Premiers chapitres
Ted Dekker
Adam

Né en Indonésie en 1961, Ted Dekker est, dès son plus jeune âge, en contact avec une multiplicité de cultures présentant chacune leur interprétation de la vie et de la foi. Aux Etats-Unis, il poursuit des études de théologie et de philosophie avant de se consacrer entièrement à l'écriture. Ses romans, qui mêlent psychologie et suspense, sont prétexte à une confrontation du Bien et du Mal. Ted Dekker vit aujourd'hui au Texas.

CHAPITRE UN

2008


N SOIR CHAUD ET MOITE à Los Angeles. A l'extérieur, la ville était congestionnée par la circulation et le million de personnes qui se frayaient péniblement un chemin à travers l'heure de pointe, inquiètes de la lourdeur de leurs traites immobilières et des pressions sociales insupportables. A l'intérieur des bureaux du FBI de Los Angeles, Daniel attachait en ce moment plus d'importance au ronronnement de l'air conditionné.
L'agent spécial Daniel Clark regardait fixement, de l'autre côté de la table en acajou, les yeux sombres de Frank Montova, enfoncés dans leurs orbites au-dessus de ses grosses joues comme deux grains de raisin. Le cou de Mantova débordait de son col trop étroit d'au moins deux pointures. Des cinquante-six agences du FBI, quatre seulement étaient assez grandes pour avoir à leur tête un directeur adjoint et non un simple agent spécial. Los Angeles faisait partie des quatre.
" Je ne dis pas que je ne me servirai pas des autres ressources dont vous disposez, dit Daniel.
- On n'attrape pas un tueur en série qui a laissé un sillage de quinze victimes dans neuf Etats sans se servir de beaucoup de ressources. Ça m'est égal que vous soyez très fort. Vous faites le malin, vous ne respectez pas l'intangibilité des preuves et vous allez perdre toutes vos chances d'aboutir à une procédure judiciaire. Ne parlons même pas d'une condamnation.
- Il ne s'agit pas seulement d'obtenir une condamnation, répliqua Daniel. Il s'agit d'arrêter le tueur de l'affaire Eve avant qu'il n'assassine une autre femme. Il s'agit d'entrer dans la tête du tueur sans qu'il le sache. Je crois que j'y arriverai mieux tout seul qu'avec une équipe. Si nous suivons la procédure, nous risquons de ne jamais le trouver. Nous devons le devancer, pas seulement le poursuivre.
- Vous êtes sûr que ça n'a rien à voir avec la mort de Mark White ? "
Mark White était le médecin légiste qui avait travaillé avec Daniel, à chercher de possibles indices à partir du corps des victimes. Deux semaines plus tôt, il était mort dans sa voiture fracassée, et les autorités n'avaient pas encore la certitude qu'il s'agissait d'un accident. Pour Daniel, Mark était plus un ami qu'un collègue.
" Je comprends que vous arriviez à cette conclusion, mais non. Mark et moi, nous avions parlé de continuer le travail dans l'ombre. L'important est d'enquêter en prenant de l'avance sur Eve, non de le suivre d'une scène de crime à l'autre.
- Je me soucie davantage de la légalité et des précédents judiciaires. " Les lèvres de Mantova grimacèrent. " Le directeur n'aime pas vos méthodes. Si le FBI travaille comme il le fait, c'est qu'il a ses raisons, figurez-vous. "
Daniel inspira lentement, se calma.
" Vous rejetez ma requête ? "
Le chef le regarda attentivement.
" C'est ce qu'on me suggère. Et j'ai tendance à être d'accord. "
Daniel se leva d'une des deux chaises tapissées de vert destinées aux visiteurs et fit quelques pas vers la fenêtre. Comme dans beaucoup de bureaux du FBI, le mobilier était vieillot : il avait survécu aux dernières coupes dans le budget. Deux rayonnages bourrés de dossiers sur une foule d'affaires, un faux caoutchouc dans un coin. Une table de réunion en chêne, ronde, avec quatre chaises en métal. Un tapis gris de fabrication industrielle.
La ville à l'extérieur dressait vers le ciel ses hautes tours en béton gris par-delà Wiltshire Boulevard, comme un code-barres tridimensionnel et poussiéreux.
" Quinze femmes sont mortes à cause de l'incapacité bureaucratique à faire le nécessaire. Il tue à chaque cycle lunaire, ce qui signifie qu'il a déjà enlevé sa prochaine victime. Et si les rapports des légistes sont justes, il l'a déjà exposée à la maladie. Vingt-huit jours. Donc demain. Et il ne montre aucune faille. Je me trompe ?
- Continuez.
