Charles Dantzig
Nos vies hâtives
roman
Prix Roger Nimier (2001), Prix Jean
Freustié (2001)
Charles Dantzig a trente-sept ans.
Essayiste, poète, romancier, on lui doit,
entre autres, un essai consacré à
Remy de Gourmont, et L'imagination est une
science exacte (avec Félicien
Marceau, chez Gallimard). Nos vies
hâtives est son deuxième roman.
1
UNE GAIETÉ MORTELLE
ersonne
ne fut plus heureux que Cédric pendant cette
semaine à New York. Il m'avait pourtant dit
: " Si nous y allions ? " sans plus d'enthousiasme,
au point que, préparant ma valise, je
m'étais promis que des invitations
formulées d'un ton aussi morne, je n'y
répondrais plus. (D'agacement,
j'éraflai un collant. Petite échelle
de nylon.) Sa mornerie dans l'avion, j'y
étais habituée. " L'avion est
l'endroit où je m'ennuie le plus au monde
avec le théâtre quand la pièce
est mauvaise ", disait-il. Avec cela, il chassait
ses brouillards très vite. Son regard filait
rieusement de côté, il penchait la
tête, comme sous l'effet d'un coup de vent,
et devenait l'homme le plus gai du monde. Le chef
de cabine n'y fut pas pour rien. L'avion n'avait
pas encore décollé qu'elle s'approcha
de nous, dit :
- Hello ! My name is Mercedes Jing, I shall be
attending to you during this flight 1,
et nous tendit la main. Il n'y a plus que les
Américaines pour porter des ongles aussi
longs et les vernir, me dis-je, tandis que
Cédric, ravi, me tendait la main et me
disait :
- Hello ! My name is Cédric and I shall be
your lover as long as you wish 1.
Il pouvait être adorable. Il l'était.
Cette gaieté, vraiment, cette gaieté,
c'était la crème et le sucre. Comme
le film était bête, il proposa
d'enlever nos écouteurs et de le doubler. Et
comme moi j'étais empêtrée,
incapable de trouver une réplique, il joua
tous les rôles, mettant dans la bouche de
l'infirmier une phrase vaniteuse que venait de
prononcer le premier ministre et dans celle de
l'avocate des recettes de cuisine avec l'accent
d'Agen. Cela ne dura pas trois minutes : il
n'aimait pas ce qui dure.
À l'aéroport, le chauffeur nous
attendait avec une pancarte. Je l'aimais parce
qu'il était riche. Pour sa manière de
l'être, bien sûr, sans complexe, ce qui
était de l'héroïsme en France et
à cette époque-là, et d'autant
plus qu'il n'y ajoutait pas d'insolence par
réaction, il était riche
naturellement, je dirais même gentiment, mais
je l'aimais aussi pour sa richesse en tant que
telle. Sa très grande richesse. Moi qui
subissais l'humiliante condition de
salariée, même à seize mille
francs par mois, j'avais découvert une autre
sorte d'être humain en faisant sa
connaissance. Un être humain plus
différent de moi qu'un énarque, qu'un
ouvrier, qu'un S.D.F., mais si, nous étions
entrés dans un temps où il avait
fallu trouver un autre nom aux clochards pour ne
pas offenser les cadres qui les rejoignaient, dans
mon entreprise on parlait d'un qui tendait la main
à la sortie des voies sur berge,
licenciement à quarante-quatre ans plus un
juge de divorce qui l'avait ruiné. Je
n'avais jamais vu personne de pareil. Cette
douceur, cette clarté de la peau de
Cédric. Cela n'était pas terrestre.
Et l'aisance de ses gestes, la
légèreté de sa
démarche. Oui, c'était une question
de légèreté. Il y avait autour
de son corps un ballon d'air qui l'isolait,
même du sol. Il faisait tomber les petits
inconvénients de la vie. Rien à voir
avec une longue habitude, une civilisation : comme
on le sait ce n'était pas du vieil argent,
Cédric, son père était un
parvenu gras que d'ailleurs il aimait beaucoup. Et
d'ailleurs il était très amusant. Son
énergie me le faisait préférer
de beaucoup à un Louis X..., par exemple,
ami de Cédric, troisième
génération de très riches,
raffiné, et aigre, aigre, aigri par sa
chance, il en était devenu un raté de
luxe. La limousine descendait la route de Newark.
Comme toutes les routes d'aéroports, elle
est mesquine.
- C'est fait exprès, me dit Cédric.
