Jean
Daniel
Soleils d'hiver
carnets, 1998-2000
Jean Daniel est le directeur-fondateur
du Nouvel Observateur. Il est l'auteur de
nombreux ouvrages - romans, nouvelles, essais.
1998
Dimanche 6 septembre - Camus
ourquoi
un film ?
En décembre 1997 Max Armanet m'informe qu'il
a, sans ma permission, demandé à
Bernard Rapp de me confier le soin de
réaliser un Camus dans sa série " Un
siècle d'écrivains ". J'y prête
peu d'attention. Je suis resté sur le refus
opposé par Olivier Todd après la
publication de sa biographie de Camus de
coopérer avec qui que ce soit, "
fût-ce avec Jean Daniel ", pour
réaliser un film commandé par la BBC.
J'y pensais tout de même parfois, surtout
d'ailleurs depuis que j'avais obtenu ce prix Albert
Camus dont, pour mon regret, Catherine, sa fille, a
supprimé l'institution.
C'est le jour où je reçus à
Lourmarin ce fameux prix Camus, que j'ai eu
l'inspiration des soleils d'hiver et de mon
goût pour les convalescences. Je tournai
autour de cette idée longtemps, en pensant
à Camus. Et puis un jour, nous avons
déjeuné avec Jacqueline
Lévi-Valensi, présidente de la
Société des amis d'Albert Camus, et
Francis Huster qui avait monté et
interprété la Peste. Je leur ai dit :
" Je veux parler du bonheur. " Ils ont
été surpris, silencieux et
bientôt, comme frappés par
l'évidence, franchement approbateurs.
C'était simple, convaincant, cela n'avait
pas encore été fait. Avec un livre ce
serait plus facile, pensai-je soudain. Je le ferai
donc après le film. Nous avons ensuite
travaillé de manière plus ou moins
intense, plus ou moins intermittente, sans rigueur
véritable pendant les six premiers mois de
l'année, alors que j'achevais mes Carnets
(Avec le temps). Et puis, un jour, Joël
Calmettes, réalisateur rigoureux et fervent
camusien, Max Armanet et Philippe Cazer me
demandent d'évoquer Camus librement sans
ordre, ni thème, ni plan. Ils vont
enregistrer mon improvisation, ou plutôt mon
évocation à voix haute et cela doit
nourrir la recherche de textes et d'images en
attendant de donner une forme définitive au
scénario conducteur.
Je dis que de cet homme tragique, souvent
austère, plusieurs fois tenté par le
suicide, infiniment vulnérable et infiniment
orgueilleux, une image demeurait pourtant dans mon
esprit, qui les dominait toutes : celle du bonheur.
C'est évidemment paradoxal. En principe, ce
n'est pas cela le bonheur et ce n'est pas lui, ce
n'est pas Camus. Le bonheur, c'est le sentiment
d'une vraie complétude, d'une volonté
sans limites temporelles, c'est une installation,
ce n'est pas un mouvement. Ce n'est ni la joie
éphémère, ni la
béatitude éternelle. Il ne suffit pas
d'avoir chanté ses amours avec la mer ou
d'être sorti avec des amis des nuits
entières pour d'innocentes débauches.
Il y a quelque chose que je cherchais, une autre
explication que je ne trouvais pas. J'ai fini par
la découvrir tout simplement en
moi-même.
Depuis le temps que je me démarque, que je
me distingue et que je fuis l'identification, il
fallait bien que je m'y résigne. C'est en
moi que j'ai trouvé la vérité
de Camus : non pas le bonheur, mais un mouvement
continu vers lui, une tension éperdue qui
finit par se transformer en une sorte de
stoïcisme de la volupté,
d'ascèse du plaisir, d'inventaire
pathétique de tout ce qui constitue les
obstacles, les limitations au bonheur. D'où
l'idée de la compatibilité de la
recherche du bonheur avec le sens du tragique, et
parfois du sacré. Tout cela était en
moi de manière à la fois profonde et
simple, viscérale et spontanée. Avec
des singularités, bien sûr, et
heureusement. Par exemple, je n'ai jamais
pensé que l'on pût se priver
d'espérance, comme Sisyphe, Meursault et le
docteur Rieux devaient le préconiser.
J'aimais que Malraux eût écrit que
l'honneur de l'homme consistait à
réduire sa part de comédie, laissant
entendre qu'il n'y arriverait jamais tout à
fait. Avec le temps se termine par cette phrase : "
Nous ne pouvons vivre que dans la comédie ou
l'illusion. " Affecter d'oublier que l'on est
mortel ou agir comme si on ne l'était pas.
Camus a passé son temps à refuser
l'une et l'autre en estimant que c'était la
grandeur de l'homme. Contrairement à lui, je
n'ai jamais pu imaginer Sisyphe heureux.
Reste que je partageais avec lui très
tôt, depuis toujours, ce problème, qui
est d'ailleurs celui de tous les hommes, mais
qu'ils vivent peut-être parfois d'une
manière un peu plus exaltée en
Méditerranée. Alors l'idée
m'est venue que le seul point de vue d'où
l'on pouvait apprécier le parcours de Camus
et la vocation de son message, c'était la
recherche du bonheur. Un beau titre serait " Ce
redoutable désir d'être heureux ". Il
me manquait la notion de tragique à laquelle
Camus tenait tant. Il a appelé son Caligula
une tragédie de l'intelligence. J'ai
décidé de choisir : Une
tragédie du bonheur.
Mercredi 9 septembre - Michel Bouquet,
Jean Bonneterre, l'amitié
Je n'étais pas seul, heureusement, l'autre
soir, au théâtre de l'Atelier, pour
voir, non pas une pièce mais un homme. Un
acteur, Michel Bouquet, au faîte de son art.
Un bonheur. Je l'ai dit à la fin de mes
Carnets précédents : plus je
désespère de l'humanité, plus
j'admire ce que certains arrivent à faire
malgré elle. Et voici des années et
des années que je vois cet acteur
s'élever, s'accomplir, prendre la mesure de
ce qui, au-delà de la perfection du
métier, valorise le mieux le personnage
qu'il incarne et l'auteur qu'il sert. J'ai cette
même impression lorsque Alfred Brendel joue
du Schubert : il le sert.
Qu'est-ce qui peut, au fond, procurer plus de
bonheur que d'admirer ? De pouvoir le faire ? Aimer
? Etre aimé ? Etre touché en
même temps par la grâce des honneurs et
l'accord avec soi-même ? Bien sûr. Mais
j'ai souvent pensé que s'il arrivait
à la France d'être malheureuse,
c'était parce que l'esprit de
dénigrement y est tellement plus brillant,
plus scintillant qu'ailleurs. L'ironie y est
considérée comme l'un des Beaux-Arts.
Et bien sûr, elle finit par l'être !
Mais quand j'observe le plaisir éperdu
qu'ont certains critiques à ne pas aimer
quelque chose, et à le détester au
point d'en écrire des colonnes, au lieu de
l'ignorer et de s'en aller aimer ailleurs, alors je
sais que je n'aurais pas envie, en tout cas, de
bénéficier de leur compagnie. Il en
faut ? Sans doute, sans doute. Sacha Guitry disait
: " Les critiques, quand je les lis je suis
blessé, quand je les vois je suis
vengé. " La virtuosité euphorique,
vindicative et assassine n'arrive plus,
hélas, à me distraire. Mais revenons
à ce bonheur.
Avant la retraite, titre de la pièce que je
viens de voir, n'est sans doute pas le spectacle le
mieux conçu pour se réconcilier avec
l'homme. Encore qu'il soit bien connu que l'art
transforme en plaisir la description du malheur.
Mais l'auteur, Thomas Bernhard, n'a pas la
réputation de trouver Dieu ailleurs que
partout (c'est un mot de Gide) ni d'hésiter
entre Apollon et Dionysos. C'est un catholique
autrichien qui pense que dans son pays trop
nombreux sont ceux qui, n'ayant rien appris ni rien
oublié, estiment qu'ils n'ont pas eu le
malheur d'être nazis mais d'être
vaincus, à cause d'une erreur de l'Histoire.
Erreur qui sera bientôt, comment pourrait-il
en être autrement, triomphalement
corrigée. La pièce est un huis clos
à trois personnes, comme chez Sartre, un
homme et deux femmes. Lui est un ancien officier
nazi, responsable d'un camp de concentration,
aujourd'hui président d'un tribunal, et qui
vit à jamais dans le souvenir d'une
rencontre illuminée avec Himmler.
