l’activité rationnelle. Il n’a pas pour objet, comme le proposaient les jansénistes, d’humilier la raison, à un moment où une défense et illustration de celle-ci serait amplement justifiée, mais de suggérer qu’à tout vouloir rationaliser, on court le risque de perdre le sens de l’énigme, un des plaisirs inépuisables de l’esprit, d’assécher la source des plus hautes activités humaines, parmi lesquelles se trouve l’art, et même de compromettre l’exercice de la raison en ignorant les aspects les plus obscurs du psychisme.
Le choix de fragments est volontaire, car l’irrationnel se prête mal à un développement systématique. Il apparaît sous des formes capricieuses qui évoquent les nappes phréatiques plutôt que le cours des fleuves. On le trahit en lui prêtant la continuité du discours. Le fragment, de surcroît, fait appel à l’imagination du lecteur sans requérir sa soumission : libre d’ouvrir le livre où bon lui semble, il l’est aussi de songer à d’autres fragments, de préférer d’autres interprétations, sans jamais entrer en collision avec l’argumentation de l’auteur.
Certains s’attacheront ainsi à des contes qui pourraient commencer par il était une fois, formule familière à l’enfance, d’autres retiendront d’étranges visions nocturnes, d’autres encore s’interrogeront sur l’inatteignable ontologique, ou sur des vérités plus hautes que celles qu’autorise la raison. Ces choix sont tous ouverts dans les textes qui suivent : les mythes, les monstres et la transcendance y circulent librement. Ils font même parfois les uns avec les autres de singulières rencontres : Achab est attiré vers le gouffre par la Baleine Blanche parce qu’il ne connaît aucune limite à sa volonté – une faute que les mythes grecs ne laissent jamais impunie – mais il subit aussi la mystérieuse puissance du mal, celle qui pousse Edmond à une série de transgressions infernales dans la tragédie du Roi Lear.
Il y a enfin dans le fragment une image physique du caractère morcelé de la culture à laquelle les histoires qui sont ici présentées appartiennent toutes. La richesse de cette culture, comme son charme, dans les différents sens de ce mot, est occultée, voire humiliée ou même perdue. Des pans entiers de la culture classique ont disparu. L’allusion mythologique ou la référence biblique sont devenues impossibles sans de longues et lourdes explications. Qui distingue encore le grand du petit Ajax, qui peut conter les aventures du fleuve Alphée et de la nymphe Aréthuse, ou celle de Dédale, l’artiste universel ? Qui se souvient que l’explication de la longue période qui sépare le jugement de Socrate de sa mort se trouve dans l’histoire des exploits de Thésée, comme le rappelle Platon dans le Phédon ? Et le pharisien Nicodème, présent du premier au dernier jour de la vie adulte du Christ, le malheureux Sisera, l’âne de Balaam obéissant à l’ange, qui peut raconter leurs histoires ? Pour ceux, jeunes ou moins jeunes, qui continuent à être sensibles à cette culture, les pages qui suivent montrent qu’elle recèle suffisamment d’émotion et de pensée pour continuer d’éveiller l’attachement ou de susciter la réflexion.
La mise en scène d’individus est, elle aussi, délibérée. Ajax, Lear, Jonas, Hamlet ou Melchisédech ont tous connu des expériences qui dépassent l’entendement. Ils font ici de brèves apparitions, le temps du chapitre qui leur est consacré, pour évoquer les zones obscures où ils se trouvent. Comme les fantômes, ils ont un penchant pour la discrétion : ils n’apparaissent et ne communiquent que si on s’intéresse à eux. Au lecteur donc de voir si leurs histoires le touchent. Dans le cas contraire, ils sont prêts à repartir comme ils sont venus, sur la pointe des pieds.
Les questions qu’ils posent sont très diverses. Qu’est-ce qui a conduit Joyce à voir dans la relation d’Hamlet avec son père une image du mystère de la Trinité ? Pourquoi Lear, comme Pâris, doit-il choisir entre trois femmes ? Quels étaient les sentiments de Jonas fuyant sa mission prophétique à Ninive ? Pourquoi son aventure est-elle le thème du sermon qu’écoute Ismaël dans Moby Dick avant de prendre le large avec Achab ? Comment Heisenberg et Bohr en viennent-ils à parler d’Elseneur et de la pollution du royaume du Danemark ? Quel est ce trouble aux dimensions cosmiques qui agite Lear ? Et pourquoi la déesse protectrice des héros, Athéna, inflige-t-elle à Ajax, l’un des plus grands guerriers réunis devant Troie, une démence qui le conduira au suicide ?
