Premiers chapitres

Arnaud Delalande
Les fables de sang


Arnaud Delalande, trente-six ans, est scénariste et écrivain. Son dernier scénario, BlackBox, qui raconte l'histoire d'un trader fou, est en tournage, avec Jérémie Reigner et Vahina Giocante.
Il est l'auteur de plusieurs romans, Notre Dame sous la terre (Grasset, 1998), L'Eglise de Satan (Grasset, 2002) La musique des morts (Grasset, 2003). Le piège de Dante (2006) a été traduit dans dix-neuf langues.

Où le loup croque l'agneau, mai 1774

FORET DE FONTAINEBLEAU
GALERIE DES GLACES, VERSAILLES

ous avez de fort jolis pieds, Rosette.
Rosette était pieds nus dans la nuit. Les mains liées, un bandeau sur les yeux, elle grelottait. On l'avait enlevée quelques heures plus tôt.
L'ombre encapuchonnée s'était cachée sous une porte cochère, à deux pas de la boutique du parfumeur Fargeon, où elle travaillait. Son ravisseur n'avait eu aucun mal à se saisir d'elle en profitant de la surprise, avant de la ligoter et de rabattre sur elle les rideaux de sa voiture. Il ne lui avait pas ôté sa robe. Rosette ne portait ni boucles à ses oreilles, ni collier autour de sa gorge blanche ; nulle bague à ses doigts. Elle ne possédait aucun bijou. Ce ne pouvait être le mobile de son rapt. L'homme s'était pour le moment contenté de l'amener au milieu de nulle part. Rosette savait qu'ils s'étaient aventurés au-delà de la lisière de la forêt. Où exactement ? A quelques lieues de Fontainebleau, peut-être. A peine étaient-ils parvenus à destination qu'il lui avait bandé les yeux, avant de lui retirer ses chaussures et de lui caresser lentement les pieds.
Vous avez de fort jolis pieds, Rosette, lui répétait-il.

En d'autres circonstances, un tel traitement aurait pu émoustiller la jeune femme. Plutôt vive et bien faite, Rosette était sensible aux compliments des hommes. Mais à subir la morsure du vent de ce soir, dans sa robe souillée de terre, elle n'éprouvait que frissons. La main de son ravisseur était glacée. Et sa voix... elle était sombre, caverneuse, cette voix ; elle avait quelque chose de monstrueux. Au début, tandis que le carrosse roulait à tombeau ouvert au milieu de la nuit et que le cocher excitait ses chevaux, elle avait tenté de hurler. Impossible. Elle s'était efforcée de reprendre ses esprits. Que lui voulait cet homme exactement ? Son honneur - déjà fort esquinté ? Rosette en doutait. Peut-être saurait-elle l'amadouer, si elle restait maîtresse d'elle-même. Si elle trouvait les mots justes. Peut-être était-ce là sa seule chance de survie. Alors que le vent soufflait dans ses cheveux dénoués, la jeune femme trembla de plus belle.

Rosette pouvait deviner le brouillard qui se répandait en langues grisâtres dans la clairière. Lorsque l'homme se mit à parler, elle leva le nez, cherchant à distinguer la provenance exacte de sa voix. Elle ne bougeait pas, plantée devant le rideau d'arbres mystérieux cernant l'endroit où il l'avait emmenée. La voix était assez lointaine, comme si son agresseur s'était rendu de l'autre côté de la clairière. Rosette guettait le bruit de ses bottes sur l'herbe sèche.
Elle resta pétrifiée.

Vous avez de fort jolis pieds, Rosette.
- Bien... Notre jeu, ma douce, consiste à me rejoindre là où je me trouve. Avez-vous compris ?
Rosette articula quelque chose d'un ton étranglé, retenant ses larmes.
- Pardon, Rosette, je vous ai mal entendue...
- O... Oui, dit-elle, distinctement cette fois.
- Il n'y a pas si longtemps, vous avez donné pour votre petit neveu, qui je crois est très malade, une petite représentation ; une représentation... intime. Je le sais, car l'une de vos amies m'en a fait la confidence. Vous et deux de vos parentes avez joué pour lui, en costume, quelques charmantes saynètes... inspirées des Fables de La Fontaine ! Est-ce exact ?
- Oui, dit Rosette.
Elle fronça les sourcils. Que diable venait faire son pauvre Louis dans cette affaire ?
- Vous m'avez ainsi donné l'idée de mon propre jeu, Rosette. Ecoutez-moi bien : pour sortir sans encombre de cette clairière, il vous suffit de vous souvenir de votre poème préféré... et de répondre comme il le faut à mes questions. Avez-vous saisi ?
- Oui, dit encore Rosette, bien que le sens de la situation lui échappât complètement.
- Si vous récitez convenablement, je vous indiquerai la voie à suivre. Dans le cas contraire... vous serez livrée à la seule grâce de Dieu. Commençons. Récitez pour moi Le Loup et l'Agneau, c'est, je trouve, la Fable la plus appropriée.
- Mais...
- Récitez. Récitez le poème. Allons. Je vous en rappelle les premiers mots.