Ce n'est pas une pièce de plus sur le
nazisme. Ce que l'auteur fait dire, fait penser
à son personnage, est d'une telle
cohérence dans la démesure, d'une
telle évidence obsessionnelle dans la
démence, que l'on est en présence
d'un miroir du destin de l'humanité quand la
haine, l'amertume, la rancur et l'envie la
dévorent. On peut faire son miel au passage
des morceaux de bravoure sur l'aversion que suscite
dans de tels esprits la démocratie, avec son
cortège de drogués, de
délinquants, de pervertis, où, dans
l'anarchie des murs et l'éclatement
des familles règne l'argent, l'argent,
l'argent. On comprend la vraie genèse des
régimes totalitaires nazi ou bolchevique,
comme de tous les intégrismes religieux :
l'idée qu'à la fin des fins, toutes
les formes de profit sont contraires à
l'honneur. Et l'on tremble que cette idée,
toujours forte et souvent juste, ne parvienne de
nouveau à déboucher sur le
désastre.
La lettre d'amour
Dans ce personnage, notre Michel Bouquet est,
comment dire, irremplaçable. Que je le
tienne pour le plus grand acteur français
vivant est affaire d'opinion. Mais il faut le voir
sur scène flamboyer dans son
interprétation. " Flamboyer " : en creux, en
profondeur. Comment ce sacré bonhomme se
sert de tout ce qu'il a en lui de robotisé,
de raide, avec ses bras qui décollent de son
corps dans une mécanique sourde, son front
de compositeur inspiré, ses yeux tels ceux
d'un aveugle qui, à chaque instant, recouvre
la vue. Il faut voir comment il se sert de cette
camisole imposée pour atteindre l'essence du
théâtre. Le tout, avec cette
imperceptible distance qu'un Fresnay, qu'un Jouvet
mettaient jadis entre leurs personnages et
eux-mêmes. Enthousiasme ? Nous avons eu, il y
a une éternité, un coup de foudre
l'un pour l'autre. Nous ne nous étions
jamais revus jusqu'à cette entrée des
artistes, après le rideau baissé.
Nous nous sommes aperçus que nous ne nous
étions pas quittés.
Mais qu'est-ce que cela veut dire que l'on ne s'est
pas quittés ? De l'antichambre des
coulisses, tandis que Michel Bouquet se
démaquillait, sa femme, toute joyeuse de
m'accueillir, m'a dit : " Comme il va être
heureux ! Ce que vous écrivez ne cesse de
l'accompagner et tous les quinze jours il dit qu'il
faut qu'il vous écrive. Après il
conclut : mais à quoi cela peut bien servir
? Qu'est-ce que cela pourrait ajouter ? Il m'est
proche. Je le sais. Il doit le savoir. " Non. Pour
être franc, je ne le savais pas.
J'étais même loin de m'en douter. Je
ne sais pas pourquoi les acteurs, certains d'entre
eux en tout cas, et surtout ceux du
théâtre, m'ont toujours
intimidé. Lui, si j'avais suivi mon envie de
le revoir, je crois que je n'aurais pas su quoi lui
dire et que ma timidité l'aurait à
son tour intimidé, bien que ce ne soit pas
le handicap le plus répandu chez les
acteurs. Mais en sortant du théâtre,
je me suis demandé en quoi consistait cette
" amitié ", de quoi elle pouvait bien se
nourrir. L'admiration mutuelle n'est pas un lien
suffisant. De toute façon, je n'ai jamais
pensé que dans mon métier je
m'étais élevé aussi haut que
lui dans le sien. L'amitié, c'est tout de
même autre chose. Bien sûr, on peut
rester longtemps sans se voir. C'est ce que pensait
Julien Sorel, lorsqu'il se demandait avec qui il se
sentait le lien le plus fort.
En rentrant chez moi, j'ai éprouvé le
besoin de retrouver cette lettre de Jean
Bonneterre, un ami d'enfance, pour qui
l'amitié était le seul trésor
de la vie, mais qui ne pouvait que s'étioler
devant l'éloignement et le silence. Comme il
disait, elle se figeait.
Nous avions été séparés
par la guerre d'Algérie et notre lien
n'était plus qu'épistolaire,
intermittent et pathétique. Puis un jour,
apprenant que je serais de passage à
Montélimar, où lui-même
résidait depuis peu, il m'a fixé un
rendez-vous. J'y fus à l'heure et au lieu
dits. J'attendis en vain. Une jeune fille est venue
de sa part me remettre une magnifique lithographie
d'un orientaliste et une lettre, celle que je
n'arrive pas à retrouver. Il me disait qu'il
ne pouvait ni ne voulait me voir, qu'il en avait
trop peur, qu'il préférait conserver
intact le souvenir d'un lien qui l'accompagnait
dans la vie. C'était une lettre d'amour et
je l'ai lue comme telle. Mais elle se poursuivait
par un cri développé contre le monde
qui ne permettait plus l'amitié. Où
était le temps où un instinct nous
prévenait que l'un était disponible
pour l'autre et où il était possible
de le siffler au-dessous d'un balcon pour le voir
apparaître avec un large sourire de
reconnaissance. Comment pouvait-on se
déclarer amis sans vérifier,
lorsqu'on était séparés, que
l'autre n'était ni malheureux, ni malade, ni
disparu ? Comment peuvent être unis des amis
qui, à la fin du repas, décident de
payer " chacun sa part " ? Quelle expression
horrible, " chacun sa part " ! Pourquoi toutes les
conversations se terminent-elles par " on se
téléphone " ? Cette humanité
n'est pas faite pour nous, disait Jean Bonneterre.
C'est celle qui va vieillir solitaire et
abandonnée dans les mouroirs et que l'on va
enterrer dans les cimetières bidonvilles qui
font fuir les vivants. Et par-dessus tout, le fait,
disait-il, de ne pouvoir échanger les
impressions sur chaque sensation, sur chaque
événement, sur chaque lecture, sur
chaque concert, enlevait tout sens à
l'amitié. Que reste-t-il à partager
alors, sinon le souvenir ? Eh bien,
protégeons-le.
Lundi 14 septembre
" Camus, je me souviens... "
J'ai toujours eu le sentiment d'avoir une dette
à l'égard de Camus, et d'une certaine
façon, c'est de cela que je veux m'acquitter
aujourd'hui. Tant de choses nous rapprochaient
qu'il me serait aujourd'hui presque plus facile de
dire ce qui me séparait de lui. Une forme
d'engagement journalistique, politico-moral, nous
était commune bien sûr. Comme un
mélange d'hédonisme et de
puritanisme, ainsi qu'un certain sens du
sacré, qu'il tenait il est vrai à
détacher de toute transcendance, alors que
ma propre façon de ne pas croire
était déjà religieuse...
Lorsque je pense pourtant à ce qui l'aura
rendu si attachant à mes yeux pendant toutes
ces années, c'est bien à cet "
héroïsme du bonheur ",
déjà souvent évoqué,
que je songe avant tout. C'est l'image même
de lui qui s'est imposée à moi
lorsque j'ai appris sa mort, en ce tragique jour de
janvier 1960.
Je me trouve alors à Tunis en conversation
avec les représentants du FLN
algérien. Ahmed Boumendjel, frère de
mon condisciple au lycée d'Alger - Ali,
défenestré en mars 1957 par les
parachutistes -, Ahmed me prévient : " On te
cherche partout. Tu dois retourner à ton
hôtel, il y a une communication urgente. "
Pourquoi ne puis-je téléphoner depuis
les bureaux de Boumendjel ? Pourquoi ne puis-je
appeler Paris sans retourner à l'hôtel
? On insiste pour que je le fasse de là-bas.
Je retourne au Tunisia Palace. Je redoute qu'il ne
s'agisse de ma mère. Elle est malade. Chaque
fois j'ai peur pour elle. J'appelle Paris. Philippe
Grumbach répond :
" Courage, Jean. Camus vient d'être victime
d'un grave accident.
- Accident ?
- Accident d'auto.
- Grave ?
- Très grave...
- Il est mort ?
- Oui. "
Ce n'est pas ma mère, mais d'un seul coup,
c'est la jeunesse, toute ma jeunesse qui
disparaît. Toute l'intensité. Toute la
passion. Le sens même de la vie.
J'erre dans les rues de Tunis. Je finis par revenir
à l'hôtel. Nouveau coup de
téléphone. Cette fois, c'est
Jean-Jacques Servan-Schreiber : " Nous n'avons pas
voulu troubler votre chagrin. Mais il me faut
l'article cette nuit et je ne vois pas qui d'autre
pourrait le faire. François Erval me charge
de vous dire qu'il éprouve la même
chose que vous et qu'il compte sur vous. "
Je veux tout de même en savoir plus.
J'appelle Erval. C'est lui qui va prononcer ces
phrases qui sonnent comme les balles du pistolet de
Meursault, comme les coups du destin :
" Camus s'est tué sur une route droite,
déserte et sèche. " A la façon
dont il prononce ces trois mots, je comprends qu'il
me suggère que c'était pour Camus
l'heure de mourir. " Droite ", " déserte ",
" sèche ".
" Il allait vite ?
- Très vite.
- C'était sa voiture ?
- Non. Une Facel Vega, celle de Michel
Gallimard.
- Camus conduisait ?
- Non, c'était Michel, il est
grièvement blessé.
- Il va s'en sortir ?
- On ne croit pas.
- Camus a souffert ?