C'est pour éviter qu'on ne soit tué
sur le coup par la beauté de la ville
où l'on se rend. D'ailleurs cette route-ci
te prévient par à-coups... que c'est
emmerdant, ces vitres fumées ! Dans un pays
où l'argent est à la mode... Les
riches voudraient se cacher ? Ou peut-être on
les cache, ils sont si mal habillés ?
Il baissa la vitre, je me penchai (l'odeur de sa
joue) : au loin, tout d'un coup, apparut Manhattan.
Puis un virage : l'usine flottante disparut. Autre
virage, elle réapparut, plus près.
C'était bien plus étonnant que de
l'avion. Cédric avait réservé
des places côté gauche, d'où
l'on peut voir la ville à l'arrivée.
Autre effet de la richesse. On sait les petites
choses que les autres ignorent. Les grandes, la
vie, la mort, elles sont à tout le monde,
où est l'intérêt ? Manhattan
grossissait par gros plans successifs, après
chaque tournant, comme des photos qu'on nous aurait
plaquées devant le visage. Je vais vous
absorber, petits hommes ! annonçait la
bête primitive. Soudain, un tunnel. Un tunnel
étroit, recouvert de carreaux de cuisine,
qui ne faisait pas sérieux, pas tunnel de
grande ville, ce lombric avançait sous la
terre, nous surgissons. Nous étions sur la
crête du dinosaure.
La limo remonta une avenue, rainure entre les
gigantesques poils de la bête, et nous
déposa à l'endroit de la pelade
nommée Central Park. L'appartement du
père de Cédric, avec ses huit
fenêtres donnant sur le parc, avait
été refait par le plus
célèbre décorateur de la
ville, c'était du style anglais
épaissi dans la salle à manger, dans
les chambres du style pute hollywoodienne, et du
style néo-abstraction-zen-plancher brut dans
le séjour, où un tableau de six
mètres sur trois représentait un
drapeau américain en rose et jaune. Sur le
toit-terrasse, Cédric me renseigna sur les
catégories moyenâgeuses du quartier.
Il prétendait que, toutes centrifuges
qu'étaient les grandes villes, elles
tendaient à créer des regroupements
par spécialités et que, de même
qu'au Moyen Âge il existait des quartiers de
charrons et des carrés
d'ébénistes, cette partie-ci de
l'Upper East Side était familiale, une
école, des promeneuses salariées de
chiens, tandis que deux blocs plus bas on
était show-biz et deux blocs plus haut
intello, poil au dos. Dit-il. Puis m'embrassa. Et
hop ! à l'intérieur, et un
goûter de caviar-vodka à trois heures
de l'après-midi. Il était assez hop
!, si je puis dire. Toujours une surprise gaie pour
interrompre ce qui risquait de devenir monotone.
Sous la douche, je pensai que si la vanité
du mâle le conduit souvent à se
prendre pour Pygmalion, un joli mot pour "
pédant ", Cédric s'interrompait vite.
Hélas, car ce qui conduit également
le mâle c'est la paresse de la femme.
Quelqu'un qui lit, étudie, analyse,
s'embête pour deux ! Sans compter qu'il nous
attendrit de les regarder se vautrer sur le dos en
frétillant des oreilles, ces bons chiens.
Cela nous donne même un agréable
sentiment de supériorité. Ce
comportement est celui des gros chiens, et
Cédric était un fox.
Déjà il venait me prendre par les
hanches, déposant un baiser sur ma nuque, et
me disait de me dépêcher, nous
sortions.
Plus de limousine, mais un taxi.
- On ne peut se garer nulle part, dit-il, comme
dans n'importe quelle grande ville d'ailleurs. Ce
qui permet à leurs habitants de se plaindre
et d'éblouir les péquenauds. Ceux de
Manhattan sont si contents d'y habiter qu'ils y
mettent une exclamation. Man ha ! tn. Ils ont
raison, du reste.
Il trouvait que Paris n'avait pas été
aussi ennuyeux depuis la seconde Restauration. Le
vendredi, il me téléphonait : "
Demain, Milan ? " Ou Londres, ou Madrid, Guizeh
s'il y avait un pont. Le taxi rebondit sur une
bosse de goudron. Cahot qui fit remonter de ma
mémoire le souvenir de ce week-end à
Marrakech où nous avions pris un taxi pour
aller dîner dans un ancien palais de la
médina. Il n'y avait que ma sur
Babé pour approuver notre liaison : mon
frère et mes amis trouvaient que je me
compromettais.
La voiture nous déposa au bout de
l'île, à Battery Park. Des dizaines de
personnes marchaient fermement en direction d'une
espèce de bouche de métro. Qu'est-ce
que c'était que ce truc moche ?
