Jean Daniel
Les miens
Faut-il présenter Jean Daniel ? Journaliste éminent,
fondateur historique du Nouvel Observateur, dont il est toujours
l'éditorialiste, il est l'auteur d'un grand nombre d'essais
et de Mémoires. Citons, entre autres, Le temps qui reste,
Le refuge et la source, l'Ami anglais, Cet étranger qui me
ressemble.
Elle
e jour où un
instituteur a eu l'idée de nous demander de faire une rédaction
sur le thème " Comment aimez-vous votre mère
? ", j'ai eu la première révolte de mon enfance.
J'étais déconcerté et même choqué
à l'idée que l'on ose poser une telle question. La
vivacité de ma réaction m'étonne encore aujourd'hui
et sur le moment je n'aurais pas pu en parler comme je vais le faire
ici. Mais il me semblait que l'on me demandait si j'étais
une fille ou un garçon, si le ciel était bleu et si
les oiseaux chantaient quand il pleuvait.
Ma mère était en moi, j'étais en elle, et cela
ne regardait personne. Nous faisions ensemble partie de l'ordre
du monde, de la planète ou sinon du cosmos. Nous faisions
partie non pas de ce qui existait et qui pouvait cesser de l'être,
mais de ce qui était. Nous représentions l'être
sans lequel ne règne que le néant. J'avais environ
huit ans et habituellement de bonnes notes en rédaction.
Cette fois-là, j'ai eu 2 sur 20 parce que j'avais eu la prétention
de juger la question qui m'était posée et de traiter
en somme l'instituteur d'imbécile.
Pour moi, dans ma petite ville, dans ma petite rue, dans ma petite
maison, il y avait ce que les autres appelaient la vie. Mais lorsque
j'y pense, il y avait plus encore. Il y avait ce qui n'a pas de
commencement ni de fin et cet ordre des choses dont seulement un
dieu pouvait garantir ou justifier la pérennité.
Je viens de placer la barre très haut et poursuivre à
ce niveau va m'être difficile. Je suis le seul survivant d'une
famille de onze enfants. C'est-à-dire que pendant environ
trente années, ma mère a donné naissance et
a élevé, avec un dévouement obsessionnellement
attentif, mes trois surs et mes sept frères. Cela veut
dire aussi qu'elle méritait de penser tout de même
et un peu à elle. Or cinq ans après le dixième,
contrairement aux recommandations des médecins, je suis arrivé,
nullement attendu, aucunement désiré et provoquant
au surplus chez l'auteur de mes jours une maladie dont les soubresauts
me faisaient trembler : l'épilepsie. Le nom même de
cette maladie me donne aujourd'hui encore un malaise. Plus tard,
j'ai appris que cette maladie avait ses lettres de noblesse et qu'entre
autres Dostoïevski et Flaubert en avaient été
les victimes. Mais ils n'avaient pas été, eux, dans
leur enfance, contraints d'assister à l'intolérable
spectacle des crises.
J'ai gardé le souvenir du médicament indispensable
aux épileptiques, le Gardenal. Lorsque je sortais avec ma
mère, j'en avais toujours moi-même quelques comprimés
dans l'une des poches de ma veste. Elle avait ce que l'on appelle
des absences, même après que l'on eut réussi
à apprivoiser sinon à dompter sa maladie. Soudain,
elle se figeait, elle bredouillait et elle posait sur moi un regard
fixe de détresse. Les médecins avaient recommandé
qu'on la mît à l'abri de toute émotion brutale.
Il fallait lui cacher certaines mauvaises nouvelles. Il fallait
donc lui mentir. C'est à cette époque que j'ai appris
que la vérité pouvait être meurtrière
et cela devait toujours me marquer. Pendant un temps, je me suis
senti malade comme elle, en elle, puisque nous ne faisions qu'un.
Et puis un jour je me suis senti responsable aux deux sens du mot.
D'abord parce que j'avais été la cause de sa maladie
et ensuite, soudain, avec la puberté, parce que je voulais
à tout prix acquérir la force de la guérir.
J'avais un beau-frère médecin qui avait chez lui tous
les livres sur le sujet. Je me cachais pour les lire.
