Premiers chapitres
Henri Coulonges
Six oies cendrées
Roman

 

Né en 1936 à Deauville, Henri Coulonges est peintre et romancier. Il est l'auteur, entre autres, de L'Adieu à la femme sauvage (Prix RTL, Grand prix de l'Académie Française), qui fut un grand succès (220.000 exemplaires en librairie), et chez Grasset de La marche hongroise (1992) et de Passage de la Comète (1996).  

 

Prologue
14 octobre 1943

 

ous conviendrez, dom Mauro, qu'à votre âge on ne pouvait tout de même plus vous laisser grimper seul sur ces escabeaux glissants et instables... dit le père prieur en évitant de regarder son interlocuteur.
- Mais quoi ? répliqua avec indignation le vieux bibliothécaire. Je vous semble soudain si podagre ? Si impotent ? Si diminué ?
- Vous oubliez que vous venez d'avoir quatre-vingts ans, père ! Vous pourriez glisser et vous rompre les os au pied de ces rayonnages... Personne ne vous entendrait.
- Et alors, dom Gaetano ? Il y a pire mausolée que des murs tapissés de livres ! Cela me permettrait peut-être de continuer à étudier, là-haut... »
Un mince sourire vint éclairer le visage du père prieur.
« Sachez que nous tenons à vous garder encore longtemps parmi nous, dom Mauro ! répliqua-t-il avec élan. Ce que je vous demande en revanche, ajouta-t-il à voix plus basse tout en s'approchant de lui, c'est de ne pas trop morigéner le jeune frère Corrado. Vous risquez de le décourager, si ce n'est pas déjà fait... Nous voulions juste que vous ayez à votre disposition un jeune novice qui puisse vous soulager des tâches les plus astreignantes. »
Le vieux religieux se retourna avec vivacité.
« A ma disposition ! répéta-t-il sur un ton d'irritation. Mais justement, je ne veux disposer de personne, dom Gaetano... La vérité c'est que le père abbé m'a imposé ce jeune vaurien. Je vous fiche mon billet que ce n'est pas de la bonne graine de bénédictin. Depuis qu'il est arrivé je ne me sens d'ailleurs plus chez moi à la bibliothèque. Peut-être suis-je devenu goutteux et dur d'oreille, mais il en profite et prend trop d'indépendance pour un novice. Trouvez-vous normal qu'il disparaisse de longues heures durant, puis revienne sans me donner de raison valable pour son absence ? Et que je le voie surgir soudain devant moi sur la pointe des pieds sans même l'avoir entendu ouvrir la porte, la mine chafouine, comme un comploteur ou un mari volage ? Il glisserait entre la colle et l'affiche s'il le pouvait. Un passe-muraille qui écouterait aux portes. Un jour j'en aurai une attaque. Avec ça, sans respect, sans manières, sans désir de s'attirer mes bonnes grâces, sans piété apparente, sans...
- Je vous trouve un peu injuste, dom Mauro, l'interrompit le père prieur d'un ton plus ferme. Pour ce qui est des manières, je vous accorde qu'il a encore des progrès à faire, mais il vient d'un milieu modeste et c'est à nous de l'éduquer en y mettant un peu de patience ! Vous savez bien qu'avec tout ce qui se passe nous avons beaucoup de mal à attirer des jeunes au monastère et à susciter des vocations, surtout pour devenir frère convers ! Le curé de San Sebastiano m'avait chaudement recommandé Corrado.
- Sans doute a-t-il voulu s'en débarrasser à bon compte...
- Oh, père, un peu de charité !
- ... Ou peut-être avait-il sur lui emprise ou autorité, mais ce n'est pas mon cas. Renvoyez-le donc au jardin, dom Gaetano, il paraît qu'on y manque de bras, et la charité n'y perdra rien.
- Vous n'ignorez pas que les réfugiés s'en occupent, du jardin ! Que mangeraient-ils, sans le jardin... Et nous-mêmes... »
« Le voilà qui revient, le voilà qui revient ! » clama soudain une voix à la fois grêle et perçante. Dom Gaetano sursauta.
