Premiers chapitres

Charles Dantzig

Pourquoi lire ?


Charles Dantzig est l’auteur de romans et d’essais récompensés par de nombreux prix, parmi lesquels, chez Grasset, Nos vies hâtives (2001, Prix Jean Freustié, Prix Roger Nimier), le Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005, Prix Décembre, Prix des lectrices de ELLE, Prix de l’essai de l’Académie française), ou L’Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (2009, Prix Duménil).

Apprendre à lire

ourquoi je lis ? Je lis comme je marche, sans doute. D’ailleurs, je lis en marchant. Si je vous racontais le nombre de rencontres que j’ai faites grâce à ça ! Plus d’un horodateur de Paris a été ému de m’entendre lui dire « pardon monsieur ! » après que je m’étais cogné à lui en lisant un livre ou un autre. Au reste, ce n’est pas parce qu’on fait une chose aussi spontanément que marcher ou lire qu’il est inutile d’y réfléchir. La spontanéité ne légitime pas tout. Il y a des meurtres spontanés.

« Spontanément. » Dans un premier temps, j’avais écrit « naturellement ». Or, la lecture n’est pas plus naturelle que la marche. C’est même un des actes les plus acquis qui soient. Difficile, parfois. Tout le monde n’apprend pas à lire avec facilité. Il serait intéressant d’enquêter là-dessus. Les grands lecteurs seraient-ils des gens qui ont appris à lire facilement ? Pour ma part, cela a été facile, et presque immédiat. On m’a fait répéter un B, A, BA pendant quelques jours et, soudain, tout s’est libéré. J’ai lu. Cela vient peut-être de ce que c’était tardif ; au cours préparatoire ; j’avais 5 ans. Je vivais dans l’indignation depuis un an. La plupart de mes amis avaient appris à lire en dernière année de maternelle. « Pourquoi ne m’apprend-on pas, à moi ? » demandais-je sans arrêt à mes parents embêtés. Ils n’avaient rien d’autre à me répondre que : « C’est la méthode de ton école. Il te faut attendre le cours préparatoire. » Et moi, montrant du doigt tout ce que je croisais d’écrit, affiches, panneaux, couvertures de magazines, je demandais : « Qu’est-ce qui est écrit ? » Il me semblait qu’on me faisait une grande injustice. Qu’on retardait mon entrée dans la compréhension du monde.

Les enfants de 5 ans sont très intelligents. Et naïfs. Pour moi, l’écrit devait me permettre de comprendre ce qui se passait autour de moi. Cela se passait ouvertement, mais mystérieusement. Quelle était, non pas la raison de toutes ces choses, mais leur articulation ? Comment tout cela était-il lié ? Je faisais à l’écrit une confiance absolue pour me le dire. Alors que je me méfiais de la parole. Celle de mes parents, en particulier. J’en sentais le pouvoir avant d’en admettre la finesse, que je contestais donc. J’ai toujours eu un problème avec l’autorité. Encore maintenant, rien ne m’indigne comme ce qu’on appelle les arguments d’autorité, qui consistent comme on sait à invoquer une autorité supposée pour faire taire les questions. Ils s’opposent au raisonnement, au merveilleux raisonnement, merveilleux parce qu’il est fondé sur la confiance. Les arguments d’autorité sont fondés sur le mépris. Ma défiance de l’autorité avait pour pendant cette confiance presque magique dans l’écrit. Une phrase, selon le petit barbare que j’étais, serait une clef. Et d’ailleurs une phrase, ça ressemblait assez à une clef. Noire, longue, avec des cédilles qui avaient l’air des ergots dépassant du canon, je ne connais pas le mot. Et voilà accessoirement une utilité des mots, c’est qu’ils permettent d’économiser des phrases. Le trousseau de clefs que constituaient les bibliothèques de ma famille m’ouvriraient les portes du Trésor. L’écrit était une chose abstraite et désintéressée qui ne parlait pas pour obtenir quelque chose.

Je me demande si je n’avais pas pressenti sans le savoir ce qu’est la littérature. Une des définitions qu’on pourrait en donner est qu’elle est sans doute la seule forme d’écrit qui n’ait pas pour objet de servir. Et c’est d’elle que je parle ici en tentant de répondre à la question « Pourquoi lire ? » : pourquoi lire de la littérature ?

On peut lire des mémoires historiques, des programmes politiques, des traités d’astronomie, des manuels de bridge, tout ça, c’est pour acquérir du savoir. Et le savoir est peu de chose. Tout le monde peut savoir. Quantité de brutes ou d’imbéciles sont remplis de savoir. Ce qui importe davantage, c’est, disons, l’analogie. La littérature, et en particulier la fiction, est une forme d’analogie. Ou plus précisément, une des formes de compréhension par l’analogie. Ou plus précisément, une des formes de compréhension par l’analogie qui agit sur les sentiments en plus de l’intelligence. Analogie, sentiment. Voilà qui est différent de cet autre mode de compréhension qu’est la philosophie, et qui, elle, s’appuie sur l’analyse et l’intellect.
C’est bien sûr cette partie sentimentale qui donne sa séduction à la littérature. Et son danger. Elle peut nous abuser par ses images comme des enfants. Elle peut aussi nous faire comprendre plus vite les choses, et peut-être d’autres choses, que la philosophie ou la psychologie. Et cette compréhension livresque des choses… Livresque… Je n’ai jamais bien compris le sens péjoratif attaché à l’adjectif « livresque ». Il accompagne le sens péjoratif que la société, restée brutale sous sa fine couche de ce qu’on appelle civilisation et qui ne sont sans doute que quelques manières de table, attache aux choses de l’esprit. Tiens, le raisonnement. Je ne suis pas sûr qu’il soit aimé. Dès qu’un enfant exaspère ses parents, ils le traitent de raisonneur. Il y a encore « littérature » et tous les mots qui y sont reliés. « Tout ça c’est de la littérature. » « Arrête de faire du roman ! » « Tout un poème ! » On imagine le scandale si j’osais dire, avec le même dédain : « Tout ça c’est de la charcuterie. » Le syndicat des bouchers-charcutiers me ferait un procès, il y aurait débat à la télévision, on me pousserait à la repentance. Et on aurait raison. Aucune catégorie n’est haïssable en soi. Ces gens qui emploient péjorativement les mots liés à la littérature feraient bien de se repentir eux-mêmes ; de reconnaître que c’est très bien, « livresque ». Pour moi, presque tout ce que j’ai appris de bien, je l’ai appris par les livres. Et ma compréhension du monde, ou le peu que j’en ai, s’est obscurcie à partir du moment où j’ai eu de l’expérience.

Toute mon enfance, j’ai entendu : « Va donc jouer au jardin ! » On n’estimait pas que lire était malsain, je n’ai pas une famille aussi vulgaire, c’était pour varier mes occupations. Je n’en avais qu’une, lire. De temps à autre, je jouais pour faire plaisir à mes parents. Et, sous le regard enamouré de ma mère, je poussais une petite voiture sur une route dessinée à la craie en m’ennuyant considérablement. Je crois que j’étais un enfant qui avait horreur des devoirs, en tout cas d’un devoir en particulier : celui de s’amuser. Je m’amusais beaucoup plus dans les livres que dans les jeux, et ne parlons pas des sports. Je jouais aux petites voitures, puis, quand l’enfantillage de mes parents était satisfait, je retournais au bonheur des bonheurs, lire. Ah, voilà une autre raison de lire, sans doute. Lire, c’est beaucoup plus intéressant que de se distraire.



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