C'était l'embarcadère du ferry pour
Staten Island, et nous assistâmes au plus
cajoleur des spectacles : le crépuscule sur
les tours de la ville. Il l'a facile, le
crépuscule. Ce vieux fainéant arrive
en bâillant, jette le mouchoir orange qu'il
avait dans la poche, et s'en va, traînant les
pieds, admiré de tous. L'aube est une brave
petite travailleuse en route vers l'étal du
primeur où elle est vendeuse, et, aussi
fraîche qu'elle soit, on devine en elle
l'arrivée de la fatigue. Midi est une brute
qui donne des coups de poing de lumière
blanche. À côté de ces moments,
le reste du temps n'est qu'heures sans
personnalité, comme l'atteste leur
appellation par des numéros, 10 h 48, 3 h
17, 5 h 12. Il existe tout de même un autre
moment. Dans certains endroits, il est encore plus
délicieux que le crépuscule. Ce
moment est la première heure de la nuit, et
ces endroits sont les très grandes villes.
Pas toutes. Pas Londres, par exemple, qui
passé sept heures du soir est noire comme
une figue. Mais Manhattan ! Après nous
être promenés une demi-heure dans
Staten Island (" résidentielle, classes
moyennes "), nous repartîmes et, dans le
ferry cette fois vide, nous assistâmes
à l'installation de la nuit, qui allumait
les fenêtres des tours en grilles de mots
croisés et décorait d'ampoules de
cirque le pont de Brooklyn : regardez si j'ai l'air
amusante, quelque chose va se passer.
Quelque chose se passa. Cinq endroits
différents, des taxis dévalant et
tournant à quatre-vingt-dix degrés
dans cette ville sans courbes. Angles horizontaux,
angles verticaux, angles partout, sauf aux
New-Yorkais. Les amis de Cédric
étaient des gentils. Et des bougeurs. Un
restaurant dans le Village. Un bar dans la
quarante-sixième. À décor de
chauves-souris empaillées. Un autre dans le
bas de Broadway. Cubain. Une boîte. Dans une
église désaffectée. Promenade
à Central Park, le jour qui se lève,
un clochard endormi sous des cartons
dépliés, les premiers joggeurs
à walkman, les premiers rolleurs à
muscles montrés, petit déjeuner sur
le toit-terrasse, le doux épuisement
particulier à ces fins de nuit-là et
qui fait éprouver une grande affection pour
l'humanité. Je regardai Cédric. Sa
tête carrée sous une brosse de cheveux
blonds dépeignés. Mon fox. À
cet instant il en avait la pupille dilatée,
ce qui lui donnait un regard vague, ou pensif, ou
fatigué.
- À quoi tu penses ?
- À moi. Non : à moi ! Mais non :
à toi.
Il sourit, me caressa le dessous du menton, de ce
geste bien à lui, m'embrassa le bout du nez.
Je m'en voulus d'avoir posé une question
aussi idiote, mais cette question est chez moi une
passion : on peut donc avoir des passions idiotes.
Ça n'est pas dit dans Racine. Il me chuchota
des choses adorables qui ne regardent que lui et
moi.
Ainsi de suite pendant cinq jours. Je ne crois pas
utile de faire le détail de nos sorties, de
nos excès, de nos rires. Des visites
d'enfantillage... mais non, je nous diminue.
L'enfantillage, c'étaient celles que je
faisais avec Olivier Lepont quand je sortais avec
lui. Il fallait toujours aller voir les tours de
Londres. Est-ce qu'à Paris nous montons
à la tour Eiffel ? lui demandais-je.
Cédric me téléphonait aussi
pour des promenades étonnantes, comme ce
jour où il m'avait entraînée au
Père-Lachaise. Devant la tombe de Hahnemann,
j'avais pouffé de rire. L'inventeur de
l'homéopathie a l'un des plus énormes
caveaux du cimetière. Le vendredi soir, la
gouvernante frappa à la porte de la salle de
bains.
Je fus incapable de répondre aux policiers.
Sortie de ma stupéfaction, j'étais
tombée d'une si haute falaise que je ne peux
pas mesurer l'avancée de temps qu'elle dura,
je leur criai qu'ils se trompaient, qu'on l'avait
assassiné. Central Park... Ils
répondirent doucement qu'il n'y avait aucun
doute. Me conduisirent à la morgue. Je ne
remarquai aucune marque tragique, parce qu'il
s'était tiré la balle dans la bouche
et qu'elle était restée dans le
crâne. Il avait un sourire fixe de dauphin.
