Premiers chapitres
Sophie Delassein
Les dimanches de Louveciennes

Sophie Delassein est journaliste au service culturel du Nouvel Observateur. Elle a déjà publié plusieurs biographies : Rappelle-toi Barbara, Aimez-vous Sagan, Gala pour Dali, ainsi qu'un livre d'entretiens avec Maxime Leforestier.
Les clodos du Nord

'entrevue fut si furtive qu'il l'a oubliée. Hélène insiste, souriante, l'obligeant à solliciter sa mémoire. De son bref passage dans le bureau du si jeune et déjà éminent Pierre Lazareff, secrétaire général de Paris-Soir, elle a gardé le souvenir d'une bien étrange leçon : misogynie à part, disait-il en substance, ce n'est pas facile d'être une femme dans ce milieu… le journalisme, ce n'est pas du tricot… Elle est repartie sans l'ombre d'une promesse. Elle s'en remettra. Elle s'en est remise.
Il la fixe, amusé, intéressé, déjà conquis. Dans sa robe rouge, chaussée d'escarpins beiges, elle est ravissante. A 26 ans, Hélène Gordon a pour elle l'intelligence et le charme, l'intuition et la beauté. C'est une femme de petite taille, fine et élégante. Pas nerveuse, ardente. Elle est irrésistible quand elle remet en place la mèche brune qui retombe obstinément sur les taches de rousseur que le soleil du Soudan français a fait ressortir. Dans son regard se devine une forte envie de réaliser. Un destin, peut-être. Pierre Lazareff ne perd rien du spectacle qui lui est offert, cette danse des sept voiles qu'elle exécute pour lui et tout ce qu'il représente.
Demain matin, quand il arrivera à son bureau au quatrième étage de l'immeuble situé à l'angle de la rue Montmartre et de la rue de Cléry, il ne débutera pas sa journée par la lecture des dépêches comme à son habitude. Il prendra Charles Gombault à part pour lui dire de quelle femme extraordinaire il a fait la connaissance la veille au soir. Lazareff connaît bien Gombault pour l'avoir rencontré à 18 ans au promenoir du Moulin-Rouge lors des répétitions de la troupe des Hoffmann Girls. C'était en 1925. Journaliste au Populaire, à Soir, Paris-Midi et Paris-Soir et, plus tard, Match, il partage avec Pierre la passion du théâtre - sa femme Simone Renant est comédienne. Sans connaître Hélène Gordon, Gombault fera à Pierre une description minutieuse de la belle courtisée : petite, mince, belle, intelligente, un peu garce. Pierre Lazareff les préférera toujours ainsi. Ce que Charles Gombault ignore, c'est qu'à tous ces charmes il faut ajouter des origines russes qu'ils ont en commun.
Pierre Lazareff se souvient d'elle maintenant, vaguement. Il s'excuse pour cet oubli, une impardonnable maladresse qui lui ressemble peu. Un doux silence s'installe. Hélène fait tourner sur ses fines attaches des bracelets en bois rapportés d'Afrique. Lorsqu'elle est entrée dans son bureau pour lui raconter le pays dogon et lui proposer le reportage qu'elle en rapportait, Pierre Lazareff ne l'a écoutée que d'une oreille, il est concentré sur la prochaine une de Paris-Soir, excité par une nouvelle de dernière minute. Par pure distraction, il l'a regardée partir sans songer à la retenir puis il est retourné à ses affaires. L'actualité est la plus impatiente de ses maîtresses. Ils sont 1 800 000 à lire Paris-Soir, à apprécier son exigence, sa volonté de ne pas seulement témoigner de l'histoire en marche mais de la sentir, de l'anticiper, d'y participer parfois. Un jour, il lancera à un confrère : " Mon cher, tout ce que vous pouvez faire ne m'empêche pas de dormir. Je vous battrai toujours sur l'information ! " En tandem avec Hervé Mille, Pierre Lazareff anime la rédaction avec maestria.