- Il est mort sur le coup. "
J'ai ensuite, plus tard, d'autres détails.
Camus était assis dans la Facel Vega
à côté de Michel Gallimard, qui
conduisait probablement assez vite. Derrière
eux se trouvaient Janine Gallimard et sa fille
Anne, qui avait alors dix-sept ans. L'accident a eu
lieu au début de l'après-midi, sur la
Nationale 6, une route bordée de platanes,
entre Villeblevin et Villeneuve-la-Guyard. La Facel
Vega a heurté un platane. Seules Janine et
Anne Gallimard sont sorties indemnes de la voiture
disloquée. Camus avait le crâne et la
colonne vertébrale brisés, tandis que
Michel Gallimard était dans le coma. C'est
un médecin, lui aussi nommé Camus,
pur hasard, Marcel Camus, qui fit le constat.
Je vide les trois librairies de Tunis des
uvres de Camus. Je m'enferme. Je m'immerge.
Je suis tellement transporté par la lecture
de certaines pages que j'en oublie que l'auteur est
mort. Il ressuscite par ses uvres.
J'écris sans m'arrêter. Tandis que je
le vois revivre, triomphant sous ma plume, c'est
à ma jeunesse que, lentement, je dis
adieu.
La résurrection
Je dicte mon article dans un recoin du hall de
l'hôtel, vers deux heures du matin, à
une secrétaire qui s'est
dérangée parce qu'elle était
aussi bouleversée que moi. Je vais ensuite
en taxi apporter mon texte au fret aérien.
Il n'y a ni télex, ni fax, à cette
époque. Me reviennent à l'esprit,
dans la voiture qui me conduit à
l'aérodrome, les scènes où
Camus est en moi le plus vivement présent.
Toutes des images d'intensité. Le coup de
téléphone un jour, de quelqu'un qui
me dit : " Allô, Daniel ? Ici Camus. Je ne
vous connais pas, mais... " Le rendez-vous à
la Rhumerie Martiniquaise, tandis qu'Adamov et
Stanislas Fumet officient chacun dans son coin avec
une cour de jeunes gens autour d'eux. Un
dîner rabelaisien à la Palette,
boulevard Montparnasse, où René Char
hurle, enivré, qu'il conseille à
Sartre et à Beauvoir de l'éviter ce
soir-là. Le moment pathétique au
Vieux Paris, près de la montagne
Sainte-Geneviève, avec Marie Susini
où lui, Camus, nous apprend qu'il ne peut
plus s'exposer au soleil. Et qui ajoute qu'il ne se
mettra à l'ombre que pour mieux
célébrer la lumière. Une plage
bordée de ruines romaines, où les
jeunes filles aux bras nus sont dédaigneuses
et irrésistibles ; une scène de
théâtre, où il ne cesse de
souligner pour moi le " génie " de sa Maria
(Casarès) ; les tribunes d'un match de
football, d'où François Erval et lui
vocifèrent leurs encouragements ; un bal du
14-Juillet ; une nuit dans une boîte de
prostituées ; une imitation de Fernandel ;
une saoulerie dans un couscous de la rue
Monsieur-le-Prince : le poète Jean Senac, si
jeune alors, nous rejoint à la fin du repas.
Lui est encore sobre et il est amoureux. De Camus,
bien sûr. Il est jeune et il pleure parce
qu'il croit son idole indifférente. Camus le
fait boire et lui récite un de ses
poèmes, à lui, Senac. Une
soirée de lecture où il
déclame Lope de Vega, Herman Melville et le
fameux monologue du Grand Inquisiteur dans les
Frères Karamazov. Son regard tout
pétri de tendre admiration pour Louis
Guilloux, pour René Char, avec une nuance de
protection pour Guilloux, une nuance de respect
pour Char. La scène d'amour où chez
Jean et Vivette Bloch-Michel, Camus et Jacques
Monod font connaissance. La tendresse entre ces
hommes qui s'admirent, qui s'estiment et qui savent
qu'ils vont s'aimer.
Et puis j'évoque ce jour, ce fameux jour
où, revenant du désert
algérien, du côté de Laghouat
je crois, il me raconte, lyrique, ivre de bonheur,
son éblouissement. Plus rien n'existe autour
de nous dans ce petit bureau de Gallimard. Il y a
tout l'air des grands espaces dans ses yeux.
Janine, " la Femme adultère ", titre de la
nouvelle qu'il va en tirer, c'est lui. Ce n'est pas
pour rien qu'il dédiera cette nouvelle
à Francine, sa jeune femme. Car il l'a
trompée avec la seule contemplation
éblouie et mystique d'une nuit saharienne.
Comme il a trompé ses maîtresses, ses
amis, tandis qu'il croyait épouser d'un seul
coup la sensualité du cosmos entier. Il est
heureux. Le bonheur est fait pour lui. Il rend les
autres heureux. Non par séduction. Par
contagion.
J'ai toutes ces images à l'esprit. Elles
n'ont que le bonheur en commun. Un bonheur fait de
volupté et d'exaltation, qui incite sans
cesse au dépassement. C'est l'image simple
et forte qui s'impose à moi, alors qu'il
vient de mourir tragiquement et que je sais
pourtant tout ce qui s'est opposé dans sa
vie à sa rage de bonheur et à sa
volonté éperdue de le dispenser. Sa
mort s'éloigne : j'ai passé la nuit
à l'intérieur de la vie de ses
phrases, de ses mots. Je ne songe plus en ce moment
à séparer le bonheur de sa traduction
dans un langage travaillé mais limpide,
tantôt valéryen, tantôt gidien,
tantôt malrucien. L'un de ses premiers textes
- " Intuitions " -, porte en épigraphe une
phrase de Gide : " J'ai souhaité
d'être heureux comme si je n'avais rien
d'autre à être. "
Il y a cette volonté d'être heureux.
Il y a tout ce qui s'y oppose : misère,
maladie, mort des enfants, sort des
humiliés... Tout cela dans
l'indifférence d'un Dieu dont la seule
excuse est qu'il n'existe pas. Tout cela tandis que
le soleil brûle, que la mer fascine et que la
beauté des femmes obsède. C'est
contradictoire, c'est déchirant, c'est
absurde.
Notre séparation
C'est un Camus parmi d'autres. Je sais bien que
c'est le mien que je raconte ici. Anciens amis ou
nouveaux lecteurs, nous en avons tous un. C'est
d'autant plus le mien que ce jour où
j'apprends sa mort, je recompose tout. Je me
conduis comme un veuf abusif. Il est mort, donc il
est à moi. Il n'appartient plus aux siens ?
Donc il est à tout le monde !
C'est-à-dire que je suis seul
désormais avec lui ! Pourtant, il a rompu.
En tout cas, il s'est éloigné,
pendant la guerre d'Algérie. Je l'ai fait
entrer à l'Express. Il a accepté
parce qu'il voulait aider Mendès France
à revenir au pouvoir, pour prendre en main
le dossier algérien. Trois fois par semaine,
il venait dans mon bureau et nous lisions ensemble
les articles qu'il apportait. Pour le principe,
parce qu'il affectait de jouer le rôle de
subordonné, je corrigeais une virgule ou un
accent circonflexe. Et puis un jour, il a
quitté l'Express. On s'est moins vus. La
fête d'amitié qui durait depuis plus
de dix ans s'est arrêtée. J'ai
reçu un petit mot de rupture affectueuse,
qui se terminait par cette phrase : " L'important
est que vous soyez comme moi,
déchiré. "
Qu'est-ce qui nous a séparés ?
Etait-il heureux avec moi ? J'étais si
heureux avec lui. Je le comprenais à
demi-mot, à demi-geste, à
demi-soupir. Je devançais ses humeurs. Je
prolongeais ses phrases. Et puis un jour, un beau
jour, un sombre jour que je voyais venir, que
j'avais vu venir de loin, il n'a plus voulu prendre
son parti de la guerre. Et moi, écrivant
chaque semaine, j'étais un peu la guerre.
Et, pour lui, j'enrageais de l'être. Je
croyais que l'on ne pourrait jamais faire la paix,
sans négocier l'indépendance avec le
FLN. Il croyait que, les atrocités
étant égales d'un côté
et de l'autre, on pouvait négocier une
fédération égalitaire de
toutes les populations d'Algérie. Il pensait
qu'on ne répare pas une injustice par une
autre, qu'on ne répare pas les
méfaits du colonialisme français par
la domination de l'islam. Vrai, disais-je. Mais ce
n'est pas à la puissance coloniale d'en
décider. Il estimait, contrairement à
moi, que rien n'est jamais trop tard ni
inéluctable. En Algérie, il
retrouvait sa vieille ennemie de toujours :
l'Histoire avec une majuscule, hostile, implacable,
cette Histoire au nom de laquelle on avait
prétendu par le passé lui faire
accepter n'importe quoi, tous les mensonges, toutes
les injustices : n'importe quoi. Il croyait aussi
qu'à partir d'un certain degré de
malheur, chacun devait hélas se
résigner à retrouver sa mère
et son camp. Il parlait comme un patriote
pied-noir. Je commençais à penser
comme un intellectuel français. Je l'aimais
tellement que je lui donnais obscurément
raison alors qu'il se trompait. Je me sentais
coupable de ne pouvoir être à ses
côtés. Lui parti, personne ne
m'intéressa plus vraiment dans mon
métier. Et une Algérie
indépendante, qui désavouerait Camus,
ne pouvait être vraiment la mienne. Ce fut
celle de Jean Senac. Il en est mort.