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.

- Mais, seigneur, je... Je ne comprends pas...
- Récitez, se contenta de répondre l'homme d'une voix qui la fit sursauter.
Rosette, éperdue, tenta de rassembler ses souvenirs. Elle avait de plus en plus froid.

La raison du plus fort est toujours la meilleure :
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un Agneau se désaltérait...
Dans le courant d'une onde pure.

- Bien, Rosette, bien ! Vous n'avez pour me rejoindre qu'une maigre distance à franchir. Avancez de trois pas, s'il vous plaît. Droit devant vous.
Elle obtempéra. Son bandeau l'empêchait de voir où elle s'aventurait ; elle devina le danger et réprima un frisson.
Sans doute valait-il mieux ignorer la nature exacte de la menace.
Au hasard de la clairière se trouvaient disposés une dizaine de pièges à loup.
Mâchoires de métal, béantes et acérées.
Ils semblaient l'attendre à ras de l'herbe.
Oh non, non, non...
- La suite, Rosette.
Les épaules de la petite parfumeuse tressautèrent. Sa poitrine haletante soulevait son corsage.

Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,
Et que... la faim en ces lieux attirait.

- Vous avez été la maîtresse d'un certain Baptiste Lansquenet, reprit l'homme. Employé lui aussi, le temps d'une saison seulement, en la boutique du maître gantier-parfumeur Fargeon, boutique sise rue du Roule à Paris. N'est-ce pas ?
- Oui, mais... comment savez-vous tout cela ? Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? sanglota Rosette.
- La suite. Nous en étions à : ... que la faim en ces lieux attirait.
Les pensées tourbillonnaient dans l'esprit de la parfumeuse. Une vague de panique la cloua sur place. Ses lèvres tremblèrent...


Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage.
Tu... Tu seras châtié de ta témérité.

- Bien, bien, Rosette ! Faites donc deux pas à gauche. Voilà... puis, deux en avant. Vous vous en sortez admirablement. Ce sire de Lansquenet, qui de temps en temps servait de commis et apportait les poudres et parfums de Fargeon à Mme du Barry, maîtresse du roi, vous a confié qu'il avait également un autre emploi... auprès du comte de Broglie, n'est-ce pas ? Un emploi à la fois plus saisonnier, et disons, plus permanent... Il travaillait aussi... comme indicateur pour le Secret du Roi, n'est-ce pas ?
- Le... Le Secret de qui ? Je ne comprends pas ! Je ne sais rien ! Cessez cela, je vous en prie ! Disposez de moi comme il vous plaira, mais ne me laissez pas ainsi !
- Voyons, Rosette... Votre invitation est tentante, mais j'ai trop à faire. La suite ?
Rosette prit une inspiration et, rassemblant ses pensées, s'efforça de conserver ses forces. Elle récita d'un trait :

Sire, répond l'Agneau, que votre Majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère...
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'Elle,
Et que par conséquent, en aucune façon...

- ... Je ne puis troubler sa boisson. C'est excellent, Rosette ! Quatre pas en avant, trois à droite.

Lentement, Rosette avança. Son pied frôla l'un des pièges. Un bref instant, elle sentit, non loin de son petit orteil, un contact froid et métallique. Bruit de cliquet. Claquement sec. Les mâchoires de métal venaient de se refermer à côté d'elle.
Son esprit n'osa formuler ce que venait de lui évoquer ce bruit, ni ce qu'il devait signifier - mais son cœur bondit dans sa poitrine.
- Qu'y a-t-il ? Là, PAR TERRE ?
Pour toute réponse, elle n'entendit qu'un rire. Un rire bref, sous cape, qui se prolongea.
- Rosette... Votre amant vous a confié l'identité de trois agents œuvrant comme lui au service du comte de Broglie. Votre Baptiste n'aurait jamais dû avoir accès à ces renseignements. Il n'était utile au comte que comme informateur à la sauvette - c'est qu'on entend tellement de confidences dans vos boutiques, parmi tous vos petits métiers de Paris ! Parfumeurs, modistes, gantiers, taverniers, filles de joie !... Quels bavards vous faites ! Je veux savoir les noms de ces personnages.
- Mais... je ne suis qu'une employée, une employée de boutique ! Je suis dans la parfumerie !
- Les noms.
- Il m'a parlé... d'un chevalier, dont on ne sait si c'est un homme ou une femme...
- Ah ? Très bien, dit l'homme d'un ton intéressé.
- Et de... de M. de Beaumarchais.
- Je vois...
- Et d'un gentilhomme de Venise.
L'homme fit claquer sa langue.
- Viravolta. Bien sûr.
Il frappa sur sa cuisse et dit d'une voix satisfaite.
- Eh bien, vous voyez, Rosette ! Ce n'était pas si compliqué. Vous n'avez plus qu'à me donner les derniers vers, et nous en aurons fini. Quant à Baptiste, sachez que j'ai dû lui poser des questions semblables, mais qu'il n'a pas eu votre talent. J'en suis navré.
- C... Comment ? Que voulez-vous dire ?
- Allons, Rosette ! Songez à ce qui vous sépare de la liberté ! C'est au tour du loup de parler, me semble-t-il. Je vous aide. Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, / Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
Rosette enchaîna.

