Premiers chapitres
Jean Daniel
Soleils d'hiver
carnets, 1998-2000

 

Jean Daniel est le directeur-fondateur du Nouvel Observateur. Il est l'auteur de nombreux ouvrages - romans, nouvelles, essais.

 

1998
Dimanche 6 septembre - Camus
 
ourquoi un film ?
En décembre 1997 Max Armanet m'informe qu'il a, sans ma permission, demandé à Bernard Rapp de me confier le soin de réaliser un Camus dans sa série " Un siècle d'écrivains ". J'y prête peu d'attention. Je suis resté sur le refus opposé par Olivier Todd après la publication de sa biographie de Camus de coopérer avec qui que ce soit, " fût-ce avec Jean Daniel ", pour réaliser un film commandé par la BBC. J'y pensais tout de même parfois, surtout d'ailleurs depuis que j'avais obtenu ce prix Albert Camus dont, pour mon regret, Catherine, sa fille, a supprimé l'institution.
C'est le jour où je reçus à Lourmarin ce fameux prix Camus, que j'ai eu l'inspiration des soleils d'hiver et de mon goût pour les convalescences. Je tournai autour de cette idée longtemps, en pensant à Camus. Et puis un jour, nous avons déjeuné avec Jacqueline Lévi-Valensi, présidente de la Société des amis d'Albert Camus, et Francis Huster qui avait monté et interprété la Peste. Je leur ai dit : " Je veux parler du bonheur. " Ils ont été surpris, silencieux et bientôt, comme frappés par l'évidence, franchement approbateurs. C'était simple, convaincant, cela n'avait pas encore été fait. Avec un livre ce serait plus facile, pensai-je soudain. Je le ferai donc après le film. Nous avons ensuite travaillé de manière plus ou moins intense, plus ou moins intermittente, sans rigueur véritable pendant les six premiers mois de l'année, alors que j'achevais mes Carnets (Avec le temps). Et puis, un jour, Joël Calmettes, réalisateur rigoureux et fervent camusien, Max Armanet et Philippe Cazer me demandent d'évoquer Camus librement sans ordre, ni thème, ni plan. Ils vont enregistrer mon improvisation, ou plutôt mon évocation à voix haute et cela doit nourrir la recherche de textes et d'images en attendant de donner une forme définitive au scénario conducteur.
Je dis que de cet homme tragique, souvent austère, plusieurs fois tenté par le suicide, infiniment vulnérable et infiniment orgueilleux, une image demeurait pourtant dans mon esprit, qui les dominait toutes : celle du bonheur. C'est évidemment paradoxal. En principe, ce n'est pas cela le bonheur et ce n'est pas lui, ce n'est pas Camus. Le bonheur, c'est le sentiment d'une vraie complétude, d'une volonté sans limites temporelles, c'est une installation, ce n'est pas un mouvement. Ce n'est ni la joie éphémère, ni la béatitude éternelle. Il ne suffit pas d'avoir chanté ses amours avec la mer ou d'être sorti avec des amis des nuits entières pour d'innocentes débauches. Il y a quelque chose que je cherchais, une autre explication que je ne trouvais pas. J'ai fini par la découvrir tout simplement en moi-même.
Depuis le temps que je me démarque, que je me distingue et que je fuis l'identification, il fallait bien que je m'y résigne. C'est en moi que j'ai trouvé la vérité de Camus : non pas le bonheur, mais un mouvement continu vers lui, une tension éperdue qui finit par se transformer en une sorte de stoïcisme de la volupté, d'ascèse du plaisir, d'inventaire pathétique de tout ce qui constitue les obstacles, les limitations au bonheur. D'où l'idée de la compatibilité de la recherche du bonheur avec le sens du tragique, et parfois du sacré. Tout cela était en moi de manière à la fois profonde et simple, viscérale et spontanée. Avec des singularités, bien sûr, et heureusement. Par exemple, je n'ai jamais pensé que l'on pût se priver d'espérance, comme Sisyphe, Meursault et le docteur Rieux devaient le préconiser. J'aimais que Malraux eût écrit que l'honneur de l'homme consistait à réduire sa part de comédie, laissant entendre qu'il n'y arriverait jamais tout à fait. Avec le temps se termine par cette phrase : " Nous ne pouvons vivre que dans la comédie ou l'illusion. " Affecter d'oublier que l'on est mortel ou agir comme si on ne l'était pas. Camus a passé son temps à refuser l'une et l'autre en estimant que c'était la grandeur de l'homme. Contrairement à lui, je n'ai jamais pu imaginer Sisyphe heureux.
Reste que je partageais avec lui très tôt, depuis toujours, ce problème, qui est d'ailleurs celui de tous les hommes, mais qu'ils vivent peut-être parfois d'une manière un peu plus exaltée en Méditerranée. Alors l'idée m'est venue que le seul point de vue d'où l'on pouvait apprécier le parcours de Camus et la vocation de son message, c'était la recherche du bonheur. Un beau titre serait " Ce redoutable désir d'être heureux ". Il me manquait la notion de tragique à laquelle Camus tenait tant. Il a appelé son Caligula une tragédie de l'intelligence. J'ai décidé de choisir : Une tragédie du bonheur.
 
Mercredi 9 septembre - Michel Bouquet,
Jean Bonneterre, l'amitié
Je n'étais pas seul, heureusement, l'autre soir, au théâtre de l'Atelier, pour voir, non pas une pièce mais un homme. Un acteur, Michel Bouquet, au faîte de son art. Un bonheur. Je l'ai dit à la fin de mes Carnets précédents : plus je désespère de l'humanité, plus j'admire ce que certains arrivent à faire malgré elle. Et voici des années et des années que je vois cet acteur s'élever, s'accomplir, prendre la mesure de ce qui, au-delà de la perfection du métier, valorise le mieux le personnage qu'il incarne et l'auteur qu'il sert. J'ai cette même impression lorsque Alfred Brendel joue du Schubert : il le sert.
Qu'est-ce qui peut, au fond, procurer plus de bonheur que d'admirer ? De pouvoir le faire ? Aimer ? Etre aimé ? Etre touché en même temps par la grâce des honneurs et l'accord avec soi-même ? Bien sûr. Mais j'ai souvent pensé que s'il arrivait à la France d'être malheureuse, c'était parce que l'esprit de dénigrement y est tellement plus brillant, plus scintillant qu'ailleurs. L'ironie y est considérée comme l'un des Beaux-Arts. Et bien sûr, elle finit par l'être ! Mais quand j'observe le plaisir éperdu qu'ont certains critiques à ne pas aimer quelque chose, et à le détester au point d'en écrire des colonnes, au lieu de l'ignorer et de s'en aller aimer ailleurs, alors je sais que je n'aurais pas envie, en tout cas, de bénéficier de leur compagnie. Il en faut ? Sans doute, sans doute. Sacha Guitry disait : " Les critiques, quand je les lis je suis blessé, quand je les vois je suis vengé. " La virtuosité euphorique, vindicative et assassine n'arrive plus, hélas, à me distraire. Mais revenons à ce bonheur.
Avant la retraite, titre de la pièce que je viens de voir, n'est sans doute pas le spectacle le mieux conçu pour se réconcilier avec l'homme. Encore qu'il soit bien connu que l'art transforme en plaisir la description du malheur. Mais l'auteur, Thomas Bernhard, n'a pas la réputation de trouver Dieu ailleurs que partout (c'est un mot de Gide) ni d'hésiter entre Apollon et Dionysos. C'est un catholique autrichien qui pense que dans son pays trop nombreux sont ceux qui, n'ayant rien appris ni rien oublié, estiment qu'ils n'ont pas eu le malheur d'être nazis mais d'être vaincus, à cause d'une erreur de l'Histoire. Erreur qui sera bientôt, comment pourrait-il en être autrement, triomphalement corrigée. La pièce est un huis clos à trois personnes, comme chez Sartre, un homme et deux femmes. Lui est un ancien officier nazi, responsable d'un camp de concentration, aujourd'hui président d'un tribunal, et qui vit à jamais dans le souvenir d'une rencontre illuminée avec Himmler.
Ce n'est pas une pièce de plus sur le nazisme. Ce que l'auteur fait dire, fait penser à son personnage, est d'une telle cohérence dans la démesure, d'une telle évidence obsessionnelle dans la démence, que l'on est en présence d'un miroir du destin de l'humanité quand la haine, l'amertume, la rancœur et l'envie la dévorent. On peut faire son miel au passage des morceaux de bravoure sur l'aversion que suscite dans de tels esprits la démocratie, avec son cortège de drogués, de délinquants, de pervertis, où, dans l'anarchie des mœurs et l'éclatement des familles règne l'argent, l'argent, l'argent. On comprend la vraie genèse des régimes totalitaires nazi ou bolchevique, comme de tous les intégrismes religieux : l'idée qu'à la fin des fins, toutes les formes de profit sont contraires à l'honneur. Et l'on tremble que cette idée, toujours forte et souvent juste, ne parvienne de nouveau à déboucher sur le désastre.
 