« Madonna sancta... Il était là ? chuchota-t-il à l'oreille de dom Mauro.
- Je vous l'avais bien dit, murmura ce dernier. Il revient toujours sans qu'on y prenne garde. Eh bien, au moins saura-t-il ce que je pense de lui. Mais nous aurions discuté des pressentiments de l'immortalité chez le père Malebranche qu'il nous aurait interrompus avec la même désinvolture. »
« C'est la voiture d'hier ! reprit la voix. Je crois bien que c'est une Horch ! Elle vient de passer à la hauteur de la Rocca Janula. »
Dom Gaetano se leva cette fois avec agacement et chercha des yeux l'interrupteur. Suivi par dom Mauro il s'avança alors entre les tables de lecture. L'imposante stature du père prieur contrastait avec la silhouette fluette et voûtée du bibliothécaire.
« Corrado, je ne te vois pas ! appela ce dernier. Où es-tu, d'abord ?
- J'suis là ! » lui fut-il répondu.
La voix provenait de l'une des embrasures des fenêtres.
« On dit : " Je suis ici, mon père ", se récria dom Mauro ; Ah, te voilà, sacripant. »
Le profil aigu du jeune novice se détachait à contre-jour sur la plaine déjà roussie par l'automne. La main en abat-jour, il scrutait la route en lacets qui grimpait vers l'abbaye et sa tonsure brillait au soleil.
« V' z'entendez ? » fit-il lorsqu'il vit le religieux.
Le bruit de moteur d'une puissante voiture recouvrit sa voix.
« On ne parle pas comme ça, Corrado ! lança dom Mauro avec exaspération. Occupe-toi plutôt de passer le plumeau sur les rayonnages et cesse de t'agiter pour rien !
- Pour rien ! Alors là je peux vous dire qu'y viennent pas pour rien avec une bagnole pareille ! Hier ils étaient déjà venus mais ils avaient fait demi-tour avant le poste de garde. »
Renonçant à lui faire une nouvelle remarque le prieur s'approcha à son tour de la fenêtre. Le bruit de la puissante limousine augmentait à chaque virage.
« Apparemment, cette fois ils continuent, constata dom Gaetano sans chercher à masquer son inquiétude.
- Un chauffeur devant et un officier derrière ; je vois pas combien de galons mais y en a, je vous assure », précisa Corrado.
Le père prieur se retourna vers dom Mauro.
« Ça ne me dit rien de bon, grommela-t-il. Je vais prévenir le père abbé.
- Déranger dom Gregorio ? Mais à cette heure-ci il récite tierce dans sa cellule...
- Il y a un temps pour tout, comme dit l'Ecclésiaste », grommela dom Gaetano.
Coiffé non d'une arrogante casquette mais d'un simple calot, l'officier descendit de la limousine et, sa serviette de cuir sous le bras, salua avec aménité le petit groupe des religieux qui l'attendaient sur le seuil, paraissant écrasés par les hauts murs qui les dominaient.
« Oberstleutnant Schlegel », dit-il sans hausser la voix.
Dom Gregorio Diamare répondit d'un bref signe de tête et s'avança vers l'officier d'un pas contraint. Lorsque Schlegel se fut incliné devant lui, cherchant à baiser son anneau comme s'il était un prince de l'Eglise, il ne put s'empêcher d'esquisser un mouvement de recul pour prévenir son geste.
« Vous me voyez très honoré, monsieur l'archi-abbé, d'accéder au périmètre sacré de la Terra Sancta Benedicti », dit néanmoins l'officier d'un ton à la fois affable et maniéré, comme s'il craignait soudain d'avoir commis un impair.
Décontenancé par le comportement débonnaire de l'officier et par le respect qu'il lui prodiguait, le père abbé demeura coi, au point qu'un lourd silence retomba sur les religieux. Soudain mal à l'aise, le nouvel arrivant paraissait attendre quelque manifestation de bienvenue qui ne se produisait pas. Dom Gaetano crut alors bon d'intervenir.