Aux postulants, il commence toujours par demander : " Depuis quand voulez-vous devenir journaliste ? " C'est un piège. On ne le devient pas, on l'est comme on naît blond ou brun avec les yeux bleus, marron, vairons. Lui, Pierre Lazareff, est devenu journaliste professionnel à 14 ans, à La Rampe, un hebdomadaire de théâtre. C'était un peu tard à son goût, lui qui dès l'enfance confectionnait des bulletins pour ses cousines ou ses camarades de classe. Il se revoit les écrire à la main soigneusement, les polycopier et les distribuer dans la cour de l'école. Il y racontait entre autres les aventures de son grand-père maternel, Aristide Helft, cet élégant portant chaque jour de la semaine une redingote, un chapeau haut de forme et des bottines à élastiques. En qualité de sous-officier, il avait participé à la charge de Reichshoffen, le 6 août 1870. Napoléon III avait voulu lui décerner une médaille qu'en bon républicain, il avait refusé. Au moment de l'affaire Dreyfus, lui, sa femme et leurs six enfants avaient dû quitter Nantes à la suite d'un article nauséabond dans La Libre Parole qui titrait : " Une femme Helft inonde la Bretagne de ses pourceaux. " Devenu journaliste à l'adolescence, Pierre Lazareff gardera toujours présentes à l'esprit les consignes données par Gaston Leroux : " Le journalisme c'est voir, savoir, savoir faire et faire savoir " ; " Le premier devoir d'un journaliste, c'est d'être lu. "

Le hasard lui donne une seconde chance de faire connaissance avec Hélène Gordon : une soirée qu'organise une journaliste de Paris-Soir et qu'il est résolu à passer tout entière auprès d'elle, guettant le moindre prétexte pour la revoir très vite, pourquoi pas demain. Ils se frayent un passage entre les invités, vont s'asseoir. Ici, pas de canapés ni de chaises, seulement des sacs de couchage étalés au sol. Hélène ôte machinalement ses chaussures, replie les jambes sous elle et avale cul sec son verre de vodka. Dire que Pierre a failli s'excuser à la dernière minute. Il sort peu sinon pour assister à quelques " couturières ", il aura toujours la passion du théâtre. Les écrivains l'ennuient, la musique le laisse insensible, il avoue ne rien comprendre à la peinture. Il n'aime que le théâtre, un peu le cinéma. A la compagnie des hommes de pouvoir qu'il côtoie quotidiennement, il préférera toujours celle des comédiens. Sa femme, Sylvette Fillacier, est actrice. Elle doit d'ailleurs l'attendre à cette heure-ci dans leur appartement de la butte Montmartre. Quand il rentrera, qui sait si elle laissera exploser sa colère ou si elle apparaîtra au contraire abattue par trop de lassitude. Lassitude de leur histoire, d'elle-même, de la vie en général, comme elle dit avec des grands gestes de tragédienne. Les petites dormiront. Colette, sa fille à elle, et sa camarade de classe Jeannine Guyon que Sylvette a recueillie. Elle deviendra productrice de télévision et épousera le chanteur Georges Guétary. Rue Lepic habitent aussi Berthe, la Bretonne chargée du ménage et de la cuisine, Nounette et Toto, les sœurs de Sylvette, sans compter les voisins, de joyeux saltimbanques qui sont membres à part entière de cette famille plurielle. Sur le palier, les portes restent ouvertes, on dîne chez les uns, chez les autres.
Surtout, rue Lepic, il y a Nina, le seul enfant de Pierre, du moins le deviendra-t-elle dès qu'il l'aura adoptée. Ce n'est plus qu'une formalité. En dehors du journal, sa vie tourne autour de Sylvette et des trois enfants qu'il entoure d'une égale attention. Le jeudi, les fillettes n'ont pas école : on va déjeuner chez Graff, voir un film à l'Apollo. L'été, la famille loue à Juan-les-Pins la villa Marie-Antoinette, toute proche de la demeure de Mistinguett, une amie de Pierre qui, des heures durant, lui a raconté sa vie en vue d'une autobiographie. Mais ses mémoires ne sortiront jamais. A la lecture de l'ensemble, la Miss lancera : " Mais c'est beaucoup trop vrai, Pierre ! " Elle est restée une amie. Ils aiment se souvenir du temps où Pierre faisait son service militaire, passant le plus clair de son temps à éplucher des pommes de terre. Parfois, un adjudant venait l'avertir : " Lazareff, Mistinguett te demande à l'entrée ! " C'est du passé. Aujourd'hui, il se dit qu'il devra bientôt quitter Montmartre, théâtre d'une guerre de plus en plus froide entre Sylvette et lui. Il part le plus tôt possible le matin et quitte très tard la rédaction. De cette idylle vieille de huit ans à peine ne restent que des souvenirs et des cendres.