- Si nous n'avons rien cette fois-ci, laissez-moi agir en souterrain. Donnez-moi accès à toutes les informations dont j'ai besoin. Je travaillerai strictement sous votre contrôle. Officiellement, déchargez-moi de l'affaire. Mettez en place une couche de protection légale pour ne pas faire courir de risques aux preuves que nous avons, puis engagez les poursuites comme vous voudrez. Mais laissez-moi faire ce que je fais le mieux. Seul. "
Montova le scruta longuement. Puis son regard glissa vers le rayonnage sur sa gauche. Les yeux de Daniel suivirent les siens. Les dos de deux livres se détachaient d'une longue rangée, un rouge et un noir, côte à côte.
Dans la pensée du criminel.
Ces esprits fracturés qui rôdent parmi nous.
Tous deux étaient du même auteur. Daniel Clark.
Il les avait écrits après avoir passé son doctorat à trente-cinq ans. Les cinq années qui avaient suivi, consacrées à des tournées de conférences, avaient précipité son divorce d'avec Heather, après quoi il avait demandé à être réaffecté sur le terrain, ce qui lui avait été accordé. Cela remontait à presque deux ans.
Au début, l'affaire Eve lui avait surtout fourni une échappatoire pour oublier la douleur de son divorce. Mais elle s'était vite transformée en obsession, car, ainsi que le disait Heather, Daniel ne connaissait que l'obsession.
C'était pour cette raison qu'il comprenait si bien la mentalité obsessionnelle des criminels psychopathes. Pour cette raison aussi qu'il avait repris des études en vue d'un doctorat. Et qu'il avait négligé sa femme pour donner une centaine de conférences sur le même sujet. Il fallait un esprit obsessionnel pour en comprendre un autre.
Les schémas comportementaux, comme les éléments apportés par la médecine légale, pouvaient conduire non seulement à des condamnations, mais à toute une nouvelle compréhension de la psychologie des tueurs en série. Il existait un programme fédéral de lutte contre les criminels violents, qui possédait une base de données en constante évolution sur la nature intrinsèque des tueurs. Une minuscule digue de prévention contre un tsunami de futurs psychopathes.
Dans l'affaire Eve, l'assassin n'aurait pas pu mieux illustrer les conclusions présentées dans les deux livres de Daniel.
Les yeux de Montova étaient de nouveau posés sur lui.
" Faire ce que vous faites le mieux, hein ?
- Oui.
- Et qu'est-ce que vous faites le mieux, Daniel ?
- Le travail en solitaire. Sans toutes les distractions qui peuvent m'attirer à l'extérieur.
- A l'extérieur ? "
Daniel hésita.
" A l'extérieur de sa tête.
- De la tête d'Eve ?
- Oui. "
Peu de gens comprenaient la concentration et la discipline requises pour entrer dans la tête d'un tueur.
" Est-ce que ce n'est pas dangereux ? A faire seul ? "
Daniel s'agita un peu sur sa chaise, mal à l'aise pour la première fois. Les mots de Heather lui revinrent : Ils sont ton addiction, Daniel. Tu vis ta vie dans leur tête !
" Si je ne le fais pas, qui le fera ? dit-il. Pour nous débarrasser de cette bête furieuse, il faut bien prendre quelques risques. "
Le directeur adjoint croisa les mains sur le calendrier posé à plat devant lui. Ses cheveux raides, normalement plaqués d'un côté, formaient une boucle au-dessus de son oreille. Montova était un homme respecté, un rappel de la génération précédente, qui préférait un stylo et un calendrier à un ordinateur de poche. Comme il se plaisait à le dire, son esprit était plus perspicace que toute l'intelligence artificielle des outils informatiques.
" Vous êtes plus préoccupé de battre Eve à son propre jeu que de sauver de futures victimes ", dit-il.
Daniel croisa les jambes.
" Vous oubliez que j'ai enquêté sur l'affaire Diablo dans l'Utah. J'ai vu ce qu'un tueur compulsif pouvait faire en l'espace de sept heures. Ne me dites pas que je ne m'intéresse pas aux victimes. Je veux arrêter l'assassin, pas me contenter de trotter derrière lui, une balayette et une pelle à poussière à la main, et d'envoyer mon rapport.
- Je ne dis pas que vous ne vous intéressez pas aux victimes. Je dis qu'elles ne sont pas votre première motivation. "
Daniel voulut protester, mais les mots s'étranglèrent dans sa gorge.
" Est-ce que c'est important ? dit-il enfin.
- Oui, c'est important ", répondit Montova.
Son téléphone sonna deux fois.
" Important, parce que ça m'indique pourquoi votre engagement est si profond. Pour vous, il ne s'agit pas seulement d'un travail, et c'est ce qui fait de vous un risque pour l'enquête. Pour ne pas dire un handicap. Votre respect des procédures est pour le moins douteux, et ça m'est égal que ce soit vous qui les ayez rédigées. "
Le téléphone sonna encore deux fois avant qu'il ne se décide à prendre le combiné et à le porter à son oreille. " Oui ? " Il écouta et ne parla qu'une fois, pour demander un éclaircissement.