« Je suis dom Gaetano Fornari, le père prieur. Et voici le père bibliothécaire et archiviste dom Mauro Stroppa. »
L'officier salua cette fois avec un peu de raideur.
« Nous n'avons pas reçu d'officier allemand dans nos murs depuis que le général von Singer était venu communier pour la messe de minuit, reprit dom Gaetano. Votre visite inopinée nous surprend donc et, pour tout dire, colonel... nous inquiète quelque peu. »
Schlegel hocha pensivement la tête puis fit quelques pas pour s'écarter de sa voiture. Il paraissait remuer les lèvres comme si, tel un acteur, il répétait son entrée en matière.
« La vérité, père, c'est que j'habite en Bavière non loin de la magnifique abbaye d'Ottobeuren dont je fréquentais assidûment la bibliothèque lorsque j'étais étudiant. J'y ai lu les philosophes et même les Pères de l'Eglise... Peut-être avais-je alors quelque idée derrière la tête... Toujours est-il que, bien que ma vie ait pris comme vous le voyez un tout autre cours, je suis demeuré un humaniste qui s'intéresse en particulier à l'histoire, à la doctrine et au rayonnement de votre ordre. C'est ainsi que je suis déjà venu me recueillir ici même au Mont-Cassin comme jeune marié, alors que l'abbaye était ouverte pour la Pentecôte... C'était en 1924 et 1925... On y accédait alors en téléphérique.
- Il a été détruit par les bombardements le mois dernier et nous manque bien, soupira dom Gaetano.
- Je me souviens même que, mon épouse et moi, nous étions demeurés plus d'une heure en contemplation devant la grande Consécration de Giordano qui est au-dessus du porche de la basilique. »
Il s'exprimait dans un italien parfait mais guttural, et donnait en effet l'impression d'avoir appris son texte par cœur ; pourtant le père abbé parut cette fois touché par cette limpide évocation conjugale.
« C'est l'œuvre la plus grandiose de ce peintre dont nous avons ici tant de chefs-d'œuvre. Si vous voulez la revoir... », proposa-t-il d'un ton plus aimable en lui faisant cette fois signe d'entrer.
Un bref cortège se forma alors derrière sa silhouette un peu voûtée. Dom Gaetano s'aperçut toutefois que dom Gregorio se dirigeait non pas vers l'église abbatiale mais vers son parloir particulier donnant sur le cloître d'entrée. Il s'effaça pour laisser passer l'officier. La pièce était étroite et lambrissée, et une austère table de chêne en occupait tout l'espace. Au mur était gravée en lettres gothiques la devise ora et labora. Le père abbé désigna un siège au colonel Schlegel et s'assit en face de lui, entouré de dom Mauro et de dom Gaetano. Il appuya sur une petite sonnette en cuivre et un frère convers apparut aussitôt, portant sur un plateau une tisanière et des tasses.
« Je crains de ne pas avoir grand-chose à vous offrir, dit-il. Bien sûr nous n'avons plus de café, ni d'orge. Il ne nous reste plus que le millepertuis du père Mauro, dit-il en se tournant vers son voisin de gauche, mais on peut ne pas l'apprécier.
- Il passe pour calmer l'anxiété et la tension, aussi l'ai-je mis en culture au jardin, expliqua le vieux religieux. Je dois admettre que c'est un peu âcre. »
Le colonel avala le brouet et ne put réprimer une grimace.
« Les bénédictins ont toujours eu une image de frugalité, dit-il en reposant sa tasse.
- Jamais ils ne l'ont autant méritée qu'aujourd'hui », confia le père abbé.
Le colonel s'apprêtait à reprendre son discours lorsqu'il se mit à le regarder avec une soudaine attention.
« Qu'ai-je donc dit de si extraordinaire ? demanda dom Gregorio.
- Ne vous dit-on jamais que vous ressemblez au portrait du cardinal Albergati par Van Eyck ? demanda-t-il.
- Jamais, répondit le père abbé d'un ton surpris. Je ne connais d'ailleurs pas ce tableau. »
Schlegel prit un air contrit.