C'est l'une des raisons qui poussent Pierre Lazareff à accepter cette petite fête entre amis, où il revoit Hélène Gordon. Il sait qu'Hervé Mille est invité, il est certain d'y retrouver Paul-Emile Victor. Il est finalement ravi de se rendre à la joyeuse réception que donne Titaÿna, ce soir de septembre 1935, dans son studio de la rue Raffet, à l'orée de la villa Montmorency. Il trouve tout de suite charmant ce quartier de maisons retirées, une province bourgeoise en plein Paris. Il se promet d'y habiter un jour.
Titaÿna est l'un des meilleurs grands reporters de Paris-Soir, elle qui ne recule jamais face au danger, le provoque au contraire et met volontiers en scène ses aventures dans les colonnes du quotidien. Les lecteurs raffolent de ses reportages intrépides. Quand la révolution éclate en Grèce, elle embarque pour la Crète à bord de l'avion privé du journal. A la rédaction, c'est l'inquiétude après vingt-quatre heures sans nouvelles d'elle. Jean Prouvost se ronge les sangs. Il admire Titaÿna pour sa beauté, pour son courage. Il invite chaque été sa petite protégée, sa trouvaille, dans la maison de pêcheurs qu'il loue à Porquerolles ; elle accepte d'y séjourner, mais s'empresse de railler à son retour la médiocrité culturelle de son employeur. Prouvost est un homme d'affaires doté d'un grand sens populaire, pas un intellectuel. Quand elle donne enfin de ses nouvelles, Titaÿna raconte que son avion s'est écrasé, abattu par un tir de mitraille. Saine et sauve, elle s'est lancée à la recherche d'Eleuthérios Venizélos et a obtenu une interview, la dernière avant la fuite. Elle télégraphie les propos recueillis, une formidable exclusivité pour l'édition de la mi-journée. Le temps de poser ses bagages à Paris, elle repartira presque aussitôt pour un autre pays en guerre.
Titaÿna prête aussi souvent qu'ils le souhaitent son studio à ses amis, des ethnologues de la jeune génération : Marcel Griaule, spécialiste des tribus africaines primitives, Michel Leiris, poète surréaliste et ethnographe de la mission Dakar-Djibouti, et Paul-Emile Victor - déjà réputé - qui vient de passer une année au Groenland. Le public se passionne pour ces expéditions scientifiques au point de faire exploser le tirage des quotidiens. Or, tout ce qui intéresse le public intéresse Pierre Lazareff. Son amitié avec Georges-Henri Rivière, fondateur et directeur du musée d'Ethnographie du Trocadéro (ancêtre du musée de l'Homme) porte ses fruits. C'est Lazareff qui suggère à Rivière d'organiser au Cirque d'Hiver un combat de boxe au profit du musée, avec Al Brown en vedette. Il apporte aussi un vrai soutien à son projet en publiant des articles de Marcel Griaule sur son expédition Dakar-Djibouti, d'Alfred Métraux sur l'île de Pâques et de Paul-Emile Victor sur les esquimaux d'Angmagssalik. C'est pour fêter le succès de ce feuilleton réfrigéré, " Douze mois sur la banquise ", que Victor a réuni ses amis - " les clodos du Nord ", comme ils se surnomment eux-mêmes - chez Titaÿna. Il promet de raconter son expérience, il tient à ce que Pierre Lazareff entende de vive voix les aventures qu'il a lues dans son journal. L'épopée commence par son voyage à bord du Pourquoi-Pas ?, le navire du commandant Charcot, qui a déposé les explorateurs sur la banquise pour revenir les chercher un an plus tard. On les avait accueillis sur un quai du port de Rouen chargés de plus de trois mille objets esquimaux et de dizaines de cahiers noircis de notes.
Pierre Lazareff demande à Hélène si elle aussi a séjourné dans un igloo. Elle n'y était pas. En revanche, elle s'est glissée dans la mission Sahara-Soudan, le troisième voyage de Marcel Griaule au pays dogon. C'est elle qui a été chargée de rendre compte du voyage à Radio-Alger. Elle a adoré ça. Parce qu'elle se pique de journalisme, Rivière lui conseille d'aller voir Lazareff, l'autorise à le contacter de sa part. Déçue par le peu d'enthousiasme du petit homme roux le jour de leur première rencontre, elle s'est tournée vers L'Intransigeant, le concurrent de Paris-Soir, qui a publié sa série sous les titres : " Dans l'antre des démons buveurs de sang ", " Chez les hommes des cavernes de l'Afrique noire "…


La lecture de Bronislaw Malinowski, La Sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, fait naître l'intérêt d'Hélène pour les sociétés primitives et leur étude sur le terrain que préconise le chercheur polonais : " L'ethnologue doit se couper de la société des Blancs et rester le plus longtemps possible en contact étroit avec les indigènes. " Hélène s'inscrit en ethno à la Sorbonne, y passe son premier certificat et travaille comme bénévole au musée d'Ethnographie de Georges-Henri Rivière où elle séduit les ethnologues qui le peuplent.