Mardi 15 septembre
Mars (la planète) et le colonialisme
Plus nous approchons de l'an 2000, et plus,
curieusement, les prévisions pour le xxie
siècle cèdent la place aux bilans,
aux inventaires et aux contre-expertises sur le
xxe. Au seuil de l'avenir, nous contemplons le
passé. C'est, d'après L.M., ce que
note un astrophysicien, transporté à
l'idée que le voyage vers la planète
Mars soit devenu une certitude familière.
Entre 2010 et 2020, précise-t-il. Il
répond ainsi sans le savoir à
certains de mes articles et à l'une au moins
de mes conférences faite au Mexique,
reproduite dans la revue d'Octavio Paz (Vuelta). "
De l'avenir faisons table rase ", tel était
le titre de ma conférence.
Si je le comprends bien, l'histoire des murs
ne l'intéresse pas. Elles sont de plus en
plus barbares et il croit au bel avenir de la
guerre. Ce sont les aventures de l'esprit qu'il
trouve prodigieuses. Que nous apprennent sur
l'homme les guerres et les conflits ? Rien que nous
ne sachions déjà. Sauf, bien
sûr, si nous perdons du temps à
rêver à la paix universelle. Les
guerres idéologiques sont pires que les
conflits de souveraineté. Tandis que les
progrès dans la connaissance de la
matière, de la vie et de l'univers sont tout
simplement stupéfiants. On ne devrait
déjà pas trouver naturel que l'on
puisse vérifier aussi aisément
l'existence objective d'une planète qui a
été simplement calculée par
l'esprit d'un savant. Je salue cette ivresse
rationaliste, singulièrement
accompagnée d'une résignation
à la barbarie humaine. Rien n'est plus
émouvant que l'étrange joie qui
illumine le visage de cet astrophysicien
exalté.
Je me penche d'une autre manière sur notre
siècle. Notre génération est
entrée dans la guerre avec le nazisme, dans
l'idéologie avec le socialisme, dans la
culpabilité avec le bolchevisme et dans le
militantisme idéaliste avec
l'anticolonialisme. C'est ce dernier aspect qui
avait intéressé si fort Octavio Paz.
Après avoir été
révoltés que l'homme puisse
aliéner l'homme, nous nous sommes
insurgés contre le fait qu'une nation
pût en exploiter une autre. Je l'ai dit
à François Furet : tous ceux qui
résument le siècle par les seuls
bilans noirs du nazisme et du bolchevisme passent
à côté d'un
phénomène planétaire. J'avais
tout de même arraché à
Soljenitsyne l'aveu que le colonialisme
s'était rendu coupable des pires crimes
contre l'humanité. Dans tous les
débats autour de la Shoah et du stalinisme
on ne prend jamais en compte l'affaissement de
civilisations entières du fait de
l'occupation coloniale. Cela montre à quel
point nous sommes demeurés
occidentalo-centristes, et cela, au moment
où l'on nous parle de village
planétaire, de terre-patrie et de citoyens
du monde. Sans doute les convulsions
régressives de la décolonisation
ont-elles redonné confiance à la
conscience occidentale. Mais elle ne peut pas pour
autant récupérer une innocence a
posteriori. Tout ce qui se passe d'atroce en
Algérie et ailleurs, aujourd'hui, ne saurait
justifier l'aveuglement néo-raciste des non
musulmans de ce pays marqué par la
malédiction.
L'accueil fait aux Carnets
Les commentaires sur mes Carnets (Avec le temps)
sont inespérés. Je me suis fait avec
ce journal intime tenu pendant vingt-huit ans des
amis que je ne connaissais pas et j'ai noué
des liens avec des femmes et des hommes que je
croyais fort éloignés de moi, ou tout
simplement indifférents. Bien sûr, je
dois faire un sort particulier ici à cet
immense article de François Nourissier sur
lequel je reviendrai quand j'aurai relu certaines
de ses uvres. Car cet homme, qui se
découvre une connivence si fraternelle avec
moi, en fait je ne le connais pas encore vraiment.
Je sais simplement qu'avec Marguerite Duras et
Michel Tournier, il fait partie des " trois grands
".
Jeudi 17 septembre
L'affaire Monica Lewinsky
Le procureur américain, Kenneth Starr,
justifie le caractère scabreux de ses
investigations par la nécessité
où il se trouve de contrer l'argumentation
des avocats de Bill Clinton. Ces derniers,
utilisant une casuistique d'ailleurs douteuse et
que André Burguière m'incite à
retrouver dans certains ouvrages de jésuites
sur le " Manuel des confessions ", ont
prétendu que la nature des privautés
des deux " amoureux " de la Maison Blanche n'avait
rien à voir avec les délits sexuels
récemment définis dans une
jurisprudence.
Les méthodes inquisitoriales de ce procureur
évoquent celles des procès en
sorcellerie. L'objectif était autrefois de
déceler chez les sorcières
supposées, l'esprit de Satan. Cette fois, il
s'agit de délivrer une stagiaire de la
souillure commise sur sa personne par un Satan
incarné par le président des
Etats-Unis. L'esprit, lui, est le même :
faire décrire, décrire encore et
décrire sans cesse des scènes
sataniques et graveleuses. A relire les
écrits de Robert Mandrou sur les "
Magistrats et sorciers en France au xviie
siècle ", la parenté devient
même évidente ! Au hasard : " En 1643,
l'évêque d'Evreux François
Péricard vient avec son pénitencier
à Louviers enquêter sur des nonnes
déclarées possédées.
L'une d'entre elles, Madeleine Bavent, est
"convaincue d'apostasie, sacrilège et magie
d'assistance à un sabbat et assemblée
de sorciers et magiciens, d'avoir honteusement
prostitué son corps aux diables, aux
sorciers et autres personnes de la copulation
desquelles estant devenue grosse par plusieurs
fois". "
Contre les psychanalystes de l'âme
américaine et de son fameux puritanisme, je
trouve décidément que ce Kenneth
Starr réincarne quelques figures anciennes
de l'Eglise catholique davantage qu'il ne
s'insère dans la tradition du
protestantisme. Il y a eu deux moments au fond dans
l'Histoire où les théologiens d'une
part et les commissaires de l'autre n'ont pas fait
de différence entre vie privée et vie
publique. L'Inquisition et les procès de
Moscou.
Dimanche 20 septembre
Ma drogue
Ce journal italien me demande si j'aime vraiment la
télévision : il insiste sur le mot "
vraiment ".
J'ai un poste de télévision. Je n'ai
pas d'ordinateur (ou du moins ce n'est pas moi qui
m'en sers : je dicte. Je dicte en marchant. Si je
ne marche pas, je ne pense pas. Je marche, donc je
suis). Pas de Mac, mais un
téléviseur. Je peux même avouer
que j'ai deux postes. Pourquoi deux ? Parce que je
n'ai pas le même goût que les miens. Je
peux rester des heures à regarder des matchs
de tennis. Je peux me réveiller en pleine
nuit pour suivre l'Open d'Australie et admirer les
nouvelles merveilles de 17 et 19 ans, Martina
Hingis et Anke Huber, voir aussi mon cher Pete
Sampras se faire battre par un terrible Croate.
J'ai avec ce petit écran indiscret et
encombrant des rapports de drogué. Et comme
je suis aussi un grand lecteur, je ne peux pas dire
que la télévision me simplifie la
vie. Au fond, je crois que j'aime le petit
écran lorsque je me trouve un bon alibi pour
le regarder. Si je suis malade, ou après une
longue journée d'écriture, de
lecture, de discussions, quand j'ai le sentiment de
pouvoir me permettre un polar des plus
médiocres, une affreuse série B,
quelque chose que j'aurais honte d'aller voir au
cinéma, que je subis du haut de ma noble
fatigue avec un amusement indulgent et
dédaigneux.
Suis-je amateur d'Arte et des émissions
littéraires ? Sans doute. Il m'arrive
même d'apprécier la séduction
avantageuse de Michel Serres, qui n'a sans doute
pas le génie pédagogique de
Pierre-Gilles de Gennes, mais qui rend contagieuse
sa passion pour l'histoire des sciences. Cependant,
je ne suis pas tout à fait sûr
d'être de l'avis de Bernard Pivot sur la
télévision dite culturelle. Je ne
vais pas chercher ma culture dans les images. Je
préfère voir les grands films au
cinéma, les grands tableaux dans les
musées, les belles photos dans les albums.
