Edwidge Danticat
Adieu mon frère
Née en Haïti en 1969 et installée aux Etats-Unis
depuis près de trente ans, Edwidge Danticat est l'auteur,
chez Grasset, de La Récolte douce des larmes (1999), Après
la danse (2004) et Le Briseur de rosée (2005). En 2007, Adieu
mon frère a été salué unanimement par
la critique américaine et a reçu le National Book
Critics Circle Award de l'autobiographie.
Première Partie
C'EST MON FRERE
Voici la faveur que tu me feras :
Dans tous les lieux où nous irons,
dis de moi : C'est mon frère.
Genèse 20,13
As-tu bien profité de la vie ?
'ai découvert
que j'étais enceinte le jour même où la rapide
perte de poids de mon père et les difficultés respiratoires
dont il souffrait de manière chronique furent diagnostiquées
comme les symptômes d'une fibrose pulmonaire en phase terminale.
C'était une chaude matinée dans les premiers jours
de juillet 2004. A Miami, je pris un vol à 6 h 30 du matin
pour accompagner mon père qui avait dans l'après-midi
un rendez-vous auprès d'un pneumologue de l'hôpital
de Coney Island à Brooklyn. J'avais prévu de rattraper
mon manque de sommeil durant le vol, mais des crampes dans le bas
du ventre me tinrent éveillée.
J'interprétai mes crampes comme un signe de l'inquiétude
que je ressentais pour mon père. Ces derniers mois, sa respiration
était devenue laborieuse, rauque et il avait été
hospitalisé à trois reprises. Lors de son dernier
séjour à l'hôpital, il avait été
suivi par un pneumologue qui, depuis, avait procédé
à une nouvelle série d'examens.
Mon père vint me chercher à l'aéroport à
9 heures du matin. Nous ne nous étions pas vus depuis un
mois. Deux années auparavant, en août 2002, je m'étais
mariée et installée à Miami où vivait
mon fiancé. Craignant les reproches de mon père, je
ne lui avais annoncé mon intention de partir de New York
qu'un mois avant le mariage et il avait alors souhaité que
je vienne m'entretenir avec lui dans sa chambre.
" Comment peux-tu quitter New York ? " me demanda-t-il
tout en remplissant un chèque sur un livre posé sur
ses genoux. A cette époque il était encore en bonne
santé, malgré sa maigreur, avec ses mouvements dégingandés
qui lui donnaient l'allure d'un danseur vieillissant, son front
dégarni et ses cheveux poivre et sel.
Il retira ses lunettes à double foyer, ce qui me permit de
mieux voir ses yeux couleur d'ambre, et ajouta d'une voix lente
et éraillée : " Ta mère est ici à
Brooklyn. Je suis ici. Deux de tes trois frères sont ici.
Tu n'as pas de famille à Miami. Que se passera-t-il si cet
homme pour qui tu t'en vas là-bas te maltraite ? Vers qui
pourras-tu te retourner ? "
Il acheva sa réprimande en me tendant l'équivalent
de cinq mensualités de remboursement de l'emprunt de sa maison
pour les frais de réception de la noce. En repensant à
ce moment, j'aurais préféré qu'il me dise simplement
: " Ne pars pas. Je vais tomber malade et je pourrais mourir.
"
A l'aéroport, mon père n'eut pas la force de sortir
de la voiture pour m'accueillir.
La chaleur étouffante rendait sa respiration encore plus
difficile, m'expliqua-t-il sur son téléphone portable,
tout en me faisant des signes de la main au volant de sa Lincoln
Town Car rouge vif, qu'il utilisait tour à tour comme taxi
clandestin et voiture familiale.
Lorsqu'il se pencha pour ouvrir la portière, il eut une quinte
de toux profonde et caverneuse qui provoqua un afflux de flegmes
épais qu'il cracha dans des serviettes de papier entassées
dans un sac plastique à côté de lui.
Depuis six mois qu'il était visiblement malade, mon père
avait honte de cette toux, comme il était gêné
par ses bras et ses jambes affectés d'un psoriasis et d'un
eczéma chroniques contre lesquels il luttait en vain depuis
des années. Il se sentait dans la peau d'un " lépreux
biblique ", celui dont les gens craignaient qu'il les infecte
de microbes qui leur ravageraient la peau, leur transmette toutes
sortes de maladies. Alors, chaque fois qu'il toussait, il couvrait
son visage de ses deux mains.
J'attendis qu'il ait fini de tousser, puis me penchai vers lui et
l'embrassai. Mes lèvres heurtèrent la saillie de ses
pommettes. Il portait maintenant une veste même les jours
de canicule, pour cacher sa maigreur. Ce matin-là, à
l'aéroport, il portait un pull-over gris, une chemise bleue
à rayures et un pantalon de marin qui aurait pu appartenir
à quelqu'un de deux fois plus grand que lui.
" Je suis content de te voir ", me dit-il en tirant sur
le col trop large de sa chemise blanche.