Pour compléter son étude sur les masques africains, combler les collections du musée et tourner un film sur les sociétés primitives qu'il a déjà visitées lors de l'expédition Dakar-Djibouti, Marcel Griaule entreprend un nouveau voyage en Afrique. Durant les mois qui précèdent le départ, Hélène Gordon travaille ardemment aux préparatifs de la mission. La bénévole entend légitimement faire partie de l'équipe sur place. Hélène insiste. Griaule hésite. Cette petite- bourgeoise du XVIe arrondissement, qui n'a jamais rien connu d'autre que le confort de l'opulence, saura-t-elle résister à la chaleur, aux repas frugaux, à la précarité du couchage ? Ses doutes se dissipent quand, au mois de janvier 1935, en treillis, les cheveux coupés plus court, Hélène avance vers les deux camionnettes Renault dont la mission dispose pour transporter d'Alger à Mopti le matériel, les vivres et les hommes. A leur bord, deux anciens de la mission Dakar-Djibouti : Marcel Larget pour l'intendance et le musicologue André Schaeffner. Sont également présents le cinéaste Roger Mourlan et son technicien Eric Lutten. Enfin, Solange de Ganay et Hélène Gordon, les bénévoles du musée, complètent l'équipe. Marcel Griaule est le seul ethnologue qualifié.
L'équipée parcourt la région de Tamanrasset à Gao, jusqu'aux falaises de Bandiagara, commence sa traversée pour atteindre le plateau songa en février et s'installer pour six mois au pays dogon. Dans les petites huttes meublées de sacs de couchage et d'une moustiquaire, ils logent deux par deux. Hélène Gordon et Solange de Ganay cohabitent.
Hélène se révèle une bonne recrue, une fille courageuse. Elève studieuse, elle note qu'ici la base de l'alimentation est le mil, le sorgho, le fonio, le riz et le maïs. On y cultive le coton, le chanvre et le tabac. On y croise des ânes et des tortues de terre. Les femmes sont cantonnées à la poterie, au cadrage et au filage du coton, alors que les hommes, eux, tissent et vannent. Au centre de chaque village, la maison du doyen dont les niches sur la façade évoquent les huit ancêtres primordiaux des Dogons et leur descendance locale. C'est ici que se déroulent les cultes visant à maintenir l'harmonie entre les vivants et les morts. Chargée de relever les rituels concernant les femmes enceintes, Hélène Gordon mène également une enquête de fond sur le totémisme. De son côté, Marcel Griaule affine sa connaissance des mythes sur les masques. Solange de Ganay fait de l'ethnobotanique, Mourlan filme la sortie des masques sur la place Tay, créant la panique parmi les spectateurs villageois qui n'avaient encore jamais vu un Blanc. Vers 18 heures, le travail est terminé. Hélène n'est pas en reste pour animer les dîners sous une paillote éclairée à la lampe-tempête et tremper dans le lait des boulettes de sorgho et d'oignons. Ses amis sont émus quand elle se met à genoux pour remplir de sable du Sahara une boîte en fer qu'elle offrira à Michèle, sa fille.

Chez Titaÿna, Hervé Mille vient se joindre à la conversation d'Hélène et de Pierre. Celui-ci le présente comme son alter ego au journal. Hervé Mille, qui a de l'amitié pour son confrère, est heureux de le trouver en si charmante compagnie. Il perçoit chez lui les signes d'une jeunesse retrouvée, d'une envie d'aimer qui s'était évanouie depuis des mois. La conversation porte sur Paris-Soir Dimanche, projet auquel ils travaillent actuellement : un hebdomadaire familial consacré aux loisirs. Si Hélène a des idées de rubriques, elles sont les bienvenues. Elle pense aussitôt aux enfants, elle connaît plusieurs personnages illustrés qui n'ont jamais été exploités en France ou très mal. Les Aventures du petit Noir Sambo ou cet éléphant vert créé il y a quatre ans par Jean de Brunhoff : Babar. Elle est sûre qu'il deviendra la coqueluche des petits. Pierre Lazareff et Hervé Mille sont un peu surpris par la proposition. Hélène s'intéresse aux enfants. Sa fille a 6 ans. Si Pierre osait lui demander qui en est le père, elle lui répondrait que c'est une longue histoire.



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