La lettre d'amour
Dans ce personnage, notre Michel Bouquet est, comment dire, irremplaçable. Que je le tienne pour le plus grand acteur français vivant est affaire d'opinion. Mais il faut le voir sur scène flamboyer dans son interprétation. " Flamboyer " : en creux, en profondeur. Comment ce sacré bonhomme se sert de tout ce qu'il a en lui de robotisé, de raide, avec ses bras qui décollent de son corps dans une mécanique sourde, son front de compositeur inspiré, ses yeux tels ceux d'un aveugle qui, à chaque instant, recouvre la vue. Il faut voir comment il se sert de cette camisole imposée pour atteindre l'essence du théâtre. Le tout, avec cette imperceptible distance qu'un Fresnay, qu'un Jouvet mettaient jadis entre leurs personnages et eux-mêmes. Enthousiasme ? Nous avons eu, il y a une éternité, un coup de foudre l'un pour l'autre. Nous ne nous étions jamais revus jusqu'à cette entrée des artistes, après le rideau baissé. Nous nous sommes aperçus que nous ne nous étions pas quittés.
Mais qu'est-ce que cela veut dire que l'on ne s'est pas quittés ? De l'antichambre des coulisses, tandis que Michel Bouquet se démaquillait, sa femme, toute joyeuse de m'accueillir, m'a dit : " Comme il va être heureux ! Ce que vous écrivez ne cesse de l'accompagner et tous les quinze jours il dit qu'il faut qu'il vous écrive. Après il conclut : mais à quoi cela peut bien servir ? Qu'est-ce que cela pourrait ajouter ? Il m'est proche. Je le sais. Il doit le savoir. " Non. Pour être franc, je ne le savais pas. J'étais même loin de m'en douter. Je ne sais pas pourquoi les acteurs, certains d'entre eux en tout cas, et surtout ceux du théâtre, m'ont toujours intimidé. Lui, si j'avais suivi mon envie de le revoir, je crois que je n'aurais pas su quoi lui dire et que ma timidité l'aurait à son tour intimidé, bien que ce ne soit pas le handicap le plus répandu chez les acteurs. Mais en sortant du théâtre, je me suis demandé en quoi consistait cette " amitié ", de quoi elle pouvait bien se nourrir. L'admiration mutuelle n'est pas un lien suffisant. De toute façon, je n'ai jamais pensé que dans mon métier je m'étais élevé aussi haut que lui dans le sien. L'amitié, c'est tout de même autre chose. Bien sûr, on peut rester longtemps sans se voir. C'est ce que pensait Julien Sorel, lorsqu'il se demandait avec qui il se sentait le lien le plus fort.
En rentrant chez moi, j'ai éprouvé le besoin de retrouver cette lettre de Jean Bonneterre, un ami d'enfance, pour qui l'amitié était le seul trésor de la vie, mais qui ne pouvait que s'étioler devant l'éloignement et le silence. Comme il disait, elle se figeait.
Nous avions été séparés par la guerre d'Algérie et notre lien n'était plus qu'épistolaire, intermittent et pathétique. Puis un jour, apprenant que je serais de passage à Montélimar, où lui-même résidait depuis peu, il m'a fixé un rendez-vous. J'y fus à l'heure et au lieu dits. J'attendis en vain. Une jeune fille est venue de sa part me remettre une magnifique lithographie d'un orientaliste et une lettre, celle que je n'arrive pas à retrouver. Il me disait qu'il ne pouvait ni ne voulait me voir, qu'il en avait trop peur, qu'il préférait conserver intact le souvenir d'un lien qui l'accompagnait dans la vie. C'était une lettre d'amour et je l'ai lue comme telle. Mais elle se poursuivait par un cri développé contre le monde qui ne permettait plus l'amitié. Où était le temps où un instinct nous prévenait que l'un était disponible pour l'autre et où il était possible de le siffler au-dessous d'un balcon pour le voir apparaître avec un large sourire de reconnaissance. Comment pouvait-on se déclarer amis sans vérifier, lorsqu'on était séparés, que l'autre n'était ni malheureux, ni malade, ni disparu ? Comment peuvent être unis des amis qui, à la fin du repas, décident de payer " chacun sa part " ? Quelle expression horrible, " chacun sa part " ! Pourquoi toutes les conversations se terminent-elles par " on se téléphone " ? Cette humanité n'est pas faite pour nous, disait Jean Bonneterre. C'est celle qui va vieillir solitaire et abandonnée dans les mouroirs et que l'on va enterrer dans les cimetières bidonvilles qui font fuir les vivants. Et par-dessus tout, le fait, disait-il, de ne pouvoir échanger les impressions sur chaque sensation, sur chaque événement, sur chaque lecture, sur chaque concert, enlevait tout sens à l'amitié. Que reste-t-il à partager alors, sinon le souvenir ? Eh bien, protégeons-le.
 
Lundi 14 septembre
 
" Camus, je me souviens... "
J'ai toujours eu le sentiment d'avoir une dette à l'égard de Camus, et d'une certaine façon, c'est de cela que je veux m'acquitter aujourd'hui. Tant de choses nous rapprochaient qu'il me serait aujourd'hui presque plus facile de dire ce qui me séparait de lui. Une forme d'engagement journalistique, politico-moral, nous était commune bien sûr. Comme un mélange d'hédonisme et de puritanisme, ainsi qu'un certain sens du sacré, qu'il tenait il est vrai à détacher de toute transcendance, alors que ma propre façon de ne pas croire était déjà religieuse...
Lorsque je pense pourtant à ce qui l'aura rendu si attachant à mes yeux pendant toutes ces années, c'est bien à cet " héroïsme du bonheur ", déjà souvent évoqué, que je songe avant tout. C'est l'image même de lui qui s'est imposée à moi lorsque j'ai appris sa mort, en ce tragique jour de janvier 1960.
Je me trouve alors à Tunis en conversation avec les représentants du FLN algérien. Ahmed Boumendjel, frère de mon condisciple au lycée d'Alger - Ali, défenestré en mars 1957 par les parachutistes -, Ahmed me prévient : " On te cherche partout. Tu dois retourner à ton hôtel, il y a une communication urgente. " Pourquoi ne puis-je téléphoner depuis les bureaux de Boumendjel ? Pourquoi ne puis-je appeler Paris sans retourner à l'hôtel ? On insiste pour que je le fasse de là-bas. Je retourne au Tunisia Palace. Je redoute qu'il ne s'agisse de ma mère. Elle est malade. Chaque fois j'ai peur pour elle. J'appelle Paris. Philippe Grumbach répond :
" Courage, Jean. Camus vient d'être victime d'un grave accident.
- Accident ?
- Accident d'auto.
- Grave ?
- Très grave...
- Il est mort ?
- Oui. "
Ce n'est pas ma mère, mais d'un seul coup, c'est la jeunesse, toute ma jeunesse qui disparaît. Toute l'intensité. Toute la passion. Le sens même de la vie.
J'erre dans les rues de Tunis. Je finis par revenir à l'hôtel. Nouveau coup de téléphone. Cette fois, c'est Jean-Jacques Servan-Schreiber : " Nous n'avons pas voulu troubler votre chagrin. Mais il me faut l'article cette nuit et je ne vois pas qui d'autre pourrait le faire. François Erval me charge de vous dire qu'il éprouve la même chose que vous et qu'il compte sur vous. "
Je veux tout de même en savoir plus. J'appelle Erval. C'est lui qui va prononcer ces phrases qui sonnent comme les balles du pistolet de Meursault, comme les coups du destin :
" Camus s'est tué sur une route droite, déserte et sèche. " A la façon dont il prononce ces trois mots, je comprends qu'il me suggère que c'était pour Camus l'heure de mourir. " Droite ", " déserte ", " sèche ".
" Il allait vite ?
- Très vite.
- C'était sa voiture ?
- Non. Une Facel Vega, celle de Michel Gallimard.
- Camus conduisait ?
- Non, c'était Michel, il est grièvement blessé.
- Il va s'en sortir ?
- On ne croit pas.
- Camus a souffert ?
- Il est mort sur le coup. "
J'ai ensuite, plus tard, d'autres détails. Camus était assis dans la Facel Vega à côté de Michel Gallimard, qui conduisait probablement assez vite. Derrière eux se trouvaient Janine Gallimard et sa fille Anne, qui avait alors dix-sept ans. L'accident a eu lieu au début de l'après-midi, sur la Nationale 6, une route bordée de platanes, entre Villeblevin et Villeneuve-la-Guyard. La Facel Vega a heurté un platane. Seules Janine et Anne Gallimard sont sorties indemnes de la voiture disloquée. Camus avait le crâne et la colonne vertébrale brisés, tandis que Michel Gallimard était dans le coma. C'est un médecin, lui aussi nommé Camus, pur hasard, Marcel Camus, qui fit le constat.
Je vide les trois librairies de Tunis des œuvres de Camus. Je m'enferme. Je m'immerge. Je suis tellement transporté par la lecture de certaines pages que j'en oublie que l'auteur est mort. Il ressuscite par ses œuvres. J'écris sans m'arrêter. Tandis que je le vois revivre, triomphant sous ma plume, c'est à ma jeunesse que, lentement, je dis adieu.
 