A la sortie de l'aéroport, tout en s'intégrant à
la circulation, il m'interrogea sur mon mari et sur la maison du
quartier de Little Haïti à Miami que nous rénovions
depuis deux ans.
" Quoi de neuf ? me demanda-t-il en clignant de l'il.
Un bébé ? "
Fedo, mon mari, et moi attendons d'avoir achevé les travaux
avant de faire un enfant, lui répondis-je.
" Tu as trente-cinq ans, dit-il. Pour avoir des enfants, tu
as plus d'années derrière toi que devant. "
Alors que je le regardais conduire sans effort cette voiture qu'il
possédait depuis presque dix ans, je fus prise à nouveau
d'une crampe à l'estomac. Nous avions encore quelques heures
devant nous avant le rendez-vous chez le médecin, aussi je
lui proposai de rendre visite à une herboriste que son pasteur,
le ministre de l'église pentecôtiste qu'il fréquentait
depuis plus de trente ans, venait de lui recommander.
" Cette herboriste pourrait peut-être nous examiner tous
les deux ", lui suggérai-je. Je voulais encore croire
que nos ennuis de santé étaient comparables, que c'étaient
là des troubles que quelques herbes médicinales et
plantes aromatiques pourraient guérir.
L'herboriste nous reçut immédiatement bien que nous
n'ayons pas pris rendez-vous. Grande Jamaïcaine, la tête
couverte d'un foulard tricoté de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
elle fit signe à mon père de s'asseoir sur une chaise
placée devant un instrument semblable à celui d'un
ophtalmologue.
Avant de procéder à nos examens iridologiques, elle
nous rappela qu'elle n'était pas médecin et qu'elle
ne pouvait soigner aucune maladie. Cette précaution, nous
expliqua-t-elle, est une obligation légale bien qu'elle ait
guéri de nombreuses personnes - comme le pasteur de mon père
le lui avait dit - dont plusieurs cancéreux en phase terminale.
Elle prit un cliché de chacune des pupilles de mon père,
puis les agrandit sur ordinateur. En se penchant, elle examina le
blanc des yeux sur l'écran.
" Vous avez besoin de beaucoup de vitamines. " Elle indiqua
du doigt plusieurs taches minuscules pour appuyer ses propos. "
Il faut que vous nettoyiez votre organisme et que vous débloquiez
ces poumons. "
Lorsqu'elle eut achevé son diagnostic, elle tendit à
mon père une feuille où elle avait imprimé
une liste de plusieurs sirops et cachets qu'elle proposait à
la vente.
Après avoir examiné mon il, elle me dit que
j'avais un déséquilibre dans l'utérus.
Avais-je eu des retards de règles ? Avais-je effectué
un test de grossesse ?
Mon père, qui était plongé dans la lecture
d'un catalogue d'herbes médicinales hors de prix, leva soudain
la tête.
" Je n'ai aucune raison d'effectuer un test de grossesse, lui
dis-je. Mon mari et moi, eh bien... nous avons toujours pris des
précautions. "
Mon père ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais ses
mots se perdirent dans une longue quinte de toux, ce qui amena l'herboriste
à ajouter quelques articles supplémentaires à
sa liste.
" Il se passe quelque chose en vous, me dit-elle au moment
où nous la quittâmes, emportant pour deux cents dollars
de vitamines, coenzymes, oxygène liquide et antitussifs naturels
pour mon père. Les yeux ne mentent pas."
Le cabinet du docteur Padman était d'une tristesse à
donner le cafard. Tous les patients de la salle d'attente, des immigrants
antillais, africains et de l'Europe de l'Est pour la plupart, paraissaient
chercher leur respiration. Certains, comme mon père, parvenaient
avec peine à s'en sortir seuls, alors que d'autres traînaient
avec eux un réservoir d'oxygène portable.
Mon frère Bob, qui enseignait les matières générales
dans un lycée voisin, était celui qui, en raison de
sa proximité et des après-midi libres que lui laissait
son travail, accompagnait le plus souvent mon père dans la
salle d'attente. Néanmoins, après quelques visites,
lui aussi se mit à redouter cette pièce grise et lugubre,
ses odeurs de renfermé, sa peinture beigeasse écaillée
et ses affiches contre le tabac, parce que c'était l'endroit
où la condition critique de notre père apparaissait
sans aucune ambiguïté, où son avenir se révélait
des plus compromis. En même temps, c'était le lieu
où Papa semblait le plus à l'aise, où il pouvait
tousser sans gêne, parce que d'autres toussaient également,
certains même plus bruyamment que lui. Autour de lui, sur
les visages squelettiques et dans les voix essoufflées, il
trouvait sa place dans une sorte de continuum, où, comparé
aux autres, il ne s'en sortait pas trop mal.
Peu après notre arrivée, une infirmière demanda
à mon père de monter sur une balance. C'était
le moment des visites qu'il redoutait le plus, car il lui apportait
la preuve qu'il maigrissait. Avant de tomber malade, il pesait 77
kilos pour une taille de 1,75 mètre. En ce mois de juillet
2004, il n'accusait plus que 58 kilos.
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