Premiers chapitres


René de Obaldia


Du vent dans les branches de Sassafras

 

René de Obaldia, poète, romancier, dramaturge, citoyen d'honneur de Waterloo, a été reçu à l'Académie française en 2000. Son oeuvre est jouée dans le monde entier. Son Théâtre intégral a paru chez Grasset en octobre 2001, suivi de Fantasmes de demoiselles en 2006.

ACTE PREMIER 

Chez les Rockefeller, colons misérables fixés dans le Kentucky.
La salle commune.
Une grande table dressée sur des tréteaux. Repas de midi.
Nous sommes au début du XIX e siècle.

Scène I
JOHN-EMERY, CAROLINE, PAMÉLA, TOM,
WILLIAM BUTLER

Le rideau s'ouvre, tandis que Tom et Paméla,
soutenus par William B., chantent, en scandant
le rythme à grands coups de fourchette sur la table.

Quand un cow-boy a faim,
Ce n'est pas pour demain,
Il lui faut tout de suite
Un bœuf dans sa marmite (bis). "

  JOHN-EMERY, tapant sur son assiette avec une grosse cuillère en bois et, d'une voix de pierre ponce. - Silence, bande de Mormons, silence !... (Il fait le signe de croix avec sa cuillère en bois.) Seigneur... (Tous se lèvent et se signent.) Seigneur, j'ai pas toujours été malpropre avec toi ; je t'ai fait des tas d'enfants dont certains avec ma femme, Caroline, qu'est bien honnête sous ce rapport-là... Deux vivent encore sous mon toit : ma fille, Paméla, qui présente pas mal d'avantages corporels, et Tom, un sacré voyou qui t'honore aussi à sa façon... (A Tom.) Ne tripote pas toujours ton revolver quand je fais la prière !

TOM, la bouche remplie de chewing-gum. - Bon, bon, ça va.

JOHN-EMERY. - J'ai toujours secouru la veuve et l'orpheline. J'ai rudement travaillé de mes dix doigts, on ne peut pas m'accuser d'être manchot. (Paméla pouffe de rire dans son coin.) J'ai repoussé bien des assauts et succombé à bien des tentations. J'ai blanchi à la sueur de mon front et bouffé pas mal d'Indiens vu que ce sont des païens... Paméla, n'étale pas toujours tes seins sur la table quand je fais la prière !

CAROLINE. - Personne t'empêche de regarder ailleurs.

WILLIAM BUTLER, puant l'alcool à dix lieues. - Personnellement, ça ne me gêne pas...

Paméla hausse les épaules. Tom ricane.

JOHN-EMERY. - Silence !... (Décidément inspiré.) Ma maison est toujours ouverte quand elle est pas fermée, à preuve notre ami William, le toubib, William Butler, toujours rond comme une barrique et qui vient régulièrement s'empiffrer ici.

WILLIAM BUTLER, hilare. - Youpi ! Youpi !

JOHN-EMERY. - Attends, c'est pas fini... Puisque j'ai vécu jusqu'au jour d'aujourd'hui, y'a pas de raison que ça ne continue pas, et les autres avec... Alors, Seigneur, jette un œil miséricordieux sur nos humbles personnes ; donne-nous ta bénédiction. Fais?nous plumer nos ennemis et triompher de nos amis. Protège le bétail, les faibles d'esprit, et envoie aussi un peu de pluie... Si t'agis comme ça, recta, moi, John?Emery Rockefeller, colon dans le Kentucky, je ne penserai pas trop de mal de toi. Voilà. Amen.

TOUS. - Amen !

Les uns et les autres se ruent
sur une nourriture indéterminée.

WILLIAM BUTLER, ajoutant soudain aux bruits de déglutition un petit couplet atrocement faux

" La panse pleine et les pieds au sec,
Les pieds au sec et le gosier mouillé.
Qu'on est heureux sur cette terre
Jusque z'à preuve du contraire,
Jusque z'à preuve du contraire. "

JOHN-EMERY. - Encore un arc-en-ciel qui se prépare.

CAROLINE. - Quelle poésie, docteur Butler !

WILLIAM BUTLER. - Vous êtes une dame, madame Rockefeller, vous appréciez le plain-chant.

JOHN-EMERY. - Tu ferais mieux de manger, ivrogne ; quand cette ratatouille refroidit, ça dégénère en colle de pâte.

CAROLINE. - Johnny !

WILLIAM BUTLER, même voix que Caroline. - Johnny !

TOM. - Faut toujours qu'il râle.

JOHN-EMERY. - Toi, je ne te demande pas si ton cheval il fait des pets en technicolor.

PAMELA. - L'atmosphère est toujours très gaie, ici.

CAROLINE. - Paméla, tiens-toi droite, mange, et tais-toi.

TOM. - P. t. t. d., mange et t. t.

Paméla hausse les épaules.
Un temps, consacré aux nourritures.

WILLIAM BUTLER. - Tiens, c'est curieux, j'ai pas de rime à pied sec... J'ai dû perdre un couplet en route.

CAROLINE, avec bonté. - Ne vous tracassez pas, docteur Butler, vous le retrouverez.

WILLIAM BUTLER, avec la conviction des ivrognes. - Il n'y a qu'une seule rime à sec : Melchissédec.

CAROLINE. - Si vous en êtes sûr...

WILLIAM BUTLER. - Melchissédec..., mais je ne vois pas comment l'incorporer... (Pour lui-même.) " La panse pleine et les pieds au sec... "

Il se verse une large rasade d'eau-de-vie.

CAROLINE. - Je vous en prie, docteur Butler, prenez un peu de solide. (Elle remplit son assiette.)