La résurrection
Je dicte mon article dans un recoin du hall de l'hôtel, vers deux heures du matin, à une secrétaire qui s'est dérangée parce qu'elle était aussi bouleversée que moi. Je vais ensuite en taxi apporter mon texte au fret aérien. Il n'y a ni télex, ni fax, à cette époque. Me reviennent à l'esprit, dans la voiture qui me conduit à l'aérodrome, les scènes où Camus est en moi le plus vivement présent. Toutes des images d'intensité. Le coup de téléphone un jour, de quelqu'un qui me dit : " Allô, Daniel ? Ici Camus. Je ne vous connais pas, mais... " Le rendez-vous à la Rhumerie Martiniquaise, tandis qu'Adamov et Stanislas Fumet officient chacun dans son coin avec une cour de jeunes gens autour d'eux. Un dîner rabelaisien à la Palette, boulevard Montparnasse, où René Char hurle, enivré, qu'il conseille à Sartre et à Beauvoir de l'éviter ce soir-là. Le moment pathétique au Vieux Paris, près de la montagne Sainte-Geneviève, avec Marie Susini où lui, Camus, nous apprend qu'il ne peut plus s'exposer au soleil. Et qui ajoute qu'il ne se mettra à l'ombre que pour mieux célébrer la lumière. Une plage bordée de ruines romaines, où les jeunes filles aux bras nus sont dédaigneuses et irrésistibles ; une scène de théâtre, où il ne cesse de souligner pour moi le " génie " de sa Maria (Casarès) ; les tribunes d'un match de football, d'où François Erval et lui vocifèrent leurs encouragements ; un bal du 14-Juillet ; une nuit dans une boîte de prostituées ; une imitation de Fernandel ; une saoulerie dans un couscous de la rue Monsieur-le-Prince : le poète Jean Senac, si jeune alors, nous rejoint à la fin du repas. Lui est encore sobre et il est amoureux. De Camus, bien sûr. Il est jeune et il pleure parce qu'il croit son idole indifférente. Camus le fait boire et lui récite un de ses poèmes, à lui, Senac. Une soirée de lecture où il déclame Lope de Vega, Herman Melville et le fameux monologue du Grand Inquisiteur dans les Frères Karamazov. Son regard tout pétri de tendre admiration pour Louis Guilloux, pour René Char, avec une nuance de protection pour Guilloux, une nuance de respect pour Char. La scène d'amour où chez Jean et Vivette Bloch-Michel, Camus et Jacques Monod font connaissance. La tendresse entre ces hommes qui s'admirent, qui s'estiment et qui savent qu'ils vont s'aimer.
Et puis j'évoque ce jour, ce fameux jour où, revenant du désert algérien, du côté de Laghouat je crois, il me raconte, lyrique, ivre de bonheur, son éblouissement. Plus rien n'existe autour de nous dans ce petit bureau de Gallimard. Il y a tout l'air des grands espaces dans ses yeux. Janine, " la Femme adultère ", titre de la nouvelle qu'il va en tirer, c'est lui. Ce n'est pas pour rien qu'il dédiera cette nouvelle à Francine, sa jeune femme. Car il l'a trompée avec la seule contemplation éblouie et mystique d'une nuit saharienne. Comme il a trompé ses maîtresses, ses amis, tandis qu'il croyait épouser d'un seul coup la sensualité du cosmos entier. Il est heureux. Le bonheur est fait pour lui. Il rend les autres heureux. Non par séduction. Par contagion.
J'ai toutes ces images à l'esprit. Elles n'ont que le bonheur en commun. Un bonheur fait de volupté et d'exaltation, qui incite sans cesse au dépassement. C'est l'image simple et forte qui s'impose à moi, alors qu'il vient de mourir tragiquement et que je sais pourtant tout ce qui s'est opposé dans sa vie à sa rage de bonheur et à sa volonté éperdue de le dispenser. Sa mort s'éloigne : j'ai passé la nuit à l'intérieur de la vie de ses phrases, de ses mots. Je ne songe plus en ce moment à séparer le bonheur de sa traduction dans un langage travaillé mais limpide, tantôt valéryen, tantôt gidien, tantôt malrucien. L'un de ses premiers textes - " Intuitions " -, porte en épigraphe une phrase de Gide : " J'ai souhaité d'être heureux comme si je n'avais rien d'autre à être. "
Il y a cette volonté d'être heureux. Il y a tout ce qui s'y oppose : misère, maladie, mort des enfants, sort des humiliés... Tout cela dans l'indifférence d'un Dieu dont la seule excuse est qu'il n'existe pas. Tout cela tandis que le soleil brûle, que la mer fascine et que la beauté des femmes obsède. C'est contradictoire, c'est déchirant, c'est absurde.
 
Notre séparation
C'est un Camus parmi d'autres. Je sais bien que c'est le mien que je raconte ici. Anciens amis ou nouveaux lecteurs, nous en avons tous un. C'est d'autant plus le mien que ce jour où j'apprends sa mort, je recompose tout. Je me conduis comme un veuf abusif. Il est mort, donc il est à moi. Il n'appartient plus aux siens ? Donc il est à tout le monde ! C'est-à-dire que je suis seul désormais avec lui ! Pourtant, il a rompu. En tout cas, il s'est éloigné, pendant la guerre d'Algérie. Je l'ai fait entrer à l'Express. Il a accepté parce qu'il voulait aider Mendès France à revenir au pouvoir, pour prendre en main le dossier algérien. Trois fois par semaine, il venait dans mon bureau et nous lisions ensemble les articles qu'il apportait. Pour le principe, parce qu'il affectait de jouer le rôle de subordonné, je corrigeais une virgule ou un accent circonflexe. Et puis un jour, il a quitté l'Express. On s'est moins vus. La fête d'amitié qui durait depuis plus de dix ans s'est arrêtée. J'ai reçu un petit mot de rupture affectueuse, qui se terminait par cette phrase : " L'important est que vous soyez comme moi, déchiré. "
Qu'est-ce qui nous a séparés ? Etait-il heureux avec moi ? J'étais si heureux avec lui. Je le comprenais à demi-mot, à demi-geste, à demi-soupir. Je devançais ses humeurs. Je prolongeais ses phrases. Et puis un jour, un beau jour, un sombre jour que je voyais venir, que j'avais vu venir de loin, il n'a plus voulu prendre son parti de la guerre. Et moi, écrivant chaque semaine, j'étais un peu la guerre. Et, pour lui, j'enrageais de l'être. Je croyais que l'on ne pourrait jamais faire la paix, sans négocier l'indépendance avec le FLN. Il croyait que, les atrocités étant égales d'un côté et de l'autre, on pouvait négocier une fédération égalitaire de toutes les populations d'Algérie. Il pensait qu'on ne répare pas une injustice par une autre, qu'on ne répare pas les méfaits du colonialisme français par la domination de l'islam. Vrai, disais-je. Mais ce n'est pas à la puissance coloniale d'en décider. Il estimait, contrairement à moi, que rien n'est jamais trop tard ni inéluctable. En Algérie, il retrouvait sa vieille ennemie de toujours : l'Histoire avec une majuscule, hostile, implacable, cette Histoire au nom de laquelle on avait prétendu par le passé lui faire accepter n'importe quoi, tous les mensonges, toutes les injustices : n'importe quoi. Il croyait aussi qu'à partir d'un certain degré de malheur, chacun devait hélas se résigner à retrouver sa mère et son camp. Il parlait comme un patriote pied-noir. Je commençais à penser comme un intellectuel français. Je l'aimais tellement que je lui donnais obscurément raison alors qu'il se trompait. Je me sentais coupable de ne pouvoir être à ses côtés. Lui parti, personne ne m'intéressa plus vraiment dans mon métier. Et une Algérie indépendante, qui désavouerait Camus, ne pouvait être vraiment la mienne. Ce fut celle de Jean Senac. Il en est mort.
 