Comment l'aurais-je fait si je n'était pas né ?
Reprit l'Agneau, je tette encor ma mère.

- Un pas à gauche, deux en avant, vous progressez ! Si ce n'est toi, c'est donc ton frère.
Elle reprit. Numéro de duettiste. Concerto à deux voix.

Je n'en ai point.

C'est donc quelqu'un des tiens :
Car vous ne m'épargnez guère...
Vous, vos bergers et vos chiens.

- La suite, Rosette ?
La jeune femme était en larmes. Elle réunit toutes ses forces pour se dominer. Le sang battait à ses tempes. Ses jambes flageolaient. Ses mains étaient moites. Les cordes autour de ses poignets la tenaillaient. Elle manqua de s'évanouir - non, elle le souhaita de toutes ses forces. Mais le cauchemar se poursuivait ! Elle cherchait désespérément à se rappeler.
La fin... La fin de la Fable...
Oh, Seigneur !
- Vous, vos bergers et vos chiens, Rosette. Vous n'êtes pas mal, comme comédienne.
- Je ne sais plus, je ne sais plus...
- Rosette...
- Je vous dis que je ne me souviens pas !
- Alors faites trois pas, dans la direction que vous voulez. Trois pas, Rosette...
Elle entendit le fil d'une épée que l'on sortait du fourreau, et son ravisseur s'approcha.
- ... Ou je vous tue de mes mains.
Rosette hésita. Tremblante, elle fit mine de s'engager à gauche, le bout de ses doigts de pied craignant de tâter le sol. Elle se ravisa. Elle oscilla, sur la droite cette fois. Sa tête lui faisait mal, elle avait la gorge sèche... Un instant, elle afficha, bien malgré elle, la grâce d'une danseuse de ballet. Elle opta finalement pour la gauche. Elle retint son souffle. Silence. Son pied trouva le tapis de l'herbe.
Au premier pas, l'homme continua :

On me l'a dit : il faut que je me venge.

Deuxième pas.
Tout à coup, Rosette perçut une odeur - une simple odeur, mais tenace, portée par le vent ; une fulgurante association d'idées se mit en place dans son esprit et, en un éclair, elle comprit.
- Mais... Je sais qui vous êtes !
Le vent du soir revint siffler aux oreilles de Rosette. Ses joues étaient de feu.
- Oh, dit l'homme. Quel dommage...
Il y eut de nouveau le bruit du cliquet, et celui du métal, sifflant lorsque les mâchoires tranchèrent la cheville de la jeune femme. Rosette hurla à la mort, et son hurlement sembla déchirer les bois, tandis que l'homme achevait :

Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Il s'avança. Et sa voix, curieusement plus tendre, avait changé.
- Je suis une ombre, je suis le Fabuliste, le temps est venu.

Une heure plus tard, la silhouette encapuchonnée quittait les bois et, le sourire aux lèvres, murmura pour elle-même ce vers tronqué de Ronsard, qui dans sa bouche semblait une épitaphe :

Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, l'espace d'un matin.
*
* *
Il la laissa là deux jours. Puis il revint la chercher.
Il ne lui fut pas difficile de se rendre dans la Galerie des Glaces au milieu de la nuit, quelques heures avant l'aurore. Du château de Versailles il connaissait tout. Les cartes, la topographie, les jardins, les fontaines, les labyrinthes d'intrigues et de chuchotements des courtisans, les basses besognes et les secrets d'alcôve. Les Suisses de faction ne firent même pas attention à lui. La plupart, d'ailleurs, dormaient pendant leur service. Dans la Galerie, ils en avaient vu d'autres - jusqu'à ces chèvres que l'on amenait dans les appartements des princes du sang, pour y tirer leur lait. Aussi le Fabuliste trouva-t-il fort amusant de se glisser dans la magistrale enfilade avec sa brouette. Il attendit d'être parvenu au milieu du corridor et là, d'un geste du poignet, renversa le lourd sac de toile.
Il y eut un bruit mat.
Le corps désarticulé de Rosette apparut.
Le Fabuliste se signa avec ironie et, comme à regret, nicha contre le sein de la morte ses précieuses Fables. En dédicace, un nom : A Pietro Viravolta de Lansalt. Puis il laissa Rosette les bras en croix, au milieu du parquet, non sans avoir au préalable déposé autour d'elle quelques petits ossements d'agneau, figurant une sépulture grotesque. Ils la trouveraient là, au cœur du château. Qu'ils le sachent ! Le ver était dans le fruit. Ils allaient voir.
Les maléfices tombaient sur Versailles.
Bientôt, le royaume contemplerait le miroir de sa propre putréfaction.
Que la partie commence, murmura-t-il.




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