WILLIAM BUTLER. - Oh ! vous savez, moi et les solides...

Silence. Le toubib continue de s'imbiber d'alcool.
John-Emery dévore, Caroline surveille son petit monde :
Tom et Paméla mastiquent avec exagération ;
leurs têtes sont sinistres.
C'est la grande paix des repas de famille.

JOHN-EMERY, repu, repoussant son assiette vide et s'essuyant grossièrement la bouche du revers de sa main. - Et alors, les enfants, quoi de neuf ?

PAMELA. - Tom a essayé de me violer ce matin.

TOM, sursautant. - Moi, je... !

JOHN-EMERY. - Encore ! Ça devient une manie.

CAROLINE. - C'est de son âge : ne crie pas comme ça, John !

PAMELA, à sa mère. - Toi, tu prends toujours sa défense !

TOM. - C'est pas vrai. C'est elle qui m'a provoqué pendant que je me rinçais à l'écurie. Elle est arrivée en roulant des seins et du bassin.

PAMELA. - Menteur ! Je ne roulais rien du tout. Pas de ma faute si je suis belle môme.

JOHN-EMERY. - Ça ! tu pourrais plutôt féliciter ton papa.

PAMELA. - Même qu'il brandissait son revolver. " A la casserole ! " qu'il criait avec son revolver. " A la casserole ! "

TOM. - Menteuse ! J'ai jamais parlé de casserole !

CAROLINE. - Ce sont des mots.

WILLIAM BUTLER. - S'il tenait son revolver, il ne pouvait pas être bien entreprenant " manu militari ".

JOHN-EMERY. - Avec ou sans pétard, c'est pas des manières.

TOM. - Puisque je te dis...

JOHN-EMERY. - Tais-toi, espèce de manche. Toujours à être là où il faut pas, à traîner à tous les azimuts, les mains dans les poches ou dans des endroits pas convenables...

TOM. - T'es tout le temps contre moi !

JOHN-EMERY. - Toujours à perturber, à chercher des histoires, comme s'il n'y en avait pas assez comme ça dans le Kentucky. Tu finiras pendu au bout d'une corde. Voilà comment tu finiras. T'aurais mieux fait de ne pas commencer. (Il crache par terre.)

TOM. - C'est peut-être moi qu'ai demandé à naître ?

WILLIAM BUTLER, commentant. - L'éternel conflit des générations !

JOHN-EMERY. - Quand je t'ai fait, si tu veux tout savoir, quand je t'ai fait, c'était la nuit de la grande éclipse.

CAROLINE. - Qu'est-ce que tu vas encore chercher là ?

JOHN-EMERY. - Tais-toi, Caroline... Une nuit interminable, la lune qu'avait pris le deuil... On voyait pas à un jet de salive ; le noir, le cirage complet. On se tâtait pour ne pas douter de son existence.

TOM. - Plutôt marrant...

JOHN-EMERY. - Comme ta mère était près de moi, à force de la tâter...

CAROLINE. - Johnny !

WILLIAM BUTLER. - Tu es sûr que tu ne t'es pas trompé, Johnny ?

PAMELA. - C'était peut-être deux autres...

JOHN-EMERY. - Silence ! C'est à Tom que je m'adresse. Cette nuit-là, malgré les circonstances atténuantes, j'aurais mieux fait de me jeter dans le fleuve avec une meule autour du cou en guise de foulard... Tu n'es qu'un propre à rien.

CAROLINE. - John, on ne parle pas comme ça à son fils.

TOM. - Laisse, m'man, j'ai l'habitude.

WILLIAM BUTLER. - Madame Rockefeller a raison, Johnny, tu vas lui donner des complexes pour tout le restant de ses jours.

JOHN-EMERY. - Des complexes ! Quand on travaille, on n'a pas de complexes. Pas le temps. C'est bon pour les oisifs, les fils à papa, les ingénieurs.

CAROLINE. - A force de le traiter de propre à rien...

TOM. - T'en fais pas, m'man ; un jour, tu verras : plutôt que de moisir ici comme un pouilleux, j'aurai un ranch à moi, avec des milliers de têtes de bétail...

JOHN-EMERY, sarcastique. - Ouais...

TOM. - ... Je gagnerai tellement d'argent que je ne ferai plus rien...

JOHN-EMERY. - Ouais...

TOM. - J'ouvrirai une maison de jeux, j'achèterai des mines de cuivre, des plantations d'ananas, et j'aurai une grande maison dans le Sud, remplie de pin-up de toutes les couleurs.

JOHN-EMERY. - Ouais...

TOM. - En attendant, puisque c'est comme ça, j'me barre.

JOHN-EMERY. - Non, tu vas rester là, fiston.

TOM. - Et pourquoi que j'resterai là ?

JOHN-EMERY. - Parce que je suis ton père et que je te dis de rester là.

TOM. - Mon père, mon père..., faudrait être sûr.

CAROLINE. - Tom !

TOM. - Ben quoi ?... Moi, j'veux bien vous croire ; mais éclipse ou pas éclipse, qu'est-ce qui me le prouve que c'est mon père ? Pourrez jamais me le prouver !

WILLIAM BUTLER, béat, appréciant le sophisme. - Hé ! Hé !
JOHN-EMERY, blanc comme un linge. - Fous le camp ! Tu m'entends, j'peux plus te supporter. Fous le camp. Va te faire scalper, si c'est ça que tu cherches. Va chez les Mohicans voir si ton père y est, des fois. Fous le camp ! Sors d'ici ! Apache ! Graine d'apache !

TOM. - Ça va, arrête ta diligence.

Il sort en claquant la porte ;
John-Emery se laisse tomber sur
le banc en portant sa main au cœur.




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