Lionel Daudet
La montagne intérieure
Né en 1968 à Saumur, Lionel Daudet a établi son " camp de base " à L'Argentière-la-Béssée, près de Briançon. Il le quitte dès qu'il peut pour des expéditions en montagne. Alpiniste professionnel. La Montagne intérieure est son premier livre.
Première partie
SUIKARSUAQ,
SUD DU GROENLAND, JUIN 1996
à-bas, bien au nord, existe une terre de rêves nommée Groenland.
Là-bas, où le centre de l'île a été marqué d'un immense sceau blanc, où les glaciers étalent de blafards tentacules vers d'innombrables fjords. Les fronts de glace accouchent d'icebergs qui s'en vont nonchalamment exhiber leurs merveilles jusque dans les ports, là où vivent les hommes, là où ils se sont retranchés face à l'outrancière rudesse des lieux.
Remplir ses poumons du Groenland : l'odeur d'humus à peine dégelé, les exhalaisons des silènes tout à leur hâte d'éclore, l'arôme des écorces des bouleaux nains épuisés par une lutte contre un hiver trop long. Et cette fragrance de sève radieuse vient se mêler à l'iode et aux tempes bourdonnantes des aventuriers.
Voir le Groenland : une lumière saphir, si pure qu'elle en paraît presque irréelle, une lumière qui rend aveugle, qui essaime ses atomes essentiels. Glaciers, sourires, regards rayonnent tous de cette limpidité boréale.
Goûter le Groenland : la saveur forte et excellente d'un cœur de phoque, le fumet authentique de moules rissolées ou d'un flétan fraîchement pêché. Le plaisir inoubliable des airelles avidement cueillies. Le terroir au sel gelé venant de l'océan voisin.
Toucher le Groenland : l'effleurement des rocs râpeux et d'un lichen moucheté, le pelage soyeux d'un renard polaire, la vigueur d'une poignée de main échangée avec un pêcheur, ces caresses adressées à la chétive végétation.
Ecouter le Groenland : le rire franc des insulaires, les raclements alarmants de la coque du bateau contre les icebergs, les clapotis du fjord turquoise.
Là-bas.
Ressentir le Groenland et humer un autre air, une atmosphère plus intimiste.
Une musique de silence nous a habités le temps d'une ascension parfaite. Benoît Robert est mon compagnon de cordée d'alors et la montagne convoitée s'appelle le Suikarsuaq.
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