Mardi 15 septembre
 
Mars (la planète) et le colonialisme
Plus nous approchons de l'an 2000, et plus, curieusement, les prévisions pour le xxie siècle cèdent la place aux bilans, aux inventaires et aux contre-expertises sur le xxe. Au seuil de l'avenir, nous contemplons le passé. C'est, d'après L.M., ce que note un astrophysicien, transporté à l'idée que le voyage vers la planète Mars soit devenu une certitude familière. Entre 2010 et 2020, précise-t-il. Il répond ainsi sans le savoir à certains de mes articles et à l'une au moins de mes conférences faite au Mexique, reproduite dans la revue d'Octavio Paz (Vuelta). " De l'avenir faisons table rase ", tel était le titre de ma conférence.
Si je le comprends bien, l'histoire des mœurs ne l'intéresse pas. Elles sont de plus en plus barbares et il croit au bel avenir de la guerre. Ce sont les aventures de l'esprit qu'il trouve prodigieuses. Que nous apprennent sur l'homme les guerres et les conflits ? Rien que nous ne sachions déjà. Sauf, bien sûr, si nous perdons du temps à rêver à la paix universelle. Les guerres idéologiques sont pires que les conflits de souveraineté. Tandis que les progrès dans la connaissance de la matière, de la vie et de l'univers sont tout simplement stupéfiants. On ne devrait déjà pas trouver naturel que l'on puisse vérifier aussi aisément l'existence objective d'une planète qui a été simplement calculée par l'esprit d'un savant. Je salue cette ivresse rationaliste, singulièrement accompagnée d'une résignation à la barbarie humaine. Rien n'est plus émouvant que l'étrange joie qui illumine le visage de cet astrophysicien exalté.
Je me penche d'une autre manière sur notre siècle. Notre génération est entrée dans la guerre avec le nazisme, dans l'idéologie avec le socialisme, dans la culpabilité avec le bolchevisme et dans le militantisme idéaliste avec l'anticolonialisme. C'est ce dernier aspect qui avait intéressé si fort Octavio Paz. Après avoir été révoltés que l'homme puisse aliéner l'homme, nous nous sommes insurgés contre le fait qu'une nation pût en exploiter une autre. Je l'ai dit à François Furet : tous ceux qui résument le siècle par les seuls bilans noirs du nazisme et du bolchevisme passent à côté d'un phénomène planétaire. J'avais tout de même arraché à Soljenitsyne l'aveu que le colonialisme s'était rendu coupable des pires crimes contre l'humanité. Dans tous les débats autour de la Shoah et du stalinisme on ne prend jamais en compte l'affaissement de civilisations entières du fait de l'occupation coloniale. Cela montre à quel point nous sommes demeurés occidentalo-centristes, et cela, au moment où l'on nous parle de village planétaire, de terre-patrie et de citoyens du monde. Sans doute les convulsions régressives de la décolonisation ont-elles redonné confiance à la conscience occidentale. Mais elle ne peut pas pour autant récupérer une innocence a posteriori. Tout ce qui se passe d'atroce en Algérie et ailleurs, aujourd'hui, ne saurait justifier l'aveuglement néo-raciste des non musulmans de ce pays marqué par la malédiction.
 
L'accueil fait aux Carnets
Les commentaires sur mes Carnets (Avec le temps) sont inespérés. Je me suis fait avec ce journal intime tenu pendant vingt-huit ans des amis que je ne connaissais pas et j'ai noué des liens avec des femmes et des hommes que je croyais fort éloignés de moi, ou tout simplement indifférents. Bien sûr, je dois faire un sort particulier ici à cet immense article de François Nourissier sur lequel je reviendrai quand j'aurai relu certaines de ses œuvres. Car cet homme, qui se découvre une connivence si fraternelle avec moi, en fait je ne le connais pas encore vraiment. Je sais simplement qu'avec Marguerite Duras et Michel Tournier, il fait partie des " trois grands ".
 
Jeudi 17 septembre
 
L'affaire Monica Lewinsky
Le procureur américain, Kenneth Starr, justifie le caractère scabreux de ses investigations par la nécessité où il se trouve de contrer l'argumentation des avocats de Bill Clinton. Ces derniers, utilisant une casuistique d'ailleurs douteuse et que André Burguière m'incite à retrouver dans certains ouvrages de jésuites sur le " Manuel des confessions ", ont prétendu que la nature des privautés des deux " amoureux " de la Maison Blanche n'avait rien à voir avec les délits sexuels récemment définis dans une jurisprudence.
Les méthodes inquisitoriales de ce procureur évoquent celles des procès en sorcellerie. L'objectif était autrefois de déceler chez les sorcières supposées, l'esprit de Satan. Cette fois, il s'agit de délivrer une stagiaire de la souillure commise sur sa personne par un Satan incarné par le président des Etats-Unis. L'esprit, lui, est le même : faire décrire, décrire encore et décrire sans cesse des scènes sataniques et graveleuses. A relire les écrits de Robert Mandrou sur les " Magistrats et sorciers en France au xviie siècle ", la parenté devient même évidente ! Au hasard : " En 1643, l'évêque d'Evreux François Péricard vient avec son pénitencier à Louviers enquêter sur des nonnes déclarées possédées. L'une d'entre elles, Madeleine Bavent, est "convaincue d'apostasie, sacrilège et magie d'assistance à un sabbat et assemblée de sorciers et magiciens, d'avoir honteusement prostitué son corps aux diables, aux sorciers et autres personnes de la copulation desquelles estant devenue grosse par plusieurs fois". "
Contre les psychanalystes de l'âme américaine et de son fameux puritanisme, je trouve décidément que ce Kenneth Starr réincarne quelques figures anciennes de l'Eglise catholique davantage qu'il ne s'insère dans la tradition du protestantisme. Il y a eu deux moments au fond dans l'Histoire où les théologiens d'une part et les commissaires de l'autre n'ont pas fait de différence entre vie privée et vie publique. L'Inquisition et les procès de Moscou.
 
