Premiers chapitres
Richard Davenport-Hines
Proust au Majestic

Richard Davenport-Hines vit entre Londres et les Cévennes. A dix-sept ans, c'est en présentant à son examinateur un vieil exemplaire de Du côté de chez Swann dépassant de sa poche qu'il fut admis à Cambridge. Proustien inconditionnel depuis ce jour, il s'est également intéressé à l'esthétique néo-gothique, à l'histoire des drogues, ou encore au poète W.H. Auden. Ses travaux ont été récompensés par le prestigieux Prix Wolfson en 1985. Membre de la Royal Historical Society et de la Royal Literary Society, il contribue à la London Review of Books et au New York Times.

Le 18 mai 1922

ous sommes à Paris en 1922 ; c'est une soirée de mai. Après plusieurs semaines lugubres et pluvieu-ses le soleil brille et la chaleur règne. " Tous les signes d'un vrai printemps sont là, écrivait un jour-naliste anglais. Les terrasses des cafés sont bondées, les fontaines de la place de la Concorde lancent avec exubérance vers le ciel leurs colonnes liquides scintillantes ; les chauffeurs de taxi conduisent avec encore plus d'imprudence et, quand ils ont frôlé la collision, échangent encore plus de jurons que d'habitude. "
Ce soir un grand souper a lieu dans une des salles à manger privées du Majestic, hôtel de luxe de l'avenue Kléber. Un roman récent, dont on parlait alors beaucoup à Paris, décrivait un palace identique ; l'auteur le comparait à un théâtre dont le spectacle serait animé par une nombreuse figuration. Il ajoutait : " Bien que le client ne fût qu'une sorte de spectateur, il était mêlé perpétuellement au spectacle, non pas comme dans ces théâtres où les acteurs jouent une scène dans la salle mais comme si la vie du spectateur se déroulait au milieu des somptuosités de la scène. " Trois ans plus tôt le Majestic avait été effectivement un théâtre, avait été la scène où se jouait un drame international : on l'avait réquisitionné pour accueillir la délégation britannique à la Conférence de la Paix de Paris. D'où, dans les couloirs, de perpétuelles bousculades de journalistes à l'affût des nouvelles, des courses précipitées de secrétaires chargées de papiers, tandis que les diplomates de vingt pays faisaient le pied de grue dans le spacieux vestibule au milieu d'hommes d'affaires, l'œil vigilant, qui essayaient de peser sur les décisions et de gagner des marchés. Pour réduire les risques d'espionnage et de fuites on avait cru bon de remplacer temporairement le personnel de l'hôtel par une équipe britannique. Augustus John et Sir William Orpen, les peintres officiels de la délégation, qui résidèrent au Majestic, nous ont laissé des œuvres attestant de la somptuosité de certaines manifestations. " Il règne une grande animation à l'hôtel Majestic, écrivait à sa femme Sir Maurice Hankey, le secrétaire de la délégation britannique. Apparemment les différents ministères ont réussi à faire traverser la Manche aux dames les plus belles et les mieux habillées de la bonne société. Je ne sais pas comment nos délégués font leur travail mais le soir, ils dansent, ils chantent, et ils jouent au bridge ! " Le caractère ostentatoire des soirées choquait certains officiels : " Le bal de la nuit dernière au Majestic a pris un tour vraiment surprenant. L'assistance était tout à fait cosmopolite. Le comble, ç'a été quand Lord Wimborne est arrivé avec une foule de dames éblouissantes ", observait un membre de la délégation britannique en 1919, qui concluait : " Les gens voient d'un mauvais œil cette invasion du Majestic le samedi soir, et des mesures sont envisagées pour y mettre un terme. Autrement cela tournera au scandale. "