J'aime bien au contraire, l'avouerai-je, les
variétés (surtout les imitateurs), le
cirque, les défilés de mannequins,
les émissions religieuses, les documentaires
sur les animaux, les parachutistes qui, en chute
libre, réalisent le plus beau rêve de
l'homme. Ce qui m'assomme désormais, ce sont
les émissions politiques et les pornos hard
: rien de plus répétitif, si j'ose
dire, que ces deux genres.
Cela dit, la semaine dernière, j'ai fait mon
édito sur deux images, dont je proclamais
non sans théâtralité, qu'elles
rendaient irremplaçable la
télévision : celle d'Arafat regardant
Clinton parler de sa vie sexuelle et celle de
Castro entendant le pape condamner le capitalisme.
Soudain, j'étais fier de ma drogue ! Comme
quoi l'idée de chercher une cohérence
chez le téléspectateur est une
incongruité. Car le pouvoir de la
télévision, c'est
précisément cela : elle ne laisse pas
indemnes ceux qui la regardent. Elle les
façonne, les conditionne, les perturbe et
les sature. Il y a en tout cas une chose vraie, la
seule peut-être : en vacances, je n'ai jamais
de télévision. Je lui suis, sur tous
les plans, infidèle et je m'en trouve fort
bien. Je fais alors de beaux discours sur la
nuisance intellectuelle de la consommation
d'images. Mon entourage m'écoute avec ennui
et politesse. Mais pour peu que j'aperçoive
un poste alentour, je me jette sur lui. En
général, c'est à
l'étranger, et le présentateur me
semble parler le sanscrit du Sud ou le finnois du
Nord. Mais je suis piégé,
hébété, fasciné. C'est
pour moi qu'Umberto Eco a dit que la
télévision rendait intelligents les
gens qui n'ont pas accès à la culture
et abrutissait ceux qui se croient cultivés.
C'est d'ailleurs à moi qu'il l'a dit.
Reste que grâce à la
télévision, la vie des animaux, le
ballet des dauphins et les danses des surfeurs, les
skieurs des glaciers ont
révélé les nouveaux dieux du
siècle. Les défilés de mode ?
Je n'y serais jamais allé. Je m'enchante de
la démarche de ces mannequins félins
méprisants et parfaits, chez lesquels les
mouvements ne font que souligner la beauté
des lignes.
Jeudi 24 septembre
Les peuples pour Clinton
Je contemple, rasséréné, les
chefs d'Etat, de gouvernement ou les
représentants des peuples présents
dans cette assemblée de l'ONU qui font une
ovation à Bill Clinton. Cette ovation n'est
pas seulement un témoignage de
solidarité avec un homme injustement
harcelé dans une affaire privée, ni
une simple riposte à un Congrès
américain qui a pris des positions
agressives contre l'ONU avant de s'attaquer
à Clinton. C'est une façon de
rappeler à leurs devoirs les appareils
politique, judiciaire et médiatique de la
nation la plus puissante du monde.
Le peuple américain ne s'est pas, lui,
déshonoré. Les sondages n'ont
cessé de montrer la volonté populaire
de maintenir à la Maison Blanche un
président que Washington avait pu croire
discrédité. Mais lorsque sont venues
à son secours les voix de Nelson Mandela,
Václav Havel, Helmut Kohl, Tony Blair,
Jacques Chirac et Lionel Jospin, on a vu
naître un sursaut qui exprime à la
fois un désaveu radical des méthodes
inquisitoriales et une volonté de s'opposer
à leur contagion hors des Etats-Unis.
Sur qui rejaillit la honte en définitive ?
Eh bien sur notre métier. Sur une vicieuse
acception de la " transparence ". Sur les "
innovations " que la technique a introduites dans
la communication. Les effets multiplicateurs de ces
innovations ont débouché sur un
désastre moral. Les chaînes de
télévision qui n'ont pas
réussi à s'entendre (sauf en
Allemagne et en France) pour résister
à la diffusion du déshonneur ne
peuvent plus prétendre à un
crédit quelconque. Elles nous font perdre,
à nous tous, et pour longtemps, encore un
peu plus de l'autorité qui nous restait. Je
voudrais trouver les mots pour dire tout cela
publiquement, en forçant
l'intérêt, l'attention, la
conviction.
Samedi 3 octobre
Un Marocain exemplaire
Un vieil ami devient Premier ministre à
Rabat. Ce n'est pas la première fois que
cela arrive dans mon long parcours. Senghor, Felipe
González, Mário Soares, Olof Palme.
Chaque fois j'en suis heureux et fier. Mais aussi
d'une manière paradoxale un peu inquiet.
Comme si l'honneur m'en revenait pour une infime
partie et que je l'estime immérité.
Etrange modestie par procuration. C'est la
première fois depuis le règne
d'Hassan II que les socialistes sont appelés
au Maroc à diriger un gouvernement.
Abderrahmane Youssoufi, le nouveau Premier
ministre, n'est pas n'importe qui. Il a
derrière lui quarante ans de militantisme
progressiste. Il a été le bras droit
de Ben Barka, avant de devenir le second du
prestigieux Abderrahim Bouabid - " le Juste " -, et
a été l'avocat de toutes les causes
des droits de l'homme dans le tiers-monde. Homme
intègre, silencieux, solide, à l'aise
dans plusieurs langues et dans plusieurs pays,
Youssoufi - qui au physique est pratiquement le
sosie de l'écrivain Emmanuel Roblès -
a connu plusieurs fois les prisons du royaume avant
un long exil en France.
Je connais cet homme depuis toujours. Je lui fais
confiance. En dépit des préventions
de ses amis français il est monarchiste
comme Ben Barka et Bouabid le furent. Dans la
situation où se trouve le Maroc, il pense
que le trône incarne le plus fort symbole
d'unité et de stabilité. Ce sentiment
monarchique remonte, pour ce qui est de la gauche
marocaine, à l'envoi en exil par la France
du sultan Mohammed V : " En faisant de Mohammed V
un martyr de l'indépendance le colonialisme
a procuré à la monarchie une
légitimité pour longtemps
irréversible. " C'est, selon Youssoufi, ce
que pensait Ben Barka avant d'être
enlevé et assassiné.
L'avenir dira si Hassan II s'est inspiré de
l'exemple du roi Juan Carlos lorsque ce dernier a
désigné Adolfo Su*rez comme Premier
ministre des nouvelles institutions monarchiques...
Ou de l'exemple de François Mitterrand
appelant Michel Rocard pour en terminer une fois
pour toutes avec un homme dont il en avait assez
d'entendre vanter l'intégrité et la
compétence.
Jeudi 8 octobre
L'Europe sans de Gaulle
Par tempérament, par choix, par discipline,
je n'ai aucune espèce d'envie de sommer le
lecteur d'être européen ou pas, sous
peine d'être un imbécile ou un ignare.
Ce dissensus primaire et péremptoire me
paraît encore plus misérable que le
consensus mou et affaissé des pensées
dites uniques, ou correctes, je ne sais plus. Je
veux au contraire saluer l'une de ces
périodes où l'Histoire hésite,
où le passé déclinant
n'accouche pas encore de l'avenir et où le
présent lui-même est frappé
d'incertitude. En est-ce fini de la France, de la
nation, de son histoire ? Oui, je comprends,
j'approuve, de l'intérieur, dans mon intime,
ceux qui doutent et se posent des questions
à la hauteur de la complexité d'une
transition vertigineuse. J'ai passé une
partie de ma vie à tenter de sauver la
nation du nationalisme, sans pour autant me
résigner à ce qu'elle se dissolve
dans un ensemble où elle perdrait son
âme et sa volonté. Ceux qui prennent
parti de manière brillante et lapidaire,
à la française si j'ose dire,
préférant la polémique
à l'analyse et l'imprécation à
la réflexion, me paraissent, pour tout dire,
indignes de vivre une telle époque. Cela
dit, bien sûr, on devine trop chez tous ceux
qui signent les textes contre le traité
d'Amsterdam et la construction européenne
une frilosité conservatrice et une
crispation d'arrière-garde, ils refusent de
constater que plusieurs nations européennes,
les plus importantes, ont déjà mis en
commun les attributs principaux de leur
souveraineté. Il n'y a plus de vraies
frontières en Europe et notre avenir
à construire nous fait parfois simplement
revenir à un glorieux passé de
l'ère médiévale, où
l'on pouvait sans passeport voyager d'une
université à l'autre, de Heidelberg
à Padoue, de Paris à Grenade et de
Montpellier à Edimbourg. Il nous manque
l'homme, le poète, le grand architecte qui
pourrait faire le pont entre ce passé
réel et cet avenir improbable.
C'est par prescience de tout cela que les nations
font preuve d'une telle nostalgie identitaire.