Ces voix parlent de folie, de prophétie et de mystère, des thèmes qui ont passionné l’esprit humain pendant des siècles mais se trouvent désormais, surtout pour les deux dernières, dans des zones désertées. Sans avoir à proprement parler disparu, ils sont enfouis dans une mémoire collective défaillante, à la manière des souvenirs des névrosés, et constituent ce que Freud aurait appelé des ensembles psychiques qui, pour ne plus tirer que très rarement la conscience à eux, n’en existent pas moins et continuent d’exercer leur pouvoir sous des masques divers.
La psychanalyse étant aujourd’hui l’objet d’attaques féroces, l’analogie peut sembler mal choisie. Un demi-siècle de travaux sur les troubles mnésiques, au moment où le monde basculait dans la violence sans nom de deux conflits mondiaux, mériterait pourtant plus de respect, voire plus de gratitude. Car il y a peut-être un lien entre ceci et cela, entre une relation troublée au passé et à l’histoire de la pensée et les grandes catastrophes historiques. C’est ce que suggère Ossip Mandelstam, qui voit dans le XIXe siècle non le grand siècle de la culture russe, ce qu’il est aussi pourtant, mais un prélude aux années 1930, avec « l’unité d’un froid sans mesure qui a soudé les décennies en un seul jour, en une seule nuit, le cœur de l’hiver, où la terrible structure étatique est comme un poêle brûlant de glace ». Le chapitre consacré au rêveur rappelle les liens que le psychisme entretient non seulement avec le passé, toujours plus ou moins organisé après coup, mais aussi avec l’avenir, la pensée précédant l’acte comme, dit un autre poète, l’éclair le tonnerre.
La structure de ce livre comporte une part d’arbitraire, mais elle n’est pas aléatoire. Elle comprend deux allées principales séparées par un manège. Les deux parties comptent cinq récits chacune, qui peuvent être lus dans le désordre, mais qui ont entre eux de nombreuses correspondances : entre le premier et le dernier chapitre se trouve un fil où l’on peut lire, comme l’ont souvent prétendu les poètes, que la nature est aussi mystérieuse que l’esprit ; entre la folie d’Ajax et celle de Lear, il y a une énigme commune, puisque leur origine dépasse les deux individus ; les figures des prophètes trouvent dans le personnage de Melchisédech leur incarnation la plus étrange ; les héros de l’Iliade comme les combattants de la Seconde Guerre mondiale ont eu la conviction que les guerres avaient leur source dans des forces qui échappent à tout contrôle ; et les conflits entre les générations, qui génèrent des tragédies, se retrouvent à Elseneur et dans l’Angleterre imaginaire du roi Lear.
Ces deux parties sont situées de part et d’autre d’un intermède où de brèves histoires renvoient comme en écho différents thèmes du livre : les cachalots de Melville et l’histoire de Jonas, l’origine des fusées et l’énigme de l’invention scientifique, la symétrie dans la nature et les apories de Dick Feynman, la folie ratiocinante des procureurs et celle des criminels, la relativité du temps et le retour des descendants des Argonautes.
Aux lecteurs qui s’interrogeront sur les liens que ce livre peut avoir de commun avec L’Ensauvagement, je conseille un peu de patience à ceux qui ont la chance de posséder cette vertu. Les autres peuvent suivre le conseil de Théophile Gautier et passer directement de l’introduction à la conclusion en faisant l’économie du reste, ce qui leur permettra d’imaginer le milieu à leur guise à l’aide du commencement et de la fin.
Cependant, comme il y a quelque continuité entre ces deux ouvrages, ils peuvent aussi relire ce passage de L’Ensauvagement : « Ce qui frappe le plus dans les expressions de la conscience contemporaine, ce n’est pas tant l’exigence rationnelle que le besoin de faire à nouveau une place à l’irrationnel, composante essentielle du psychisme humain. Carl Jung s’était inquiété d’une évolution qui condamnait les individus au déséquilibre en frustrant ce qu’il appelait “le côté mythique de l’homme” et en interdisant l’expression de ce que l’esprit ne peut saisir rationnellement. Au moment où la religion fait un retour fracassant sous des formes violentes et destructrices, ce serait un immense progrès de s’interroger sur le vide spirituel qui mine nos sociétés, et sur les déséquilibres psychiques qui accompagnent ce phénomène. »
Après cette explication, on me pardonnera peut-être de commencer par un chapitre sur le mystère de la Trinité.

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