Dimanche 20 septembre
 
Ma drogue
Ce journal italien me demande si j'aime vraiment la télévision : il insiste sur le mot " vraiment ".
J'ai un poste de télévision. Je n'ai pas d'ordinateur (ou du moins ce n'est pas moi qui m'en sers : je dicte. Je dicte en marchant. Si je ne marche pas, je ne pense pas. Je marche, donc je suis). Pas de Mac, mais un téléviseur. Je peux même avouer que j'ai deux postes. Pourquoi deux ? Parce que je n'ai pas le même goût que les miens. Je peux rester des heures à regarder des matchs de tennis. Je peux me réveiller en pleine nuit pour suivre l'Open d'Australie et admirer les nouvelles merveilles de 17 et 19 ans, Martina Hingis et Anke Huber, voir aussi mon cher Pete Sampras se faire battre par un terrible Croate.
J'ai avec ce petit écran indiscret et encombrant des rapports de drogué. Et comme je suis aussi un grand lecteur, je ne peux pas dire que la télévision me simplifie la vie. Au fond, je crois que j'aime le petit écran lorsque je me trouve un bon alibi pour le regarder. Si je suis malade, ou après une longue journée d'écriture, de lecture, de discussions, quand j'ai le sentiment de pouvoir me permettre un polar des plus médiocres, une affreuse série B, quelque chose que j'aurais honte d'aller voir au cinéma, que je subis du haut de ma noble fatigue avec un amusement indulgent et dédaigneux.
Suis-je amateur d'Arte et des émissions littéraires ? Sans doute. Il m'arrive même d'apprécier la séduction avantageuse de Michel Serres, qui n'a sans doute pas le génie pédagogique de Pierre-Gilles de Gennes, mais qui rend contagieuse sa passion pour l'histoire des sciences. Cependant, je ne suis pas tout à fait sûr d'être de l'avis de Bernard Pivot sur la télévision dite culturelle. Je ne vais pas chercher ma culture dans les images. Je préfère voir les grands films au cinéma, les grands tableaux dans les musées, les belles photos dans les albums. J'aime bien au contraire, l'avouerai-je, les variétés (surtout les imitateurs), le cirque, les défilés de mannequins, les émissions religieuses, les documentaires sur les animaux, les parachutistes qui, en chute libre, réalisent le plus beau rêve de l'homme. Ce qui m'assomme désormais, ce sont les émissions politiques et les pornos hard : rien de plus répétitif, si j'ose dire, que ces deux genres.
Cela dit, la semaine dernière, j'ai fait mon édito sur deux images, dont je proclamais non sans théâtralité, qu'elles rendaient irremplaçable la télévision : celle d'Arafat regardant Clinton parler de sa vie sexuelle et celle de Castro entendant le pape condamner le capitalisme. Soudain, j'étais fier de ma drogue ! Comme quoi l'idée de chercher une cohérence chez le téléspectateur est une incongruité. Car le pouvoir de la télévision, c'est précisément cela : elle ne laisse pas indemnes ceux qui la regardent. Elle les façonne, les conditionne, les perturbe et les sature. Il y a en tout cas une chose vraie, la seule peut-être : en vacances, je n'ai jamais de télévision. Je lui suis, sur tous les plans, infidèle et je m'en trouve fort bien. Je fais alors de beaux discours sur la nuisance intellectuelle de la consommation d'images. Mon entourage m'écoute avec ennui et politesse. Mais pour peu que j'aperçoive un poste alentour, je me jette sur lui. En général, c'est à l'étranger, et le présentateur me semble parler le sanscrit du Sud ou le finnois du Nord. Mais je suis piégé, hébété, fasciné. C'est pour moi qu'Umberto Eco a dit que la télévision rendait intelligents les gens qui n'ont pas accès à la culture et abrutissait ceux qui se croient cultivés. C'est d'ailleurs à moi qu'il l'a dit.
Reste que grâce à la télévision, la vie des animaux, le ballet des dauphins et les danses des surfeurs, les skieurs des glaciers ont révélé les nouveaux dieux du siècle. Les défilés de mode ? Je n'y serais jamais allé. Je m'enchante de la démarche de ces mannequins félins méprisants et parfaits, chez lesquels les mouvements ne font que souligner la beauté des lignes.
 
Jeudi 24 septembre
 
Les peuples pour Clinton
Je contemple, rasséréné, les chefs d'Etat, de gouvernement ou les représentants des peuples présents dans cette assemblée de l'ONU qui font une ovation à Bill Clinton. Cette ovation n'est pas seulement un témoignage de solidarité avec un homme injustement harcelé dans une affaire privée, ni une simple riposte à un Congrès américain qui a pris des positions agressives contre l'ONU avant de s'attaquer à Clinton. C'est une façon de rappeler à leurs devoirs les appareils politique, judiciaire et médiatique de la nation la plus puissante du monde.
Le peuple américain ne s'est pas, lui, déshonoré. Les sondages n'ont cessé de montrer la volonté populaire de maintenir à la Maison Blanche un président que Washington avait pu croire discrédité. Mais lorsque sont venues à son secours les voix de Nelson Mandela, Václav Havel, Helmut Kohl, Tony Blair, Jacques Chirac et Lionel Jospin, on a vu naître un sursaut qui exprime à la fois un désaveu radical des méthodes inquisitoriales et une volonté de s'opposer à leur contagion hors des Etats-Unis.
Sur qui rejaillit la honte en définitive ? Eh bien sur notre métier. Sur une vicieuse acception de la " transparence ". Sur les " innovations " que la technique a introduites dans la communication. Les effets multiplicateurs de ces innovations ont débouché sur un désastre moral. Les chaînes de télévision qui n'ont pas réussi à s'entendre (sauf en Allemagne et en France) pour résister à la diffusion du déshonneur ne peuvent plus prétendre à un crédit quelconque. Elles nous font perdre, à nous tous, et pour longtemps, encore un peu plus de l'autorité qui nous restait. Je voudrais trouver les mots pour dire tout cela publiquement, en forçant l'intérêt, l'attention, la conviction.
 
Samedi 3 octobre
 
Un Marocain exemplaire
Un vieil ami devient Premier ministre à Rabat. Ce n'est pas la première fois que cela arrive dans mon long parcours. Senghor, Felipe González, Mário Soares, Olof Palme. Chaque fois j'en suis heureux et fier. Mais aussi d'une manière paradoxale un peu inquiet. Comme si l'honneur m'en revenait pour une infime partie et que je l'estime immérité. Etrange modestie par procuration. C'est la première fois depuis le règne d'Hassan II que les socialistes sont appelés au Maroc à diriger un gouvernement. Abderrahmane Youssoufi, le nouveau Premier ministre, n'est pas n'importe qui. Il a derrière lui quarante ans de militantisme progressiste. Il a été le bras droit de Ben Barka, avant de devenir le second du prestigieux Abderrahim Bouabid - " le Juste " -, et a été l'avocat de toutes les causes des droits de l'homme dans le tiers-monde. Homme intègre, silencieux, solide, à l'aise dans plusieurs langues et dans plusieurs pays, Youssoufi - qui au physique est pratiquement le sosie de l'écrivain Emmanuel Roblès - a connu plusieurs fois les prisons du royaume avant un long exil en France.
Je connais cet homme depuis toujours. Je lui fais confiance. En dépit des préventions de ses amis français il est monarchiste comme Ben Barka et Bouabid le furent. Dans la situation où se trouve le Maroc, il pense que le trône incarne le plus fort symbole d'unité et de stabilité. Ce sentiment monarchique remonte, pour ce qui est de la gauche marocaine, à l'envoi en exil par la France du sultan Mohammed V : " En faisant de Mohammed V un martyr de l'indépendance le colonialisme a procuré à la monarchie une légitimité pour longtemps irréversible. " C'est, selon Youssoufi, ce que pensait Ben Barka avant d'être enlevé et assassiné.
L'avenir dira si Hassan II s'est inspiré de l'exemple du roi Juan Carlos lorsque ce dernier a désigné Adolfo Su*rez comme Premier ministre des nouvelles institutions monarchiques... Ou de l'exemple de François Mitterrand appelant Michel Rocard pour en terminer une fois pour toutes avec un homme dont il en avait assez d'entendre vanter l'intégrité et la compétence.
 