Jamais elles n'ont manifesté une telle
hostilité aux idéologies et aux
religions qui déclarent les
frontières abolies. Même la fameuse "
quête des origines " s'efforce d'effacer la
nostalgie des racines nationales. L'unité
des musulmans, comme celle d'ailleurs des Arabes,
n'est décidément plus qu'un
thème litanique et incantatoire. Ni le
marxisme, ni le christianisme, ni l'islamisme n'ont
réussi à rassembler leurs
fidèles. Quant au judaïsme vécu
à l'israélienne, il suffit que la
menace disparaisse pour qu'aussitôt, chacun
ait envie de retrouver sa nation d'origine.
La vérité, soupçonnée
mais non assumée, est que la
souveraineté nationale telle qu'elle a
été conçue de la
Révolution à de Gaulle n'a plus
aucune espèce de réalité. Mais
rien n'est plus dérangeant ni même
choquant que cette évidence. C'est un moment
particulier dans la vie et l'histoire d'une
nation.
Si de Gaulle manque à ce point aujourd'hui,
c'est tout simplement qu'il incarnait la France et
que les concessions qu'il aurait pu faire à
l'Europe et à la modernité seraient
apparues comme des audaces de sa - donc de notre -
souveraineté. Lorsque de Gaulle a
proclamé la fin de l'Algérie
française, l'abandon des départements
français d'Algérie, il est apparu
comme le chirurgien du destin qui annonçait
l'avenir. Pour que vive la France, il fallait
qu'elle s'amputât.
L'excellente étude que Pierre Maillard a
publiée aux éditions Tallandier sur "
de Gaulle et l'Europe " conduit à penser que
jamais de Gaulle n'eût approuvé la
monnaie unique : " frapper monnaie " est l'un des
attributs essentiels de la souveraineté, on
ne peut le confier à personne. Mais il
montre bien que si de Gaulle redoute une certaine
unité de l'Europe, ce n'est pas pour
perpétuer contre le vent de l'Histoire une
France immobile, c'est parce qu'il veut une "
Europe européenne " indépendante des
Etats-Unis. De plus en plus, cela deviendra son
obsession. Soudain, le fameux " noyau dur "
national, se transforme en un " noyau dur "
européen.
Alain Peyrefitte ne cite-t-il pas d'ailleurs lui
aussi ce propos de De Gaulle... " Notre politique,
Peyrefitte, je vous demande de bien le faire
ressortir, c'est de réaliser l'union de
l'Europe... Mais quelle Europe ? Il faut qu'elle
soit véritablement européenne. (...)
L'Europe doit être in-dé-pen-dan-te.
"
De Gaulle manque en ce moment parce que nous sommes
dans une période de transition
révolutionnaire et que seul il avait le
charisme pour l'accompagner. Eût-il
été pour l'Europe qui est en train de
se faire, il eût incarné la voix qui
fait comprendre et qui entraîne. Le peuple,
aujourd'hui, est abandonné à ses
doutes.
Nous sommes crispés sur un patriotisme
français à l'ancienne alors que le
patriotisme européen n'est pas encore
né. C'est un rude passage. L'Europe a le
visage incertain et fascinant de l'avenir. On a
dû éprouver cela lorsque les Armagnacs
s'unirent aux Bourguignons pour dessiner le visage
de la France, quand l'unité italienne fut
forgée et imposée par Cavour, et
aussi avec la naissance de la première
fédération américaine. Cette
métamorphose du sentiment patriotique donne
le vertige. J'avoue y avoir cédé,
dans la mesure où je me sens loin de mon
intime dès lors que je franchis les
frontières des pays francophones. Et si le
français disparaissait, je sombrerais avec
lui.
Jeudi 15 octobre
Fascinante Edith Stein
Fascinante histoire. Je parle de celle d'Edith
Stein, cette jeune philosophe juive de langue
allemande qui, sans jamais cesser d'être
intensément solidaire de sa famille
persécutée, se convertit au
christianisme pendant les années 30, peu
avant l'arrivée des nazis au pouvoir.
Après sa conversion, et même
après avoir été admise dans un
carmel en Allemagne, elle n'a cessé de
célébrer chez ses parents
bouleversés toutes les fêtes juives
qui, auparavant, l'avaient laissée plus ou
moins indifférente : Kippour, Pourim et
Pessah. Envoyée dans un couvent aux
Pays-Bas, et avertie qu'on l'y poursuivrait
jusque-là, elle demande son transfert au
Carmel de Fribourg. Les religieux suisses
responsables de cette institution mettent six longs
mois à décider d'accepter son
admission. Six mois, à cette époque
où chaque jour est compté ! Les nazis
viennent l'arrêter le jour où elle
reçoit la réponse du Carmel de
Fribourg. Ils l'enverront à Auschwitz. Elle
y sera gazée dès son arrivée,
le 9 septembre 1942.
La lecture du livre que Sylvie Courtine-Denamy lui
consacre, ainsi qu'à Hannah Arendt et Simone
Weil, m'enchante. L'enfant prodige est née
en 1891 à Breslau, en Posnanie,
dernière de onze enfants. Elle a le don de
conceptualiser n'importe quelle anecdote. Un esprit
construit pour la philosophie. Très
tôt, elle est attirée par les travaux
de Husserl, le père de la
phénoménologie. Pour se rapprocher du
grand penseur converti comme bien d'autres au
protestantisme, elle obtient de se rendre à
Göttingen où, selon elle, et pour son
bonheur, " on ne fait que philosopher, jour et
nuit, à table, dans la rue, partout ". On
dit d'elle que c'est une "
phénoménologue-née ". C'est
Adolf Reinach et sa femme, juifs d'abord convertis
au protestantisme puis au catholicisme, qui
l'introduisent auprès du grand homme. Elle
soutient une thèse qui enthousiasme le
maître et elle devient son assistante.
D'abord édifiée, sinon
illuminée, par la vie de sainte
Thérèse, en 1921, elle va confronter
Husserl et saint Thomas, et finira par y trouver
les " réponses claires " qui la mettront sur
le chemin du catholicisme. Au sortir de
l'orthodoxie juive, elle avait eu sa " crise
d'incroyance ". Paradoxalement, c'est grâce
à la conversion au christianisme qu'elle va
retrouver une certaine fidélité
judaïque. Parlant des juifs, elle dit
simplement " nous ". Au moment de l'accession de
Hitler au pouvoir, Edith Stein pressent la menace
qui pèse sur son peuple et sur
elle-même. " Soudain, j'ai eu cette
lumière que Dieu avait encore une fois
appesanti sa main sur son peuple et que le destin
de son peuple était aussi le mien. " Elle
cherche alors en vain à obtenir l'audience
privée du pape Pie XI pour le persuader de
promulguer une encyclique sur la question juive. Ne
pouvant l'atteindre, elle lui écrit. Elle ne
recevra pas de réponse.
C'est en 1934 qu'Edith reçoit l'ordre et
l'habit : elle devient Teresina Benedicta de la
Croix. L'entrée au Carmel ne constitue
à aucun moment une protection contre les
persécutions. Et elle en est
persuadée. Depuis donc ce couvent des
Pays-Bas où elle s'est
réfugiée, Edith rédige le 9
avril 1939 son testament : " Dès maintenant,
j'accepte la mort que Dieu a prévue pour
moi. Je le fais avec joie (...). En expiation pour
le refus de foi du peuple juif. (...) Pour le salut
de l'Allemagne, de la paix du monde, des miens
vivants ou morts... " Edith Stein, " fille
d'Israël bénie par la croix ", fut
béatifiée par Jean-Paul II à
Cologne le 4 mai 1987. " Les juifs qui l'admirent
peuvent la considérer comme l'une des leurs.
Les chrétiens qui l'invoquent ne
sépareront pas sa mémoire de
l'Holocauste et de la Passion du Christ. " Ce sont
les propos du pape lui-même.
Soit. Mais comment oublier cette phrase du
testament : " En expiation pour le refus de foi du
peuple juif ". La canonisation d'Edith Stein en
1998 soulève des questions vieilles comme le
monothéisme mosaïque. La vocation
d'Israël ne peut-elle s'accomplir que dans le
Christ ? Les juifs doivent-ils expier le refus de
cet accomplissement comme l'ont prétendu
certains grands inquisiteurs ? Jésus est-il
le Messie annoncé dans certains versets
d'Isaïe ? Ne pas oublier pour autant que
l'histoire d'Edith Stein, juive chrétienne,
nous ramène au ier siècle. Au temps
où des juifs ne reprochaient à
d'autres juifs que de ne pas reconnaître la
divinité de Jésus. Ils ne
réclamaient pas d'expiation.
En canonisant Edith Stein, Jean-Paul II a-t-il
voulu affirmer que la sainteté ne pouvait
être trouvée qu'au bout du chemin de
la conversion ? En vérité, ce pape
polonais revient de très loin. Dans son pays
comme ailleurs, mais plus qu'ailleurs, on a eu du
mal à se résigner aux origines juives
du christianisme. Quand on l'a fait à
regret, on a considéré les
héritiers des juifs du ier siècle
comme responsables à tout jamais de la mort
de Jésus (le peuple " déicide "). Et
il aura fallu encore bien du temps avant d'accepter
la filiation judéo-chrétienne puis,
avec Vatican II, l'innocence du peuple
d'Israël ainsi que le caractère
sacré du Commencement mosaïque.