Daniel regarda ses livres de loin. Heather lui avait maintes fois adressé le même reproche que Montova. Et ce qu'il contenait de vrai lui avait coûté leur mariage.
Montova raccrocha, puis demanda un autre poste.
" Faites-la entrer. "
Il reposa le combiné.
" Faire entrer qui ? " s'étonna Daniel.
La porte s'ouvrit et une femme fit deux pas dans la pièce, puis referma la porte derrière elle.
" Daniel, je vous présente Lori Ames. Lori, voici Daniel Clark, notre meilleur expert criminel. "
Daniel se leva et lui serra la main.
" Ravi de vous rencontrer.
- Je connais votre travail, dit Lori. C'est formidable de faire enfin votre connaissance. "
Daniel se tourna vers son supérieur.
" Je suppose que nous nous sommes tout dit. J'espère que nous pourrons...
- Rasseyez-vous, Clark. Et vous aussi, Lori, prenez un siège ", dit Montova.
Lori s'avança en frôlant légèrement Daniel, avec un gentil sourire. Des yeux bruns et doux, un corps svelte vêtu d'un tailleur de femme d'affaires. Des souliers à hauts talons noirs. Une chevelure blonde, qui tombait un peu plus bas que ses épaules.
Mais ce fut le regard qu'elle arrêta sur lui qui rendit Daniel plus attentif. Comme si elle en savait plus long qu'il ne pouvait l'imaginer. Il la suivit jusqu'aux chaises tapissées de vert et se rassit.
Montova les regarda tous les deux et, voyant qu'ils se taisaient, prit la parole.
" L'agent Lori Ames est médecin légiste et nous est déléguée par nos services de Phoenix. Elle connaissait la quatorzième victime, Amber Riley, et depuis elle est très au fait de notre affaire. Nous aimerions qu'elle travaille avec vous. "
On remplaçait Mark White deux semaines après sa mort. Mais pourquoi pas par un légiste du FBI local ? Les bureaux de Los Angeles en comptaient au moins cinq, tous très qualifiés. Il jeta un regard à la jeune femme. Jupe courte et serrée, une jambe bronzée croisée sur l'autre. Pas vraiment le style d'un agent de terrain.
" Je suppose que c'est à votre demande...
- Oui. L'idée est de moi. Lori commence tout de suite. Et puis, j'ai changé d'avis. J'accepte votre requête. Pourvu que vous ne voyiez pas d'inconvénient à ce que Lori soit votre couverture. Elle s'occupera de l'affaire et vous resterez dans son ombre. "
Daniel ne savait que dire.
" Comme ça, du jour au lendemain ?
- Comme ça, du jour au lendemain. Vous travaillerez en souterrain comme vous l'avez proposé, bien sûr. Qui pensez-vous que je doive nommer comme enquêteur officiel ?
- Brit Holman ", répondit-il sans réfléchir. L'homme était compétent et presque aussi bien informé de l'affaire qu'il l'était lui-même. " Mais vous me dites de travailler en souterrain à condition que mon seul contact soit un agent tout nouveau dans cette affaire... "
Montova regarda Lori, qui prit évidemment ce regard comme une invitation à parler.
" La première victime connue a été découverte il y a seize mois dans le sous-sol de l'église catholique de All Saints à Cincinnati. Maria Stencho, vingt-trois ans, chargée du ménage dans l'église. Son corps portait des marques bleues et des cloques, et surtout on a trouvé dans son sang les traces d'une bactérie jusqu'alors inconnue, mais similaire au streptococcus pneumoniae. Le streptococcus pneumoniae est normalement associé à la méningite, qui infecte le fluide entourant le cerveau et la moelle épinière et peut tuer la personne atteinte en quelques heures d'une manière qui correspond à la mort de Maria Stencho. Aucun signe de lutte, aucun indice qu'elle ait été frappée ou blessée avec une arme. Selon le légiste de Cincinnati, la cause de sa mort était une encéphalite aiguë, dont les symptômes se rapprochaient beaucoup de l'ICD-10, code A-85, ou méningoencéphalite. Après une ponction lombaire, le laboratoire a isolé des leucocytes dans le liquide cérébrospinal et confirmé que la maladie était présente à son degré le plus aigu au moment de la mort. On a d'abord pensé que Maria Stencho était morte d'une méningite. Je continue ?
- J'ai compris ", dit Daniel.
Mais Montova leva la main.
" Continuez.