J'approchai mes lèvres, embrassai cette joue
qui avait été si douce.
Déjà le plastique de la mort. Un
dernier endroit me parut, comment dire ? encore
vivant. Je passai la main dans ses cheveux.
Son père eut un chagrin de bête.
J'ignore si les bêtes ont du chagrin, en tout
cas il bramait comme un cerf. La dignité !
dit-il d'un ton sarcastique. Il fit procéder
à une enquête.
Elle fut longue. Si délicat qu'il fût
avec moi, je me mettais à disparaître.
Une veuve finit par être
délaissée, alors, une ex ! Six mois
plus tard, il m'invita à dîner. Il n'y
avait rien. Pas de maladie mortelle, pas
d'énorme dette, pas de vice
dissimulé, pas d'honneur flétri. Et
sans lettre d'explication, que comprendre ? Il nous
avait laissés là avec un sentiment de
faute. Un caillou dans la chaussure. (Je dis "
chaussure " pour " âme ".) Ce n'était
pas son genre. Il n'était pas mal
élevé. Je vois le ridicule qu'il peut
y avoir à placer ces deux mots en face du
mot " mort ", pourtant c'était un fait, et
qui me paraissait important. Lui, laisser quelqu'un
sans réponse ? Et : peut-on changer de genre
au moment de mourir ? Je n'en savais rien. Depuis
six mois, j'avais scruté notre passé,
cherchant des signes. Ah, j'en avais trouvé.
Ses regards vagues ou pensifs. Ce retour de
boîte où il m'avait dit : " À
moi ! " Mais enfin si c'était un " à
moi " qui signifiait " au secours ", cet " au
secours " signifiait : " au secours, on me pose une
question idiote ! " et, quant à ses regards,
je n'arrivais pas à les relier à une
tristesse. Je fis part de mes conclusions à
son père. À mon sens, il avait
écrit une lettre, et cette lettre, il
était douteux qu'un passant ait
été la prendre dans sa poche, avait
dû s'envoler dans le parc et finir dans une
poubelle. À partir de là, son acte :
ou il n'était pas heureux, ou il
l'était. Malheureux ? je ne pouvais pas le
croire. Sans y mettre de vanité.
J'étais prête à tout assumer.
Tout plutôt que l'ignorance, plutôt que
de vivre jusqu'à la fin de mes jours avec ce
caillou, cette ombre. Au reste, j'avais des
preuves. La chair. Elle est incomplète : j'y
ajoutais les attentions, les moments d'abandon, la
confiance. Et je me posais la question suivante :
peut-on se tuer parce que tout est bien ? Sans
autre raison, n'est-ce pas, sans même la
crainte que tant de bonheur passera. Tout est bien.
Je suis dans la plénitude. Ma vie est
sereine, je suis une mer au matin. Les dieux me
favorisent. Arrêtons là. Je me tue
dans l'enthousiasme. Enthousiasme veut dire
transport divin, achevons ce transport vers les
dieux. Il vous faut croire qu'il a
été heureux, me dit son père ;
moi !... Il prenait le poids du doute. Revenue chez
moi, je repris du début. Avait-il vraiment
écrit une lettre ? Avait-il vraiment
été heureux ? Cette gaieté
permanente... Un homme heureux a-t-il la tête
à être gai ? Le bonheur envahit, c'est
une occupation. La gaieté est une
distraction. Et après ? Après je ne
savais rien. Il me fallait rester avec cette mort
irrésolue. Et je ne connus rien de plus
triste. Qu'on ait été grignoté
par un cancer, écrasé sous un train,
que même on se soit tué mais en
laissant un mot, la mort a toujours une cause ; si
on part sans expliquer, que faisons-nous
rétrospectivement de nos vies ? Des vies de
papillons ? Âmes mortes muettes,
êtes-vous les papillons de nuit qui se
cognent aux murs de nos chambres ? Et quelles vies
nous faites-vous ? Serions-nous aussi des papillons
? L'homme est fugace. Vous ajoutez à la
fugacité. J'aperçus son père,
un jour, devant le caveau, sous la pluie, noir et
luisant comme un éléphant de mer. Je
n'osai pas m'avancer. Débattre cailloux,
disserter papillons ?
1. " Bonjour, je m'appelle Mercedes Jing, c'est moi
qui m'occuperai de vous pendant le vol. "
1. " Bonjour, je m'appelle Cédric, et je
serai votre amant aussi longtemps que vous le
voudrez. "
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