C'est la Shoah qui, quoi qu'on en dise, parce que
cela fait mal, est en train de consacrer le peuple
juif comme l'indispensable interlocuteur de la
première alliance de Dieu. Yahvé
(comme pour les chrétiens Jésus son
fils) choisira, élira le peuple martyr. Des
penseurs catholiques, Claudel, Maritain, Madaule,
n'ont rien dit ou suggéré d'autre !
D'une certaine manière, c'est l'inacceptable
Shoah qui donne pourtant un terrible sens à
l'Election. Que peut être, à la fin
des fins, cette Shoah qui n'aurait pas
été décidée par Dieu et
qui le laisserait indifférent ? Comment se
résigner au " silence " de Dieu ? Comment
déclarer qu'elle ne fait pas partie de la
sanction annoncée par tous les
Prophètes sous le simple prétexte de
sa monstruosité ? On n'en aura jamais fini
avec la question de savoir ce qu'il est permis de
penser après Auschwitz ; et avec la
tentation légitime, courageuse de
réinsérer la catastrophe
refusée dans le tragique accepté.
Le pape a souligné qu'Edith Stein
était morte parce que juive, bien qu'elle
eût vécu en chrétienne. Il a
rappelé que jamais elle n'avait renié
Israël. Au contraire. La sainteté
proclamée d'Edith Stein venait en somme,
dans l'esprit du pape, non pas de la seule
conversion de cette juive mais du fait qu'elle
avait subi, à la fois comme des millions de
juifs et comme des centaines de milliers de
chrétiens, une barbarie nazie contre
laquelle l'Eglise ne s'était pas
soulevée. En ce sens, cette canonisation
pourrait ressembler, au sein de l'Eglise, à
ce que serait un monument à la
mémoire du capitaine Dreyfus dont on
imposerait le culte à l'intérieur de
l'armée. Cette canonisation
témoignerait ainsi pour les deux religions.
Imaginons que c'est ainsi que le pape a
décidé de vivre l'accès
à la sainteté de la petite juive de
Breslau.
Jeudi 5 novembre
Pinochet et l'universel
Du jamais vu, de l'imprévisible, du sans
précédent : un dictateur que son
peuple n'éprouve pas le besoin de juger est
aujourd'hui mis en état d'arrestation par
une procédure internationale. L'arrestation
d'Augusto Pinochet ne relève pas d'une
condamnation de la dictature faite au nom de la
justice démocratique. Mieux : elle s'oppose
à la décision souveraine d'une nation
démocratique, le Chili, au nom de deux
concepts nouveaux : l'universalité du droit
et l'imprescriptibilité du crime contre
l'humanité, quel que soit l'âge du
criminel. C'est là l'essentiel. L'universel
est en train de prendre le pas sur l'international.
Tous les autres arguments brandis, soit en faveur
soit contre l'arrestation d'Augusto Pinochet, sont
passionnels et récusables.
Le droit international peut se fixer des
limitations en effet : en particulier celle de la
souveraineté des Etats. Mais le
caractère universel des droits de l'homme
les place d'emblée au-dessus des Etats, des
frontières, des civilisations et même
aussi, comme le souligne fortement Robert Badinter,
de la démocratie. L'expression même de
" droits de l'homme ", le rappel des chartes et des
déclarations, peuvent ne susciter que
désenchantement et scepticisme sinon
révolte dans un monde où près
d'un milliard et demi d'êtres humains ont
moins de six francs par jour pour survivre et
où les guerres civiles en Afghanistan, en
Algérie, en Irlande, au Congo, en Palestine
et au Kosovo débouchent sur la pratique de
l'oppression, de l'occupation et de la torture.
Alibi facile pour nos renoncements... L'important,
ce n'est pas d'observer l'évidence, à
savoir que l'injustice et la violence font encore
partie de l'histoire quotidienne des hommes. C'est
d'être attentif à la façon dont
la dénonciation de l'injustice et de la
violence s'enracine dans l'esprit humain au point
de déboucher sur une mondialisation de la
morale.
Jeudi 12 novembre
Leur pacifisme et le nôtre
Le désir de Lionel Jospin de
réintégrer dans la mémoire
nationale les mutins de la Première Guerre
mondiale, martyrs du Chemin des Dames, peut inviter
à autre chose qu'à se demander s'il
constitue oui ou non un accroc dans la
cohabitation. On peut y voir une illustration de la
façon dont les peuples vivent et jugent les
guerres qu'ils font ou qu'ils subissent.
Nous vivons aujourd'hui dans le souvenir d'une
guerre sainte et d'une croisade justifiée
contre le nazisme assimilé au Mal absolu.
Pas question d'hésiter alors sur le fait de
savoir si on devait ou non faire cette guerre. Les
hésitations furent le lot de ceux dont
l'Histoire allait faire des traîtres ou, pis,
des munichois. On ne s'est jamais consolé de
la capitulation de 1938 qu'avec deux phrases. Celle
de Blum : " Je suis partagé entre un
lâche soulagement et la honte " ; et celle de
Churchill : " Nous avons voulu éviter la
guerre dans le déshonneur, nous aurons le
déshonneur et la guerre. "
A cette lumière il ne pouvait être
question de tolérer, ni même de
comprendre, que des soldats se mutinent contre les
erreurs éventuellement monstrueuses de
certains de leurs généraux. Pendant
tout un temps, on a projeté sur la guerre de
14-18 les vertueuses préventions de la
guerre de 39-45. Le pacifisme est devenu alors
l'indignité suprême. Et
peut-être est-ce de ce sentiment, qu'il
estime gaulliste, que Jacques Chirac entend se
faire le porte-parole en désavouant le
Premier ministre. Mais cette réaction
élyséenne ne tient compte ni de la
réalité vécue de la
Première Guerre mondiale aux années
30 ni même des sentiments nouveaux nés
après la fin de la guerre froide et les
différentes mondialisations. On incline
depuis à penser que la violence est de moins
en moins accoucheuse de l'Histoire. On en
reviendrait presque au slogan d'un leader pacifiste
des années 30, Victor Margueritte : " Aucun
des maux que la guerre prétend guérir
n'est pire que la guerre elle-même. " Cette
réaction ne discrédite en rien la
Résistance. Simplement, elle en mesure le
prix.
On n'a souvent jugé les pacifistes qu'en se
référant au parcours de certains
d'entre eux pendant la Seconde Guerre mondiale :
Jean Giono, Céline, Marcel Jouhandeau,
Félicien Challaye, Henri Jeanson et tant
d'autres, qui n'auraient pas été
honnis s'ils avaient déclaré vouloir
mourir en combattant contre toutes les guerres au
lieu de choisir la guerre du vainqueur en faisant
l'éloge de la paix. Au nom du pacifisme on
peut refuser de tuer, mais si l'on n'est pas
prêt à mourir pour ce refus, on
devient un esclave.
L'un des rares écrivains qui aient vraiment
compris cela et qui a essayé de le faire
comprendre, c'est Jean Guéhenno. Grand
résistant dès 1940 par amour de la
nation, il avait été un grand
pacifiste dès après la guerre qu'il a
faite en 1914. Comme on lui demandait de
célébrer en 1968 le
cinquantième anniversaire de la victoire de
1918, il écrivit : " Il est clair
désormais depuis longtemps que mes camarades
ne sont morts que parce que l'Histoire est souvent
bête et criminelle et ce cinquantenaire ne
peut être que la commémoration de la
sottise et du crime. "
Jeudi 26 novembre
Cher Michel...
Malhonnête, Mitterrand ? Le fait que Michel
Rocard ait cru devoir le dire, lui, ancien Premier
ministre, ne m'a pas indigné. Simplement je
n'ai pu refréner un sentiment de tristesse
devant ce qui m'est apparu un moment comme une
inélégance.
Il est évidemment permis de débattre
sur la question de savoir si Mitterrand avait une
complicité avec un entourage canaille ou
s'il se contentait de se divertir des
gesticulations d'un tel entourage. Ce qui me
gêne en revanche, c'est d'entendre Michel
Rocard exprimer l'idée que s'il a
accepté d'être Premier ministre de
François Mitterrand pendant trois longues
années, ce fut uniquement par souci
d'empêcher les dérives virtuelles de
l'Etat mitterrandien, dérives qui eussent
été sans lui aussi graves que
fatales.