Jeudi 8 octobre
 
L'Europe sans de Gaulle
Par tempérament, par choix, par discipline, je n'ai aucune espèce d'envie de sommer le lecteur d'être européen ou pas, sous peine d'être un imbécile ou un ignare. Ce dissensus primaire et péremptoire me paraît encore plus misérable que le consensus mou et affaissé des pensées dites uniques, ou correctes, je ne sais plus. Je veux au contraire saluer l'une de ces périodes où l'Histoire hésite, où le passé déclinant n'accouche pas encore de l'avenir et où le présent lui-même est frappé d'incertitude. En est-ce fini de la France, de la nation, de son histoire ? Oui, je comprends, j'approuve, de l'intérieur, dans mon intime, ceux qui doutent et se posent des questions à la hauteur de la complexité d'une transition vertigineuse. J'ai passé une partie de ma vie à tenter de sauver la nation du nationalisme, sans pour autant me résigner à ce qu'elle se dissolve dans un ensemble où elle perdrait son âme et sa volonté. Ceux qui prennent parti de manière brillante et lapidaire, à la française si j'ose dire, préférant la polémique à l'analyse et l'imprécation à la réflexion, me paraissent, pour tout dire, indignes de vivre une telle époque. Cela dit, bien sûr, on devine trop chez tous ceux qui signent les textes contre le traité d'Amsterdam et la construction européenne une frilosité conservatrice et une crispation d'arrière-garde, ils refusent de constater que plusieurs nations européennes, les plus importantes, ont déjà mis en commun les attributs principaux de leur souveraineté. Il n'y a plus de vraies frontières en Europe et notre avenir à construire nous fait parfois simplement revenir à un glorieux passé de l'ère médiévale, où l'on pouvait sans passeport voyager d'une université à l'autre, de Heidelberg à Padoue, de Paris à Grenade et de Montpellier à Edimbourg. Il nous manque l'homme, le poète, le grand architecte qui pourrait faire le pont entre ce passé réel et cet avenir improbable.
C'est par prescience de tout cela que les nations font preuve d'une telle nostalgie identitaire. Jamais elles n'ont manifesté une telle hostilité aux idéologies et aux religions qui déclarent les frontières abolies. Même la fameuse " quête des origines " s'efforce d'effacer la nostalgie des racines nationales. L'unité des musulmans, comme celle d'ailleurs des Arabes, n'est décidément plus qu'un thème litanique et incantatoire. Ni le marxisme, ni le christianisme, ni l'islamisme n'ont réussi à rassembler leurs fidèles. Quant au judaïsme vécu à l'israélienne, il suffit que la menace disparaisse pour qu'aussitôt, chacun ait envie de retrouver sa nation d'origine.
La vérité, soupçonnée mais non assumée, est que la souveraineté nationale telle qu'elle a été conçue de la Révolution à de Gaulle n'a plus aucune espèce de réalité. Mais rien n'est plus dérangeant ni même choquant que cette évidence. C'est un moment particulier dans la vie et l'histoire d'une nation.
Si de Gaulle manque à ce point aujourd'hui, c'est tout simplement qu'il incarnait la France et que les concessions qu'il aurait pu faire à l'Europe et à la modernité seraient apparues comme des audaces de sa - donc de notre - souveraineté. Lorsque de Gaulle a proclamé la fin de l'Algérie française, l'abandon des départements français d'Algérie, il est apparu comme le chirurgien du destin qui annonçait l'avenir. Pour que vive la France, il fallait qu'elle s'amputât.
L'excellente étude que Pierre Maillard a publiée aux éditions Tallandier sur " de Gaulle et l'Europe " conduit à penser que jamais de Gaulle n'eût approuvé la monnaie unique : " frapper monnaie " est l'un des attributs essentiels de la souveraineté, on ne peut le confier à personne. Mais il montre bien que si de Gaulle redoute une certaine unité de l'Europe, ce n'est pas pour perpétuer contre le vent de l'Histoire une France immobile, c'est parce qu'il veut une " Europe européenne " indépendante des Etats-Unis. De plus en plus, cela deviendra son obsession. Soudain, le fameux " noyau dur " national, se transforme en un " noyau dur " européen.
Alain Peyrefitte ne cite-t-il pas d'ailleurs lui aussi ce propos de De Gaulle... " Notre politique, Peyrefitte, je vous demande de bien le faire ressortir, c'est de réaliser l'union de l'Europe... Mais quelle Europe ? Il faut qu'elle soit véritablement européenne. (...) L'Europe doit être in-dé-pen-dan-te. "
De Gaulle manque en ce moment parce que nous sommes dans une période de transition révolutionnaire et que seul il avait le charisme pour l'accompagner. Eût-il été pour l'Europe qui est en train de se faire, il eût incarné la voix qui fait comprendre et qui entraîne. Le peuple, aujourd'hui, est abandonné à ses doutes.
Nous sommes crispés sur un patriotisme français à l'ancienne alors que le patriotisme européen n'est pas encore né. C'est un rude passage. L'Europe a le visage incertain et fascinant de l'avenir. On a dû éprouver cela lorsque les Armagnacs s'unirent aux Bourguignons pour dessiner le visage de la France, quand l'unité italienne fut forgée et imposée par Cavour, et aussi avec la naissance de la première fédération américaine. Cette métamorphose du sentiment patriotique donne le vertige. J'avoue y avoir cédé, dans la mesure où je me sens loin de mon intime dès lors que je franchis les frontières des pays francophones. Et si le français disparaissait, je sombrerais avec lui.
 
Jeudi 15 octobre
 
Fascinante Edith Stein
Fascinante histoire. Je parle de celle d'Edith Stein, cette jeune philosophe juive de langue allemande qui, sans jamais cesser d'être intensément solidaire de sa famille persécutée, se convertit au christianisme pendant les années 30, peu avant l'arrivée des nazis au pouvoir. Après sa conversion, et même après avoir été admise dans un carmel en Allemagne, elle n'a cessé de célébrer chez ses parents bouleversés toutes les fêtes juives qui, auparavant, l'avaient laissée plus ou moins indifférente : Kippour, Pourim et Pessah. Envoyée dans un couvent aux Pays-Bas, et avertie qu'on l'y poursuivrait jusque-là, elle demande son transfert au Carmel de Fribourg. Les religieux suisses responsables de cette institution mettent six longs mois à décider d'accepter son admission. Six mois, à cette époque où chaque jour est compté ! Les nazis viennent l'arrêter le jour où elle reçoit la réponse du Carmel de Fribourg. Ils l'enverront à Auschwitz. Elle y sera gazée dès son arrivée, le 9 septembre 1942.
La lecture du livre que Sylvie Courtine-Denamy lui consacre, ainsi qu'à Hannah Arendt et Simone Weil, m'enchante. L'enfant prodige est née en 1891 à Breslau, en Posnanie, dernière de onze enfants. Elle a le don de conceptualiser n'importe quelle anecdote. Un esprit construit pour la philosophie. Très tôt, elle est attirée par les travaux de Husserl, le père de la phénoménologie. Pour se rapprocher du grand penseur converti comme bien d'autres au protestantisme, elle obtient de se rendre à Göttingen où, selon elle, et pour son bonheur, " on ne fait que philosopher, jour et nuit, à table, dans la rue, partout ". On dit d'elle que c'est une " phénoménologue-née ". C'est Adolf Reinach et sa femme, juifs d'abord convertis au protestantisme puis au catholicisme, qui l'introduisent auprès du grand homme. Elle soutient une thèse qui enthousiasme le maître et elle devient son assistante.
D'abord édifiée, sinon illuminée, par la vie de sainte Thérèse, en 1921, elle va confronter Husserl et saint Thomas, et finira par y trouver les " réponses claires " qui la mettront sur le chemin du catholicisme. Au sortir de l'orthodoxie juive, elle avait eu sa " crise d'incroyance ". Paradoxalement, c'est grâce à la conversion au christianisme qu'elle va retrouver une certaine fidélité judaïque. Parlant des juifs, elle dit simplement " nous ". Au moment de l'accession de Hitler au pouvoir, Edith Stein pressent la menace qui pèse sur son peuple et sur elle-même. " Soudain, j'ai eu cette lumière que Dieu avait encore une fois appesanti sa main sur son peuple et que le destin de son peuple était aussi le mien. " Elle cherche alors en vain à obtenir l'audience privée du pape Pie XI pour le persuader de promulguer une encyclique sur la question juive. Ne pouvant l'atteindre, elle lui écrit. Elle ne recevra pas de réponse.
C'est en 1934 qu'Edith reçoit l'ordre et l'habit : elle devient Teresina Benedicta de la Croix. L'entrée au Carmel ne constitue à aucun moment une protection contre les persécutions. Et elle en est persuadée. Depuis donc ce couvent des Pays-Bas où elle s'est réfugiée, Edith rédige le 9 avril 1939 son testament : " Dès maintenant, j'accepte la mort que Dieu a prévue pour moi. Je le fais avec joie (...). En expiation pour le refus de foi du peuple juif. (...) Pour le salut de l'Allemagne, de la paix du monde, des miens vivants ou morts... " Edith Stein, " fille d'Israël bénie par la croix ", fut béatifiée par Jean-Paul II à Cologne le 4 mai 1987. " Les juifs qui l'admirent peuvent la considérer comme l'une des leurs. Les chrétiens qui l'invoquent ne sépareront pas sa mémoire de l'Holocauste et de la Passion du Christ. " Ce sont les propos du pape lui-même.
Soit. Mais comment oublier cette phrase du testament : " En expiation pour le refus de foi du peuple juif ". La canonisation d'Edith Stein en 1998 soulève des questions vieilles comme le monothéisme mosaïque. La vocation d'Israël ne peut-elle s'accomplir que dans le Christ ? Les juifs doivent-ils expier le refus de cet accomplissement comme l'ont prétendu certains grands inquisiteurs ? Jésus est-il le Messie annoncé dans certains versets d'Isaïe ? Ne pas oublier pour autant que l'histoire d'Edith Stein, juive chrétienne, nous ramène au ier siècle. Au temps où des juifs ne reprochaient à d'autres juifs que de ne pas reconnaître la divinité de Jésus. Ils ne réclamaient pas d'expiation.
En canonisant Edith Stein, Jean-Paul II a-t-il voulu affirmer que la sainteté ne pouvait être trouvée qu'au bout du chemin de la conversion ? En vérité, ce pape polonais revient de très loin. Dans son pays comme ailleurs, mais plus qu'ailleurs, on a eu du mal à se résigner aux origines juives du christianisme. Quand on l'a fait à regret, on a considéré les héritiers des juifs du ier siècle comme responsables à tout jamais de la mort de Jésus (le peuple " déicide "). Et il aura fallu encore bien du temps avant d'accepter la filiation judéo-chrétienne puis, avec Vatican II, l'innocence du peuple d'Israël ainsi que le caractère sacré du Commencement mosaïque.
C'est la Shoah qui, quoi qu'on en dise, parce que cela fait mal, est en train de consacrer le peuple juif comme l'indispensable interlocuteur de la première alliance de Dieu. Yahvé (comme pour les chrétiens Jésus son fils) choisira, élira le peuple martyr. Des penseurs catholiques, Claudel, Maritain, Madaule, n'ont rien dit ou suggéré d'autre ! D'une certaine manière, c'est l'inacceptable Shoah qui donne pourtant un terrible sens à l'Election. Que peut être, à la fin des fins, cette Shoah qui n'aurait pas été décidée par Dieu et qui le laisserait indifférent ? Comment se résigner au " silence " de Dieu ? Comment déclarer qu'elle ne fait pas partie de la sanction annoncée par tous les Prophètes sous le simple prétexte de sa monstruosité ? On n'en aura jamais fini avec la question de savoir ce qu'il est permis de penser après Auschwitz ; et avec la tentation légitime, courageuse de réinsérer la catastrophe refusée dans le tragique accepté.
Le pape a souligné qu'Edith Stein était morte parce que juive, bien qu'elle eût vécu en chrétienne. Il a rappelé que jamais elle n'avait renié Israël. Au contraire. La sainteté proclamée d'Edith Stein venait en somme, dans l'esprit du pape, non pas de la seule conversion de cette juive mais du fait qu'elle avait subi, à la fois comme des millions de juifs et comme des centaines de milliers de chrétiens, une barbarie nazie contre laquelle l'Eglise ne s'était pas soulevée. En ce sens, cette canonisation pourrait ressembler, au sein de l'Eglise, à ce que serait un monument à la mémoire du capitaine Dreyfus dont on imposerait le culte à l'intérieur de l'armée. Cette canonisation témoignerait ainsi pour les deux religions. Imaginons que c'est ainsi que le pape a décidé de vivre l'accès à la sainteté de la petite juive de Breslau.
 