Cette période effervescente d'intrigues diplomati-ques et de fêtes ne fut qu'un court épisode dans la vie du Majestic ; il ne dura pas plus longtemps que l'enthousiasme manifesté par le peuple français à l'égard du président Woodrow Wilson dont l'arrivée à Paris en 1919 - on le reçut comme le messager de la paix, le représentant de la richesse de l'Amérique - avait suscité une fièvre égale à celle causée par la visite officielle du tsar Nicolas II en 1896. Les vertueux hauts fonctionnaires britanniques surmenés souffrirent seulement pendant six mois des divertis-sements scandaleux du Majestic : dès juillet 1919 l'hôtel retrouvait sa clientèle habituelle qui ne voyait rien de choquant dans l'étalage du luxe et la pré-sence de femmes éblouissantes.
Les hôtes de la grande réception du 18 mai 1922 appartiennent à cette clientèle d'habitués : c'est un couple d'Anglais riches, cultivés, cosmopolites, Violet et Sydney Schiff, qui ont choisi de donner leur réception au Majestic parce que la direction du Ritz refusait d'autoriser l'orchestre à jouer après minuit et que le Majestic pouvait rivaliser avec le Ritz pour la qualité du décor, du confort et de la cuisine. La romancière Stella Benson décrit le couple de façon frappante. " C'est un homme plutôt âgé, écrit-elle de Sydney Schiff en 1925, un juif aux moustaches entortillées d'un blanc jaunâtre comme en ont les vieux colonels ; il est très sourd mais n'est pas irritable ; il prête grande attention à tout ce qu'on dit quand il l'entend ; il argumente pour le plaisir d'argumenter ; dans la discussion son souci de logique l'empêche de se montrer raisonnable et humain. Il est marié ; sa femme est une créature placide ; il se peut qu'elle soit stupide. " Plus tard, en 1928, Benson est invitée avec Aldous Huxley par les Schiff au Gargoyle Club à Londres. Elle nuance alors : Sydney semble " très humain et comme toujours plein d'impétuosité. Il prend position de façon ostentatoire pour l'homme et contre l'art et il clame sa sympathie pour la jeunesse et toutes les manifestations de la modernité ". Wyndham Lewis, qui fut le protégé de Sydney Schiff avant de s'acharner contre lui, se montrera moins généreux un ou deux ans plus tard. Voici comment il dépeint Sydney : " Il a le masque sérieux d'un docteur Freud à lunettes qui n'aurait pas de barbe mais arborerait une moustache de militaire ; il marche en traînant les pieds avec la dignité alerte et l'énergie d'un dandy ", et son comportement à l'égard des autres " se caractérise par une sorte d'onction solennelle synonyme sans doute de loyauté et d'affection. " Quant à Violet Schiff, elle se révèle finalement à Stella Benson " plutôt froide avec les femmes mais sur les hommes sa séduction est évidente car l'adoration que lui porte son mari est si volubile qu'elle-même brode volontiers sans embarras ni fausse humilité, sur le thème préféré de celui-ci, à savoir elle ". D'autres ont parlé de Violet Schiff avec plus de bienveillance. " Ses origines juives se reconnaissaient dans son profil biblique. Son front bien dégagé, ses hautes pommettes, son nez droit à l'arête puissante, le modelé délicat de ses lèvres et de son menton suggérait l'équivalent féminin d'une belle statue de Moïse. " Ainsi s'exprime Julian Fane, l'un de ses jeunes admirateurs. " Elle aimait, se rappelle-t-il, discuter des heures durant de la psychologie des gens et de leurs motivations. Ce qui faisait le charme de sa conversation, ce n'était pas seulement le plaisir qu'elle y prenait, son esprit, son imagination, sa subtilité, la clarté de ses analyses et la justesse de ses exemples, mais aussi le tour personnel qu'elle lui imprimait. Dans l'anecdote sortant le plus de l'ordinaire elle savait découvrir quelque chose qui avait rapport avec elle-même et la personne en compagnie de qui elle était, elle savait dégager des lois et des vérités générales. "

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