Premiers chapitres
Linda Davies
Sauvage

traduit de l’anglais par Elisabeth Luc
thriller

Linda Davies a étudié les sciences politiques et l’économie à la prestigieuse Université d’Oxford. Chez Grasset, elle est l’auteur de L’initiée (1995), Les miroirs sauvages (1997) et Dans la fournaise (1999).
  Vallée du fleuve Buffalo, Wyoming

e vent insufflait le parfum de la peur dans les naseaux frémissants du cheval, qui se mit à s’agiter, à sautiller sous sa cavalière. Celle-ci tira sur les rênes, juste assez pour lui rappeler sa présence, mais sans l’énerver davantage. Là, en pleine nature sauvage, l’instinct du cheval était bien plus aiguisé que celui de la jeune femme. Les ombres des feuillages qui dansaient sur le sentier accidenté ne lui faisaient pas peur, ni le grondement régulier du vent dans les bouleaux blancs. Le fleuve en crue l’inté­ressa, mais il ne lui accorda que quelques œillades prudentes. A présent, la jeune femme sentait sa panique dans ses flancs frémissants. Et elle la partageait. Elle voulut lutter, être celle qui garderait son calme, lui apporterait la tranquillité, mais en vain. Cherchant à identifier ce qui effrayait ainsi sa monture, elle scruta les alentours. La vallée lui parut inchangée. Soudain elle perçut derrière elle un bruit sauvage et vibrant. Elle reconnut le roulement de tambour d’une cavalcade.
— Doucement, doucement, calme-toi, tout va bien.
C’était faux. Un cheval apparut tout à coup, lancé follement au galop, comme poursuivi par une meute de chiens. Son cavalier s’accrochait désespérément, pieds hors des étriers, rênes lâchées. Le cheval filait à toute allure vers les arbres, à quelque cinq cents mètres. Là-bas, le cavalier n’avait aucune chance. Il serait projeté à terre, heurté par les branchages, se romprait le cou, se briserait la colonne vertébrale. Mon Dieu ! Sarah serra ma­­­­chi­­nalement les genoux.
— Allez !
Sa monture n’eut pas besoin d’encouragements. Elle bondit, quittant le sentier pour l’herbe de la vallée. Sarah espérait intercepter l’autre cheval avant qu’il n’atteigne la forêt. Pour arriver à temps et le rattraper, elle devait accélérer, et serra plus fort.
— Allez, mon vieux. Plus vite !
Enfin vif et fougueux, le cheval réagit. Sarah ressentit sa vigueur et sa peur. Au moindre faux pas, ils s’écrouleraient tous les deux, et se briseraient les os. Encore loin de l’autre cheval, elle arrivait à sa hauteur par le travers. Les chevaux convergeaient et elle distinguait à présent le visage du cavalier, livide d’effroi. Les chevaux se jetèrent un regard féroce. Sarah les sentit accélérer de concert. Seigneur, ils faisaient la course. Si elle ne les arrêtait pas tous les deux, elle et l’autre cavalier allaient finir en miettes.
L’écart se réduisait de plus en plus vite. Sarah luttait désormais contre sa monture, tirant à gauche pour la retenir, cherchant à réprimer son envie de galoper. Dix mètres, huit, sept, six... Elle retint son souffle, tira encore sur les rênes.
— Accrochez-vous ! lui cria-t-elle en devinant la terreur qui s’était emparée de l’autre cavalier.
Cinq mètres, quatre, trois, deux. Ils se touchaient presque. Elle agrippa ses rênes et son pommeau et tendit l’autre main pour attraper les rênes du forcené. Elle vit les arbres se rapprocher, s’inclina davantage, ses jambes enserrant son cheval comme un étau. Deux centimètres de plus et elle glissait. Pour l’amour du ciel, il fallait qu’elle saisisse ces rênes ! Un dernier effort. Elle les tenait.
Elle se pencha en arrière, jambes en avant, les pieds bien calés dans les étriers, tirant de toutes ses forces. Elle sentit sa monture se soulever et ralentir brusquement sa foulée. L’autre cheval essayait encore de conserver sa vitesse. Elle faillit être éjectée de sa selle, donna un peu de mou puis reprit avec fermeté les rênes. L’animal pila, se redressa, secoua la tête. Sarah le retenait à présent. Les deux bêtes voulaient se battre. Elle les calma.
— Doucement ! Doucement, tout doux...
Lentement, très lentement, elles se plièrent enfin à sa volonté. Sarah entraîna les chevaux vers la droite, calmement. Il ne fallait pas se montrer trop brutale, sinon ils trébucheraient. La forêt était à moins de trente mètres.
— Doucement, doucement...
Enfin, ils ralentirent de leur plein gré, jusqu’à s’immobiliser.



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