Premiers chapitres
Linda Davies
En ultime recours
Thriller traduit de l'américain par Aurélie Tronchet

Linda Davies a étudié les sciences politiques et l'économie à l'université d'Oxford puis a travaillé sept ans dans le monde de la finance à Wall Street et à la City, aux beaux jours de la folie des OPA et de l'argent roi, monde qu'elle quitte en 1992 pour écrire son premier roman. Elle vit à Londres avec son mari et son fils. Chez Grasset, elle est l'auteur de L'initiée (1995), Les Miroirs sauvages (1997), Dans la Fournaise (1999) et Sauvage (2003).
CHAPITRE 1

e suis née au beau milieu d'un orage à Long Island, aux Etats-Unis. Ma mère était galloise et mon père américain. Je vins apparemment au monde en hurlant ma colère contre le tonnerre et les éclairs qui déchiraient l'aurore. Mes parents étaient jeunes, amoureux et pris dans la plus grande ombre qui fût. Ils moururent ici, à Long Island, après une fête organisée par des amis en l'honneur de ma naissance. Quel calice empoisonné j'ai été pour eux ! J'avais trois mois à peine et ma mère était prête à dévorer le monde parée de ses robes à sequins et de ses bijoux. J'ai vu des photos d'elle, des photos datant de cette nuit-là. Elle était superbe. Je peux presque sentir son parfum. Elle devait porter Joy, quelque senteur chère, française et moins connue. Mon père se tient près d'elle de profil, presque dans l'ombre, paraissant heureux d'y être. Il est grand et élancé. Une présence agréable, une force tranquille irradie de sa personne. Mais un pressentiment semble l'envahir, comme s'il savait que le compte à rebours avait commencé.
Ma mère conduisait la voiture. On m'a dit que cela faisait des mois qu'elle n'avait pas bu. Il aura suffi de deux verres pour que l'alcool lui monte à la tête. Il était tard. Elle devait être fatiguée, distraite. Peut-être était-elle en train de rire, se tournant vers mon père pour partager une anecdote, quittant la route des yeux un bref instant, malgré tout suffisant pour défoncer le garde-fou du pont et plonger dans la rivière. Se sont-ils noyés ou ont-ils été tués sur le coup ? Je me suis toujours posé la question. Cela s'est-il passé rapidement, comme une délivrance, ou bien ont-ils eu le temps de penser à cet être qu'ils laissaient derrière eux, le vouant à une existence dénuée de l'essentiel ? Moi. Agée de trois mois. Ni tantes, ni oncles. Personne qui voulait de moi. Pas de parrain. Mes parents n'en avaient désigné aucun. Sans doute s'en seraient-ils chargés s'ils avaient vécu jusqu'à mon baptême.
Ce que j'eus, en revanche, c'était un tuteur, un tuteur pour subvenir à mes besoins. Geoffrey. Et j'avais de l'argent. J'en ai toujours eu en abondance. J'ai donc eu droit à une armada de nourrices et de cuisiniers, des pouponnières et des montagnes de jouets. Et plus tard, on a placé mon éducation entre les mains d'une succession de précepteurs. Voilà une notion un peu vieil-lotte, je sais, c'était une des excentricités préhistoriques de mon tuteur. Mais ces précepteurs répondaient simplement à une exigence pratique. Quand Geoffrey a hérité de moi, j'ai quitté la demeure de Long Island de mes parents pour aller vivre avec lui, près de la banque où il travaillait à Manhattan. Était-ce le deuil ou le bouleversement qui déclencha ma réaction, les médecins ne purent jamais se prononcer, quoi qu'il en soit, à Manhattan, je développai un asthme et un eczéma si virulents que Geoffrey dut me ramener à Long Island. Pas dans la maison de mes parents qui avait été vendue, mais dans une nouvelle demeure qu'il avait achetée : Mirador. Il faisait la navette entre la maison et New York, n'utilisant jamais les trains et les bus mais empruntant l'hélicoptère que son statut et sa fortune lui permettaient doréna-vant. De retour au bord de la mer, mes maux s'évaporèrent aussi vite qu'ils étaient apparus. Mais, si je passais plus d'une journée à Manhattan, ou loin de l'océan, mes affections se réveillaient. J'eus donc droit aux précepteurs à domicile. Un échantillon des meilleurs spécimens. Je reçus une instruction formidable, j'étais plus qu'érudite pour mon âge, à l'aise socialement avec les adultes mais complètement décontenancée face aux quelques enfants qui croisèrent mon chemin. Durant une grande partie de mon enfance, je n'eus pas d'ami, exception faite de mes précep-teurs d'un âge avancé.
En réalité, j'ai eu une amie, mais son passage dans ma vie fut si éphémère, que je n'ai pas eu le sentiment de lui importer autant que je l'aurais désiré. Elle s'appelait Henrietta Hobbes. Elle était anglaise. Nous avions douze ans quand nous nous sommes rencontrées. Sa mère venait d'épouser Charles Whitmore, notre voisin, si tant est qu'on puisse considérer comme voisin un homme vivant dans la maison la plus proche, située à quatre cents mètres de chez nous, derrière des barrières de sécurité et d'interminables pelouses vertes. Henrietta était en pension en Angleterre, passait ses vacances d'hiver à Saint-Bart., celles de Pâques dans les Alpes, mais séjournait six semaines tous les étés à Long Island. Elle était magnifique et, pour quelque raison étrange, nous nous entendîmes tout de suite. Sans doute parce qu'elle était anglaise, je ne lui parus pas bizarre. Tous les Américains étaient bizarres, et Henriette était une individualiste. Elle se fichait éperdument de ce que les gens pensaient ou des convenances sociales.

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