Pour autant et par miracle, entre deux crises, qui d'ailleurs s'espaçaient,
ma mère n'a jamais cessé d'aimer la vie comme on savait
l'aimer chez nous, c'est-à-dire avec une confiance enracinée,
comme si les instants de répit et de joie devaient forcément
succéder aux contrariétés et au désarroi.
Je devais apprendre plus tard que seuls les convalescents savent
ce que peut être un moment véritable de vie. Il y a
bien l'innocence, mais elle dure peu et elle est vite menacée.
Je ne sais pourquoi ma mère m'a fait partager, sans me le
dire, cette conviction. Et elle n'a jamais cessé de me bouleverser
par le sens qu'elle avait de la compassion. C'est le mot le plus
juste. Elle avait appris à souffrir avec les autres. Mais
elle vivait aussi comme si une sorte de force obscure ou de justice
immanente procurait de bénéfiques répits à
ceux qui sortaient de la tourmente. De toute façon, elle
avait une expression conjuratoire : " Le pauvre ! " Quel
que fût l'être dont nous parlions, elle le plaignait
à l'avance des souffrances qu'il n'avait pas encore endurées,
même s'il se croyait privilégié.
Ma mère chantait volontiers. Elle était accompagnée,
dans l'évocation des opérettes 1900, par la coiffeuse
qui venait, tous les deux ou trois jours, refaire son chignon. Ma
mère n'avait rien d'une " Jewish mama ". Elle n'a
jamais rien fait pour me garder près d'elle, m'empêcher
de partir ou me rejoindre. Il lui semblait que ce qu'il y avait
d'elle en moi devait s'envoler vers les grands espaces et que l'aube
devait tenir ses promesses. Elle me disait : " Tu vas partir.
Tu ne dois pas rester dans ce trou. " Et à l'époque,
curieusement, cela me semblait normal. Si je partais, et quand je
partirais, je l'emporterais en moi.
J'ai raconté ailleurs l'émotion qui m'étreignait
très tôt le matin, alors que je partageais la chambre
de mes parents parce qu'il n'y avait plus de place ailleurs. Ma
mère se levait avec précaution en croyant pouvoir
ne pas me réveiller, entrouvrait les persiennes, se mettait
un châle et faisait sa prière en implorant son dieu
de protéger tous les siens. J'ai encore dans les oreilles
le timbre de cette cantate murmurée.
Il ne m'arrivait pas souvent de lui poser des questions, mais un
jour je l'ai vue plus triste que d'habitude après sa prière.
Elle m'a appris comme une catastrophe qu'il était arrivé
quelque chose de terrible sur notre terrasse. Je m'attendais au
pire. Pour elle, c'était bien le pire qui était arrivé
: les voisins avaient décidé d'élever de deux
étages leur maison, obstruant ainsi le somptueux spectacle
que nous donnait la vue sur la montagne, sur cette partie magique
de l'Atlas tellien qui domine les plaines de la Mitidja. La vue
de cette montagne accompagnait le rythme de notre vie à toutes
les saisons. D'abord, parce que, dans un coin de la terrasse, se
trouvait la buanderie où on lavait à grande eau les
immenses draps pendant la cérémonie de la lessive.
Les draps étaient ensuite étendus sur des fils de
fer et le parfum de la lessive s'engouffrait dans toute la maison.
Ensuite, parce que nous pouvions jouer au football ou bien dormir
sous les étoiles, à ciel ouvert, en mettant des matelas
sur les tomettes lorsque les nuits devenaient tropicales. Chaque
année, pendant les deux premières semaines de février,
nous attendions que les cimes de Chréa devinssent neigeuses.
C'était pour nous une fête et une fierté. Ne
plus attendre la neige, ne plus la voir, était tout simplement
inconcevable.
En fait, ma mère ne pensait qu'à mon père,
qui montait sur la terrasse pour fumer sa seule cigarette de la
journée. Il y était heureux et désormais ce
bonheur simple et profond lui serait retiré. " La vie
ne sera plus la même pour ton père, m'a dit ma mère.
" Pas seulement pour lui, bien sûr, mais lui, à
ses yeux et aux nôtres, le méritait plus que les autres.