Jeudi 5 novembre
 
Pinochet et l'universel
Du jamais vu, de l'imprévisible, du sans précédent : un dictateur que son peuple n'éprouve pas le besoin de juger est aujourd'hui mis en état d'arrestation par une procédure internationale. L'arrestation d'Augusto Pinochet ne relève pas d'une condamnation de la dictature faite au nom de la justice démocratique. Mieux : elle s'oppose à la décision souveraine d'une nation démocratique, le Chili, au nom de deux concepts nouveaux : l'universalité du droit et l'imprescriptibilité du crime contre l'humanité, quel que soit l'âge du criminel. C'est là l'essentiel. L'universel est en train de prendre le pas sur l'international. Tous les autres arguments brandis, soit en faveur soit contre l'arrestation d'Augusto Pinochet, sont passionnels et récusables.
Le droit international peut se fixer des limitations en effet : en particulier celle de la souveraineté des Etats. Mais le caractère universel des droits de l'homme les place d'emblée au-dessus des Etats, des frontières, des civilisations et même aussi, comme le souligne fortement Robert Badinter, de la démocratie. L'expression même de " droits de l'homme ", le rappel des chartes et des déclarations, peuvent ne susciter que désenchantement et scepticisme sinon révolte dans un monde où près d'un milliard et demi d'êtres humains ont moins de six francs par jour pour survivre et où les guerres civiles en Afghanistan, en Algérie, en Irlande, au Congo, en Palestine et au Kosovo débouchent sur la pratique de l'oppression, de l'occupation et de la torture. Alibi facile pour nos renoncements... L'important, ce n'est pas d'observer l'évidence, à savoir que l'injustice et la violence font encore partie de l'histoire quotidienne des hommes. C'est d'être attentif à la façon dont la dénonciation de l'injustice et de la violence s'enracine dans l'esprit humain au point de déboucher sur une mondialisation de la morale.
 
Jeudi 12 novembre
 
Leur pacifisme et le nôtre
Le désir de Lionel Jospin de réintégrer dans la mémoire nationale les mutins de la Première Guerre mondiale, martyrs du Chemin des Dames, peut inviter à autre chose qu'à se demander s'il constitue oui ou non un accroc dans la cohabitation. On peut y voir une illustration de la façon dont les peuples vivent et jugent les guerres qu'ils font ou qu'ils subissent.
Nous vivons aujourd'hui dans le souvenir d'une guerre sainte et d'une croisade justifiée contre le nazisme assimilé au Mal absolu. Pas question d'hésiter alors sur le fait de savoir si on devait ou non faire cette guerre. Les hésitations furent le lot de ceux dont l'Histoire allait faire des traîtres ou, pis, des munichois. On ne s'est jamais consolé de la capitulation de 1938 qu'avec deux phrases. Celle de Blum : " Je suis partagé entre un lâche soulagement et la honte " ; et celle de Churchill : " Nous avons voulu éviter la guerre dans le déshonneur, nous aurons le déshonneur et la guerre. "
A cette lumière il ne pouvait être question de tolérer, ni même de comprendre, que des soldats se mutinent contre les erreurs éventuellement monstrueuses de certains de leurs généraux. Pendant tout un temps, on a projeté sur la guerre de 14-18 les vertueuses préventions de la guerre de 39-45. Le pacifisme est devenu alors l'indignité suprême. Et peut-être est-ce de ce sentiment, qu'il estime gaulliste, que Jacques Chirac entend se faire le porte-parole en désavouant le Premier ministre. Mais cette réaction élyséenne ne tient compte ni de la réalité vécue de la Première Guerre mondiale aux années 30 ni même des sentiments nouveaux nés après la fin de la guerre froide et les différentes mondialisations. On incline depuis à penser que la violence est de moins en moins accoucheuse de l'Histoire. On en reviendrait presque au slogan d'un leader pacifiste des années 30, Victor Margueritte : " Aucun des maux que la guerre prétend guérir n'est pire que la guerre elle-même. " Cette réaction ne discrédite en rien la Résistance. Simplement, elle en mesure le prix.
On n'a souvent jugé les pacifistes qu'en se référant au parcours de certains d'entre eux pendant la Seconde Guerre mondiale : Jean Giono, Céline, Marcel Jouhandeau, Félicien Challaye, Henri Jeanson et tant d'autres, qui n'auraient pas été honnis s'ils avaient déclaré vouloir mourir en combattant contre toutes les guerres au lieu de choisir la guerre du vainqueur en faisant l'éloge de la paix. Au nom du pacifisme on peut refuser de tuer, mais si l'on n'est pas prêt à mourir pour ce refus, on devient un esclave.
L'un des rares écrivains qui aient vraiment compris cela et qui a essayé de le faire comprendre, c'est Jean Guéhenno. Grand résistant dès 1940 par amour de la nation, il avait été un grand pacifiste dès après la guerre qu'il a faite en 1914. Comme on lui demandait de célébrer en 1968 le cinquantième anniversaire de la victoire de 1918, il écrivit : " Il est clair désormais depuis longtemps que mes camarades ne sont morts que parce que l'Histoire est souvent bête et criminelle et ce cinquantenaire ne peut être que la commémoration de la sottise et du crime. "
 
Jeudi 26 novembre
 
Cher Michel...
Malhonnête, Mitterrand ? Le fait que Michel Rocard ait cru devoir le dire, lui, ancien Premier ministre, ne m'a pas indigné. Simplement je n'ai pu refréner un sentiment de tristesse devant ce qui m'est apparu un moment comme une inélégance.
Il est évidemment permis de débattre sur la question de savoir si Mitterrand avait une complicité avec un entourage canaille ou s'il se contentait de se divertir des gesticulations d'un tel entourage. Ce qui me gêne en revanche, c'est d'entendre Michel Rocard exprimer l'idée que s'il a accepté d'être Premier ministre de François Mitterrand pendant trois longues années, ce fut uniquement par souci d'empêcher les dérives virtuelles de l'Etat mitterrandien, dérives qui eussent été sans lui aussi graves que fatales.
C'est manquer à une mémoire dont je partage avec lui certains éclairs. Rarement, en effet, ai-je vu Michel Rocard aussi épanoui, aussi justement fier que lorsqu'il m'a invité à lui rendre visite à Matignon, dès le premier jour de son mandat. Oscillant entre surprise et gratitude, il me tint ce langage : " Décidément, ce Mitterrand est ce qu'il est, je ne peux oublier ce qu'il m'a fait, mais il a le souci des intérêts de la nation et, me concernant, il est beau joueur. "
Ce qui serait en définitive le plus regrettable, c'est que Michel Rocard, au lieu de nous faire réfléchir sur les années Mitterrand avec rigueur et sérénité, au lieu de nous faire profiter de ses lumières d'annonciateur d'une social-démocratie aujourd'hui présente dans quinze pays d'Europe, ne se manifeste que par des cris d'homme blessé et vindicatif. Michel n'est pas seulement un ami. Depuis plus de trente ans, chaque fois qu'il s'est exprimé, je me suis senti concerné.
Mais j'attends de lui qu'il se comporte en héritier de Mendès France : un homme qui, sans être au pouvoir, conserve, pour se faire entendre de la nation, toute son autorité intellectuelle et morale.
 