- La victime suivante a été découverte vingt-huit jours plus tard à San Diego. Une mormone de vingt ans. Morte dans le sous-sol d'une église mormone. Les circonstances du décès sont quasiment les mêmes, à ceci près que cette fois le prénom EVE était peint en rouge sur le sol en ciment, à côté du corps de la victime. Le labo est arrivé au même résultat en analysant le liquide cérébrospinal, et les enquêteurs locaux ont observé la même tension artérielle intracrânienne ainsi qu'une infection avancée des méninges. Elle est morte de cette tension intracrânienne qui a provoqué une hémorragie cérébrale. Une nouvelle victime a été découverte à chaque nouvelle lune : de toute évidence, le tueur apprécie l'obscurité. Les quinze sont des femmes, leur âge entre dix-neuf et vingt-quatre ans. Toutes ont été trouvées sous terre : sept dans des sous-sols d'églises, quatre dans des caves de fermes abandonnées, quatre dans des grottes naturelles choisies d'avance par le tueur. "
Lori tourna les yeux vers Daniel. Elle était fantastique, il devait le reconnaître. Et fraîche. Ses yeux brillaient d'un mystère contagieux. Elle devait avoir un peu plus de trente-cinq ans.
" Les indices trouvés sur chaque scène de crime comprennent des empreintes de grosses chaussures de pointure quarante-cinq, des chaussures Bigdon en vente dans toutes les grandes chaînes d'hypermarchés des Etats-Unis. Les enjambées indiquent une taille d'un mètre quatre-vingt-cinq environ, l'enfoncement des marques un poids de quatre-vingt-deux à quatre-vingt-quatre kilos. Par deux fois, une fourgonnette blanche a été retrouvée à proximité. Dans les deux cas, les échantillons de peau et de cheveux montrent qu'il s'agit d'un homme blanc, de groupe sanguin B positif. Le labo a bien sûr comparé son ADN avec ceux dont on dispose au fichier ADN fédéral, mais il n'apparaît nulle part en dehors de la série de crimes qui nous occupe. Les cheveux indiquent qu'il doit avoir la quarantaine ou un peu plus. Aucune empreinte digitale. Ni salive, ni sang, ni sperme, ni aucun fluide qui puisse faire remonter à une autre source que la victime. Le tueur semble n'avoir aucune sécrétion. Ou bien c'est un nouveau venu dans nos annales, ou bien c'est un fantôme. "
Une pause. Puis elle continua d'exposer les données avec une précision d'experte.
" S'il s'est donné tant de mal pour éviter de laisser des empreintes, c'est probablement parce qu'il pense qu'elles sont répertoriées dans la banque de données des empreintes digitales. Ses meurtres sont prémédités, organisés, ils suivent un schéma précis et ont une motivation religieuse évidente. L'ensemble révèle un profil classique de psychopathe : il sait faire la différence entre le bien et le mal et il choisit le mal. Il continuera jusqu'à ce qu'il soit capturé ou tué. Mais son profil donne à penser qu'il ne se laissera jamais prendre vivant. Voilà, c'est tout ce qu'on sait sur Eve ", conclut-elle.
Un silence. Puis :
" Voulez-vous que je vous parle de vous, à présent ? Un cas encore plus fascinant !
- Je me connais, merci, répondit Daniel avec un sourire poli.
- Vraiment ? "
Lori prononça ce mot avec une complète sincérité, comme une thérapeute qui ne s'intéresse qu'à faire surgir la vérité. Puis elle sourit :
" J'espère que non. Ma mère m'a toujours dit que ceux qui croient se connaître sont exactement comme ceux qui ne le croient pas, en plus arrogants.
- Vous avez une mère intelligente. "
On entendit le léger sifflement de l'air conditionné.
" Comme je vous l'avais dit, Lori s'est beaucoup familiarisée avec notre affaire ", dit Montova.
Son téléphone sonna et il prit l'appel. Puis, avec une courbette aimable, il reposa le combiné.
" Vous aurez le temps de remplir les blancs en route.
- Ce qui veut dire ?
- La police locale de Manitou Springs, dans le Colorado, vient d'être informée que deux spéléologues ont trouvé une fourgonnette blanche abandonnée près de la Grotte des Vents. Les gars de Manitou Springs ont aussi trouvé l'entrée d'une caverne non signalée aux environs. Le profil d'Eve est automatiquement apparu sur leurs écrans. Ils installent un périmètre de sécurité, mais on leur a dit de rester à l'écart jusqu'à ce que vous arriviez. "
Daniel resta assis, très raide, sans respirer. Eve. Son sang se glaçait. Puis il se leva et traversa la pièce à grands pas. Il avait la main sur la poignée et s'apprêtait à sortir quand la voix de Montova l'arrêta :
" Lori part avec vous. "
Il fit volte-face et vit qu'elle était déjà derrière lui.
" D'accord. "







Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18