Je suis monté sur la terrasse avec elle et c'était
comme si le ciel lui-même avait disparu, comme si le soleil
ne nous réchaufferait plus, comme si on nous avait jeté
un sort. Il y a eu des cris déchirants venant des terrasses
voisines. On a entendu des protestations monter vers nous depuis
les ruelles. Et j'ai vu sur le visage de ma mère des larmes
que je n'avais jamais encore découvertes, même lorsque
l'un de mes frères ou l'une de mes surs était
gravement malade. Et je commençais à trouver que le
" bon Dieu " ne pouvait être que sourd ou sadique
pour lui infliger de telles épreuves. Je crois que pour la
première fois de ma vie, l'idée du meurtre m'a paru
dans l'ordre des choses. Depuis, j'ai toujours détesté
les murs. Je n'ai pas attendu celui de Berlin ou celui de Jérusalem
pour haïr ce qui sépare, ce qui enferme. Sans notre
vue sur les montagnes, nous étions dans un ghetto.
Nous avons retrouvé l'espace et le soleil, la lumière
et la délivrance un jour où, ayant découvert
que j'étais, par la taille, un peu plus grand qu'elle, nous
avons dansé ensemble, comme c'était l'usage pour les
fêtes du 14-Juillet ou pour la fin de Pâques dans une
forêt maritime. On y célébrait la Mouna, qui
était une sorte de brioche judéo-espagnole. Et c'est
un jour de Mouna, tandis que je dansais avec elle, que je l'ai entendue
dire qu'elle savait que je partirais d'abord pour Alger et puis
pour le bout du monde. C'était la guerre. C'est ce que j'ai
fait. C'est en Tripolitaine que j'ai reçu de ma plus jeune
sur le témoignage d'amour le plus émouvant depuis
qu'il y a des lettres d'amour. Elle me disait qu'après qu'elles
eurent échangé quelques mots sur moi, ma mère
avait ainsi résumé leur conversation : " Quand
Jean reviendra, nous n'aurons plus le droit d'être malheureuses.
"
Et quand je suis revenu, ce fut le bonheur à l'état
pur. A chacun de mes retours, plus tard, elle se sentait plus forte,
plus lumineuse, plus rayonnante. Surtout, elle était fière,
non pas de ce que j'étais devenu, qui lui importait peu,
et à quoi elle ne comprenait d'ailleurs pas grand-chose.
Elle était fière que les autres me voient près
d'elle et d'être, en somme, redevenue elle-même. Plus
tard, pendant la guerre d'Algérie, elle ne m'a jamais dit
un mot sur ce que lui disaient les voisins pour dénoncer
mes positions. J'ai appris, il n'y a pas longtemps, que les miens
avaient même été menacés de mort. Probablement
ignorante, ma mère, elle, n'avait qu'une peur secrète
: celle du moment où je repartirais. Je savais qu'elle se
demandait si elle ne souffrirait pas davantage de me voir repartir
qu'elle n'était heureuse de me voir arriver.
Souvent, à la réflexion, je me suis demandé
ce que je pouvais faire de mieux dans la vie que de lui procurer
une telle plénitude. Je me cherchais une excuse dans le fait
qu'elle m'avait toujours poussé à partir et à
me séparer d'elle. Mais je n'arrivais pas à me convaincre,
sauf par l'idée que sans avoir réalisé les
grandes choses qu'elle souhaitait pour moi, j'avais tout de même
pu réunir près de moi les êtres qu'elle aurait
aimés.
Je me suis posé la question, plus tard, de savoir si l'on
n'était pas responsable, aussi, du bonheur que l'on procurait,
même si l'on ne le partageait plus. Les textes classiques
sur la mère, aujourd'hui, sont ceux de Romain Gary et d'Albert
Cohen. Ce sont de grands témoignages par le fait que ces
deux écrivains ont eu honte d'avoir eu honte de leur mère.
Et que souvent ils ont vécu avec la peur d'avoir cette honte.
Voilà une chose qui m'a été épargnée.
J'ai toujours été fier de ma mère.
La chose que je regrette, c'est de n'avoir pas pu lui fermer les
yeux quand elle s'est éteinte. J'étais alors blessé
et je cherchais à survivre tandis que la vie se retirait
d'elle. Je ne l'ai pas vraiment pleurée. Je ne me souviens
d'aucun accablement particulier. Peut-être avais-je survécu
pour elle et ce qu'elle emportait de moi en partant m'avait-il permis
de lui survivre. Et ce qu'elle me laissait d'elle ne me quitterait
jamais.
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