Premiers chapitres

Charles Dantzig

Encyclopédie capricieuse du tout et du rien


Charles Dantzig est l'auteur de plusieurs romans, dont Nos Vies hâtives (2001, Prix Jean Freustié, Prix Roger Nimier), Un Film d'amour (2003) et Je m'appelle François(2007), d'une œuvre poétique recueillie dans En Souvenir des long-courriers (2003), et d'essais comme le Dictionnaire égoïste de la littérature française (2005, Prix Décembre, Grand Prix littéraire des lectrices de Elle, prix de l'Essai de l'Académie française) et Remy de Gourmont, Cher Vieux Daim ! (2008).

Les listes


LISTE D'ÉLIEN, DE LI YI-CHAN
ET DE SEI SHÔNAGON, MES DÉDICATAIRES

a liste est la forme d'écrit la plus naturelle à l'homme : enfant, il envoie une liste au Père Noël ; adulte, il fait des listes de courses, de comptes, de maîtresses ou d'amants. Tout le monde dresse des listes. On peut les en juger banales. Ou bien la forme la plus rudimentaire de littérature. Et le rudiment, comme l'ont montré les peintres, il suffit de le raffiner. De Lascaux faisons Picasso.

Je ne parle pas des listes de statistiques. Dans un New Yorker d'avril 2008, je lisais que 4,2 millions de trajets d'ascenseur sont effectués chaque jour dans New York. Cela ne me dit pas grand-chose de plus que : à New York, on utilise beaucoup les ascenseurs. La statistique ne prouve rien. C'est pour cela que les romans existent. Les romans sont la révélation d'une tendance au moyen d'un cas unique. Les statisticiens en sanglotent (taux de salinité d'une larme : 1 ‰). Comprendre ? Oh ! sans doute on ne comprend jamais rien. Seuls les fous croient avoir compris.

D'où les listes, ces effleurements orientés. Une liste intelligente est une catégorie. On peut reprendre les catégories des autres, pour se rassurer, mais le monde n'est pas si domestiqué. Il me semble plus intéressant de créer ses propres listes en fonction de sa sensibilité. C'est ainsi que les listes peuvent devenir une forme de littérature.

Une liste me paraît intéressante dans la mesure où elle est incomplète et ne donne pas de raisons. Le lecteur remplit et conclut lui-même, si besoin. Plus le temps passe, plus je m'éloigne du conclure. Conclure, c'est trancher. Et qui va repasser où est tombée une hache ? Dans le vague, dans un courant d'air, dans un tremblement de soleil, on peut capter une poussière rêveuse qui nous mènera où nous n'aurions jamais pensé aller. Une liste serait-elle une boîte à papillons vivants ?

Une autre qualité des listes est qu'elles sont pleines de trous (si l'on peut dire). Mieux, elles sont faites de trous. Chacun les comble. Le lecteur de listes est le plus écrivain de tous les lecteurs. La majorité de la littérature antique nous est parvenue trouée, et elle est passionnante pour cela aussi. Que le premier roman occidental, du Ier siècle de notre ère, le Satiricon, soit percé de trous et néanmoins très compréhensible (et l'un des premiers romans d'adulte que j'ai lu), m'a sans doute marqué au point de vouloir écrire un de mes romans comme s'il avait été retrouvé dans cent ans et incomplet. J'y pense, il comprend des listes : " C'était l'année où... " En quelques mots, j'essayais de définir l'esprit de différentes périodes. Il y avait aussi une liste dans mon premier livre de poèmes. Au fond, j'en ai toujours écrit, comme tout le monde. La liste serait-elle le livre de tout le monde ?

Les listes éveillent notre imagination. (Frottement ; électricité.) Dans Le Père Goriot, Balzac établit une liste de noms dont voici le début :

[...] les Maulincourt, les Ronquerolles, les Maxime de Trailles, les de Marsay, les Ajuda-Pinto, les Vandenesse, qui étaient là dans la gloire de leur fatuité et mêlés aux femmes les plus élégantes, lady Brandin, la duchesse de Langeais, la comtesse de Kergarouët, madame de Sérisy, la duchesse de Carigliano, la comtesse Ferraud, madame de Lanty, la marquise d'Aiglemont, madame Firmiani, la marquise de Listomère et la marquise d'Espard, la duchesse de Maufrigneuse et les Grandlieu [...]

Cela en dit autant aux gens qui ne l'ont pas lu que si je débitais les noms de mon cousin Frankie et de tantine Chapeau ? Eh ! C'est déjà quelque chose, ce simple prénom de Frankie ; il dit son ascendance anglaise ; et " tantine Chapeau ", le genre de famille où on continuait à en porter et qui inventait ce genre de surnom. Pour ceux qui ont lu Balzac, sa liste met en branle des fantômes, des situations et des passions : du rêve encore, tellement mieux que la vie !

Comment savoir qui le premier a écrit des listes littéraires, quand il ne nous reste que 800 auteurs pour 1 000 ans de littérature grecque et latine et seuls des livres religieux pour les temps antérieurs ? Élien, peut-être ? Son Histoire variée m'enchante. C'est un Romain qui écrit en grec. Des snobs, ces Romains. Vous vous rappelez que César est mort en disant " Toi aussi, mon fils " dans cette langue. Toute l'élite romaine parlait grec, ce qui ne l'empêchait pas de diriger le monde. Les langues ne sont du pouvoir que pour les naïfs. Élien, si j'ai bien noté, est de vers 170 - vers 240 de notre ère. Ça doit le faire naître dans une période plus ou moins convenable et mourir dans des temps pourrissants, à moins que... Enfin ! L'intéressant, c'est qu'Élien, c'est Voltaire. L'Histoire variée est une suite d'anecdotes, de réflexions, de moqueries, de bons mots :

Socrate, au plus profond de sa vieillesse, tombé malade, répondit à quelqu'un qui lui demandait comment il allait : " Bien dans un cas comme dans l'autre. Si je vis, il y aura plus de gens qui m'écoutent, si je meurs, plus de gens qui me louent. "

Méprisant la banalité (" Quant au goût du luxe des femmes attiques, qu'Aristophane le décrive "), les inutilités (" Les Rhodiens traitent celui qui préfère la viande de rustaud et de goinfre. Je ne m'abaisserai pas à examiner qui a raison et qui a tort ") et la superstition (" Alexandre, le fils de Philippe (le fils de Zeus, si l'on veut, peu importe)... "), il se moque du pouvoir :

Je ne saurais me retenir de rire d'Alexandre, fils de Philippe, s'il est vrai que lorsqu'il entendit que, selon les écrits de Démocrite, il existe des mondes innombrables, il se chagrina de ne régir qu'une partie de notre monde.



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