Jeudi 3 décembre
 
La vraie solidarité
Brouillard, incohérence, embarras du gouvernement dans l'affaire des sans-papiers. Je m'alarme surtout de voir que personne ne songe à évoquer la question des conditions d'arrivée et de séjour des immigrés clandestins. Il serait pourtant naturel de se préoccuper du développement d'un véritable quart-monde dans plusieurs régions françaises.
Une vraie solidarité devrait conduire à se demander quel logement, quel travail, quelle éducation pour les enfants l'on pourra offrir à toutes ces familles dans la détresse. Tout le problème est là. Proportionner le nombre d'immigrés accueillis aux possibilités de leur procurer dignité et intégration, c'est ainsi qu'on pourrait définir une politique républicaine.
 
Jeudi 31 décembre
 
Utopie ou Révolution ?
J'opère peu à peu, dans la réflexion la plus intense, et j'ose le dire ici la plus douloureuse, ma conversion d'abord difficile, aujourd'hui déterminée, à l'Europe. Et je salue la monnaie unique. Je veux écrire ici, dans ces Carnets, en pensant à ce qu'un jeune chercheur pourra trouver un jour lointain dans ses archives sur ce que nous aurons dit les uns et les autres pour saluer l'émergence de la " grande révolution de 1999 ", celle de la construction de l'Europe par l'euro.
J'ignore si l'on se gaussera déjà de notre révolution comme d'une dangereuse et candide utopie, un peu comme on parle des faiseurs de paix universelle depuis Thomas Morus jusqu'à l'abbé de Saint-Pierre. Ou si l'on célébrera les jours où les hommes, soudain un peu moins mauvais qu'on ne les avait crus, lassés de s'entre-tuer ou de s'ennuyer parce qu'ils ne le font plus, ont décidé de construire au cœur d'un monde désolé un ensemble de patries où la vie en paix, en commun et en connivence serait possible. En ce cas, l'idée de n'être pas à la hauteur et à la mesure de cette page d'histoire que nous aurons eu la chance de vivre, cette idée a de quoi paralyser et inhiber.
Tout de même, depuis qu'il est question de la révolution de 99, ne doit-on pas dire que notre monde ne mérite plus le nom d'Ancien qu'on lui avait donné par rapport au Nouveau ? On peut avoir devant cette révolution, la réaction critique du célèbre Britannique Edmund Burke qui fustigea les Conventionnels, ses contemporains, au nom de la " force raisonnable de la coutume ". Mais on doit convenir que le terme de Nouveau ne peut plus concerner désormais le seul continent des Amériques. Voici qu'il peut s'appliquer soudain au continent même où résidait l'Ancien. Avec une différence notoire et lourde de conséquences : les Etats américains se sont unis en dépit du fait qu'ils n'avaient rien en fait de passé. Les Européens, en dépit du fait qu'ils ont tout eu dans leur histoire. Reste que dans les deux cas il s'agit d'une création. L'union ne fut pas seulement une nécessité pour les Américains. Et ce n'est pas seulement un héritage pour les Européens. C'est une volonté, un choix et une libre décision de vivre ensemble.
Et ces Européens, les voici dépassés par leur audace, surpris par leur ambition, craintifs et euphoriques, prêts à dire devant ces terrae incognitae tout aussi bien " Nous n'avons pas voulu cela ! " que " Comme il était absurde d'hésiter ! ". Cette ambivalence vient en partie de ce qu'il ne s'agit que de la pauvre volonté collective des sociétés. Lorsque nous lisons que Napoléon, comme plus tard Hitler, entendait régner sur l'Europe, nous ne ricanons pas. Mais nous avons tendance à trouver présomptueux les projets trop grandioses de sociétés entières : la détermination d'un despote inspire plus de sécurité que la liberté des citoyens.
Donc, il s'agit bien d'une révolution. D'où vient que les bâtisseurs d'Europe ne soient pas salués chez eux et à l'extérieur comme les constituants américains, et plus tard, français, l'ont été à leur époque ? Il n'y a pas d'Emmanuel Kant pour se détourner de sa promenade, ni de Fichte, ni de Hegel pour s'abandonner aux transports lyriques sur l'humanité. D'abord la " Déclaration des droits de l'homme et du citoyen " et la devise " Liberté, Egalité, Fraternité " avaient de quoi nourrir ce fameux rêve de bonheur, une idée neuve en Europe selon Saint-Just. Ensuite, l'authenticité d'un projet ne se jugeait alors ni à l'aune du degré de souveraineté nationale préservée, ni selon la capacité présumée à créer des emplois et à favoriser la croissance. Or ce sont les deux critères, archaïque pour l'un, prosaïque pour l'autre, qui prévalent en ce moment.
Enfin et surtout, qui célébrerait-on aujourd'hui ? Jean Monnet est au Panthéon, ses compagnons Robert Schuman, Konrad Adenauer, Paul Henri Spaak, Alcide De Gasperi, et leur dernier héritier, François Mitterrand, ont disparu - ce dernier séjournant au purgatoire. Il nous reste Helmut Kohl et Jacques Delors, dont la contribution a été décisive. Mais nous ne sommes pas en présence d'une cathédrale dont nous aurions à nous émerveiller que les bâtisseurs anonymes aient disparu avant de voir leur œuvre achevée. Nous sommes devant l'épure d'une décision abstraite qui s'est frayé un chemin souterrain dans les taupinières de Bruxelles et de Strasbourg, pour apparaître vraiment aujourd'hui à la surface, grâce à la réalité palpable de cette monnaie unique que l'on a baptisée de ce nom si laid, euro, parce que notre chauvinisme imbécile nous a conduits à refuser le florin.
 
Je suis européen
Je suis donc européen. Je le suis devenu. Non par indifférence à la nation : il s'en faut de beaucoup, on l'a vu. Mais par sensibilité prévenue contre l'éventualité d'un retour du nationalisme allemand. Contre cette germanité qui, selon les Allemands eux-mêmes, demeure lourde d'une potentielle barbarie. J'ai fait bien du chemin, et parfois bien des allers et retours, sur les méthodes mais jamais sur l'idée que l'Europe était l'un des grands projets du siècle. Si jamais quelqu'un pouvait cependant me troubler dans mes convictions, je crois que ce serait Régis Debray. J'accepte en effet avec lui de penser aux risques du " volontarisme désincarné " des économistes européens tant que n'est pas apparu sur les pièces de monnaie de l'euro l'incarnation, le visage du patriotisme. J'accepte d'autant plus cette attitude, tocquevillienne par anticipation, qu'elle exprime déjà un désenchantement devant l'inéluctable, un aristocratique regret d'une civilisation perdue et un consentement las à l'idée que tout pourrait ne pas être miraculeusement mauvais dans le projet européen. Mais on ne peut rester dans cette attitude. L'Europe ne possède encore ni ses patriotes, ni ses poètes, ni ses soldats ? C'est vrai. Mais elle possède un moteur vivifiant : la rage d'en finir avec un passé nationaliste où 150 conflits en moins de deux siècles ont fait plus de 80 millions de morts. Elle a une liberté à maintenir, une structure économique et sociale à construire, un exemple à offrir au monde. Que propose-t-on de mieux à l'intérieur de l'Hexagone ? Non, je ne veux pas entrer dans l'Europe à reculons. Pour cela, et comme le dit très bien Jacques Delors, " nos gouvernants ont perdu en chemin le testament des pères de l'Europe qui tenait en trois mots : la vision, le cœur et la nécessité. Ils n'ont gardé que la nécessité ". Difficile d'emprunter ce chemin lorsque l'on est privé de l'accompagnement des grandes voix historiques ? Sans doute. Mais il faut entrer dans l'Europe les yeux ouverts.



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