« Je n'aurais pas dû vous parler de ce cardinal.
- Et pourquoi donc, colonel ? demanda dom Gaetano avec une soudaine curiosité.
- C'était un père chartreux. »
Le visage de dom Gregorio Diamare s'éclaira enfin.
« Personne n'est parfait », répliqua-t-il.
La réflexion du père abbé parut détendre l'atmosphère. Il se pencha en travers de la table vers l'officier.
« Pour vous dire la vérité et vous expliquer la tension que vous éprouvez peut-être ici, il faut que vous sachiez que nous nous sentions encore récemment... à cause de la ferveur de nos prières... ou de notre situation au sommet de cette butte... planer au-dessus des désastres de la guerre et des querelles des hommes. Et voilà que cette sérénité vole en éclats...
- La vérité est que vous n'aimez pas voir la guerre vous rattraper ! dit Schlegel.
- Les pères s'inquiètent, colonel : Quod finxere, timent... comme l'écrit Lucain.
- Mais c'est déjà fait, monsieur l'archi-abbé. Il ne s'agit plus de craintes improbables. Les événements vous ont rejoints ! J'entends d'ici des cris d'enfants. Je sais qu'à la suite du bombardement de la ville vous avez accueilli nombre de réfugiés. »
Dom Gregorio acquiesça.
« Nous ne pouvions pas ne pas ouvrir les portes à ces malheureux qui avaient tout perdu. Ils sont montés ici par familles entières dès le début des bombardements et nous les avons abrités dans les bâtiments du séminaire et du noviciat.
- Combien sont-ils ? »
Dom Gregorio eut un geste d'ignorance.
« Plusieurs centaines. Nous parvenons pour l'heure à les nourrir sur les réserves du couvent, mais elles s'épuisent et je crains qu'ils ne soient maintenant trop nombreux. Il y a en ce moment des cas de rixes, de déprédations... Disons que la situation devient préoccupante, et qu'il va nous falloir envisager avec leur accord une évacuation progressive. »
Il tapota doucement sur le coin de la table.
« J'ajoute que les Alliés sont au courant de cette situation. Ils savent aussi, dit-il en détachant ses mots, que nous n'abritons que des civils de la région. »
Schlegel hocha la tête.
« Savent-ils vraiment qu'aucune de nos unités n'est stationnée ici ? demanda-t-il avec une soudaine insistance.
- Nous l'avons fait savoir par l'intermédiaire du Vatican au généraux Alexander et Clark, et de la façon la plus nette, répondit fermement le père abbé. L'état-major connaît même l'existence du poste de garde à mi-pente dont la fonction est d'empêcher vos troupes d'accéder au monastère...
- Ceci dit, les Alliés pourraient s'y méprendre tant vous fortifiez avec énergie la montagne aux alentours ! observa le père prieur. Depuis le début de ces travaux de fortifications, nous sommes fréquemment survolés par des avions d'observation américains.
- Et puis les réfugiés nous disent que le comportement de vos compatriotes a changé, renchérit le père abbé. Ce ne sont plus les mêmes Allemands. Ils n'ont plus l'amabilité de naguère...
- Mais comment voulez-vous que ce ne soit pas le cas ! s'exclama Schlegel. Ce qui a tout changé, c'est l'armistice et la chute de Badoglio ! En une nuit, l'Italie est devenue un pays occupé par ses anciens alliés ! »
Il se leva brusquement, fit quelques pas les mains derrière le dos, l'air soucieux, puis se laissa lourdement tomber sur son siège.
« C'est d'ailleurs cette situation nouvelle qui me donne bien des raisons de m'inquiéter pour cette abbaye à laquelle m'attachent - j'espère avoir été convaincant sur ce point - tant de liens précieux... »
A nouveau le silence se fit tout autour de la table. Sans mot dire il ouvrit sa serviette et en sortit une carte d'état-major qu'il déplia et étendit avec soin. Elle était zébrée de flèches et striée de traits inscrits au crayon gras. « Nous y voilà », pensa dom Gaetano.