C'est manquer à une mémoire dont je
partage avec lui certains éclairs. Rarement,
en effet, ai-je vu Michel Rocard aussi
épanoui, aussi justement fier que lorsqu'il
m'a invité à lui rendre visite
à Matignon, dès le premier jour de
son mandat. Oscillant entre surprise et gratitude,
il me tint ce langage : " Décidément,
ce Mitterrand est ce qu'il est, je ne peux oublier
ce qu'il m'a fait, mais il a le souci des
intérêts de la nation et, me
concernant, il est beau joueur. "
Ce qui serait en définitive le plus
regrettable, c'est que Michel Rocard, au lieu de
nous faire réfléchir sur les
années Mitterrand avec rigueur et
sérénité, au lieu de nous
faire profiter de ses lumières
d'annonciateur d'une social-démocratie
aujourd'hui présente dans quinze pays
d'Europe, ne se manifeste que par des cris d'homme
blessé et vindicatif. Michel n'est pas
seulement un ami. Depuis plus de trente ans, chaque
fois qu'il s'est exprimé, je me suis senti
concerné.
Mais j'attends de lui qu'il se comporte en
héritier de Mendès France : un homme
qui, sans être au pouvoir, conserve, pour se
faire entendre de la nation, toute son
autorité intellectuelle et morale.
Jeudi 3 décembre
La vraie solidarité
Brouillard, incohérence, embarras du
gouvernement dans l'affaire des sans-papiers. Je
m'alarme surtout de voir que personne ne songe
à évoquer la question des conditions
d'arrivée et de séjour des
immigrés clandestins. Il serait pourtant
naturel de se préoccuper du
développement d'un véritable
quart-monde dans plusieurs régions
françaises.
Une vraie solidarité devrait conduire
à se demander quel logement, quel travail,
quelle éducation pour les enfants l'on
pourra offrir à toutes ces familles dans la
détresse. Tout le problème est
là. Proportionner le nombre
d'immigrés accueillis aux
possibilités de leur procurer dignité
et intégration, c'est ainsi qu'on pourrait
définir une politique
républicaine.
Jeudi 31 décembre
Utopie ou Révolution ?
J'opère peu à peu, dans la
réflexion la plus intense, et j'ose le dire
ici la plus douloureuse, ma conversion d'abord
difficile, aujourd'hui déterminée,
à l'Europe. Et je salue la monnaie unique.
Je veux écrire ici, dans ces Carnets, en
pensant à ce qu'un jeune chercheur pourra
trouver un jour lointain dans ses archives sur ce
que nous aurons dit les uns et les autres pour
saluer l'émergence de la " grande
révolution de 1999 ", celle de la
construction de l'Europe par l'euro.
J'ignore si l'on se gaussera déjà de
notre révolution comme d'une dangereuse et
candide utopie, un peu comme on parle des faiseurs
de paix universelle depuis Thomas Morus
jusqu'à l'abbé de Saint-Pierre. Ou si
l'on célébrera les jours où
les hommes, soudain un peu moins mauvais qu'on ne
les avait crus, lassés de s'entre-tuer ou de
s'ennuyer parce qu'ils ne le font plus, ont
décidé de construire au cur
d'un monde désolé un ensemble de
patries où la vie en paix, en commun et en
connivence serait possible. En ce cas,
l'idée de n'être pas à la
hauteur et à la mesure de cette page
d'histoire que nous aurons eu la chance de vivre,
cette idée a de quoi paralyser et
inhiber.
Tout de même, depuis qu'il est question de la
révolution de 99, ne doit-on pas dire que
notre monde ne mérite plus le nom d'Ancien
qu'on lui avait donné par rapport au Nouveau
? On peut avoir devant cette révolution, la
réaction critique du célèbre
Britannique Edmund Burke qui fustigea les
Conventionnels, ses contemporains, au nom de la "
force raisonnable de la coutume ". Mais on doit
convenir que le terme de Nouveau ne peut plus
concerner désormais le seul continent des
Amériques. Voici qu'il peut s'appliquer
soudain au continent même où
résidait l'Ancien. Avec une
différence notoire et lourde de
conséquences : les Etats américains
se sont unis en dépit du fait qu'ils
n'avaient rien en fait de passé. Les
Européens, en dépit du fait qu'ils
ont tout eu dans leur histoire. Reste que dans les
deux cas il s'agit d'une création. L'union
ne fut pas seulement une nécessité
pour les Américains. Et ce n'est pas
seulement un héritage pour les
Européens. C'est une volonté, un
choix et une libre décision de vivre
ensemble.
Et ces Européens, les voici
dépassés par leur audace, surpris par
leur ambition, craintifs et euphoriques,
prêts à dire devant ces terrae
incognitae tout aussi bien " Nous n'avons pas voulu
cela ! " que " Comme il était absurde
d'hésiter ! ". Cette ambivalence vient en
partie de ce qu'il ne s'agit que de la pauvre
volonté collective des
sociétés. Lorsque nous lisons que
Napoléon, comme plus tard Hitler, entendait
régner sur l'Europe, nous ne ricanons pas.
Mais nous avons tendance à trouver
présomptueux les projets trop grandioses de
sociétés entières : la
détermination d'un despote inspire plus de
sécurité que la liberté des
citoyens.
Donc, il s'agit bien d'une révolution.
D'où vient que les bâtisseurs d'Europe
ne soient pas salués chez eux et à
l'extérieur comme les constituants
américains, et plus tard, français,
l'ont été à leur époque
? Il n'y a pas d'Emmanuel Kant pour se
détourner de sa promenade, ni de Fichte, ni
de Hegel pour s'abandonner aux transports lyriques
sur l'humanité. D'abord la "
Déclaration des droits de l'homme et du
citoyen " et la devise " Liberté,
Egalité, Fraternité " avaient de quoi
nourrir ce fameux rêve de bonheur, une
idée neuve en Europe selon Saint-Just.
Ensuite, l'authenticité d'un projet ne se
jugeait alors ni à l'aune du degré de
souveraineté nationale
préservée, ni selon la
capacité présumée à
créer des emplois et à favoriser la
croissance. Or ce sont les deux critères,
archaïque pour l'un, prosaïque pour
l'autre, qui prévalent en ce moment.
Enfin et surtout, qui célébrerait-on
aujourd'hui ? Jean Monnet est au Panthéon,
ses compagnons Robert Schuman, Konrad Adenauer,
Paul Henri Spaak, Alcide De Gasperi, et leur
dernier héritier, François
Mitterrand, ont disparu - ce dernier
séjournant au purgatoire. Il nous reste
Helmut Kohl et Jacques Delors, dont la contribution
a été décisive. Mais nous ne
sommes pas en présence d'une
cathédrale dont nous aurions à nous
émerveiller que les bâtisseurs
anonymes aient disparu avant de voir leur
uvre achevée. Nous sommes devant
l'épure d'une décision abstraite qui
s'est frayé un chemin souterrain dans les
taupinières de Bruxelles et de Strasbourg,
pour apparaître vraiment aujourd'hui à
la surface, grâce à la
réalité palpable de cette monnaie
unique que l'on a baptisée de ce nom si
laid, euro, parce que notre chauvinisme
imbécile nous a conduits à refuser le
florin.
Je suis européen
Je suis donc européen. Je le suis devenu.
Non par indifférence à la nation : il
s'en faut de beaucoup, on l'a vu. Mais par
sensibilité prévenue contre
l'éventualité d'un retour du
nationalisme allemand. Contre cette
germanité qui, selon les Allemands
eux-mêmes, demeure lourde d'une potentielle
barbarie. J'ai fait bien du chemin, et parfois bien
des allers et retours, sur les méthodes mais
jamais sur l'idée que l'Europe était
l'un des grands projets du siècle. Si jamais
quelqu'un pouvait cependant me troubler dans mes
convictions, je crois que ce serait Régis
Debray. J'accepte en effet avec lui de penser aux
risques du " volontarisme désincarné
" des économistes européens tant que
n'est pas apparu sur les pièces de monnaie
de l'euro l'incarnation, le visage du patriotisme.
J'accepte d'autant plus cette attitude,
tocquevillienne par anticipation, qu'elle exprime
déjà un désenchantement devant
l'inéluctable, un aristocratique regret
d'une civilisation perdue et un consentement las
à l'idée que tout pourrait ne pas
être miraculeusement mauvais dans le projet
européen. Mais on ne peut rester dans cette
attitude. L'Europe ne possède encore ni ses
patriotes, ni ses poètes, ni ses soldats ?
C'est vrai. Mais elle possède un moteur
vivifiant : la rage d'en finir avec un passé
nationaliste où 150 conflits en moins de
deux siècles ont fait plus de 80 millions de
morts. Elle a une liberté à
maintenir, une structure économique et
sociale à construire, un exemple à
offrir au monde. Que propose-t-on de mieux à
l'intérieur de l'Hexagone ? Non, je ne veux
pas entrer dans l'Europe à reculons. Pour
cela, et comme le dit très bien Jacques
Delors, " nos gouvernants ont perdu en chemin le
testament des pères de l'Europe qui tenait
en trois mots : la vision, le cur et la
nécessité. Ils n'ont gardé que
la nécessité ". Difficile d'emprunter
ce chemin lorsque l'on est privé de
l'accompagnement des grandes voix historiques ?
Sans doute. Mais il faut entrer dans l'Europe les
yeux ouverts.
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