« Voici donc la ligne de fortifications - la ligne Gustav - dont nous venons de parler, dit-il en suivant du doigt le trait le plus épais. La Ve armée américaine vient en effet de franchir le Volturno et je ne crois enfreindre aucun secret militaire en vous annonçant que lors d'une conférence d'état-major tenue récemment à Spolète notre commandant de division le général Conrath n'a pas fait mystère de sa volonté de résister coûte que coûte à toute percée sur cette ligne. »
D'un même mouvement anxieux dom Gregorio et dom Gaetano se penchèrent sur la carte.
« Mais votre ligne Gustav passe à l'endroit même où se trouve l'abbaye ! s'exclama le père abbé. On dirait qu'elle sépare comme un profond ravin le cloître du Bramante de celui des Bienfaiteurs !
- Exactement, dit Schlegel de son air placide, avant de préciser : c'est bien pourquoi je suis ici. »
Le père abbé se recula brusquement comme si entre le colonel et lui la longue et sévère table de chêne matérialisait soudain une frontière infranchissable.
« Je répète, colonel, et il me semble qu'il faut que cela soit clair pour les deux camps, dit-il d'un ton qui devint de plus en plus ferme à mesure qu'il parlait, que nous n'abritons que des civils, que nous ne représentons aucun danger militaire pour quiconque, et que nous souhaitons dans tous les cas stratégiques être maintenus en dehors du champ des hostilités. Libre à vous d'inscrire des lignes sur la carte, mais il est hors de question que nous soyons intégrés au système de fortifications que vous édifiez. Après l'armistice que vous évoquiez, vos compatriotes ont eu l'adresse et la bienséance de ne jamais occuper ces murs. Nul doute que les Alliés, s'ils venaient à progresser, n'adoptent le même comportement. Chacun des belligérants sait parfaitement que nous ne sommes et ne serons jamais un objectif militaire. »
Le colonel eut une moue dubitative.
« Vous oubliez cet élément dont vous parliez et contre lequel vous ne pouvez rien, père : votre situation géographique au sommet de cette butte ! Une bataille décisive risque de faire bientôt rage au pied de ce haut lieu insigne de la chrétienté - dont le défaut, également insigne, est de dominer toute la région depuis le sommet de cette colline escarpée ! Vous représentez l'observatoire idéal dont aucun des belligérants ne pourra se passer. Les Alliés en particulier ne toléreront pas de ne pas avoir accès à un tel belvédère, et vous risquez de vous retrouver piégés au milieu du champ de bataille comme une brebis innocente entre deux hordes de loups. »
Il s'était exprimé de façon si vive et si alarmiste que dom Gregorio ne put s'empêcher de regarder vers la fenêtre, comme s'il entendait soudain dans la plaine la sourde rumeur des chars. Schlegel suivit son regard.
« Notre ligne de défense sur le Volturno vient d'être enfoncée et je crains qu'avant un mois vous n'observiez depuis ces fenêtres la percée de la Ve armée américaine vers cette vallée du Liri qui commande la route de Rome. La menace se précisant, j'ai pris sur moi de venir aussitôt vous en informer. Car je peux prévoir dès aujourd'hui ce qui risque de se passer : si j'en juge par la stratégie habituelle du général Clark, la tentative de percée sur la ligne Gustav qui s'édifie actuellement sera précédée d'une attaque aérienne de grande ampleur qui ne pourra pas être combattue par nos forces puisque, hélas, nous n'avons plus depuis longtemps la maîtrise du ciel... Tout le danger vient de là, car ce ne sera pas au septième jour que les murailles s'écrouleront, mais dès la première heure. »
En parlant il les avait fixés tour à tour, et le père prieur crut un instant qu'il allait prendre congé d'eux sur ces apocalyptiques prédictions, les laissant désemparés comme après le passage d'une tornade. Au lieu de cela il replia posément la carte, aspira lentement l'air confiné du parloir, le regard perdu comme si les effluves qui émanaient des lambris de chêne lui rappelaient d'anciens souvenirs de ses voyages d'étudiant.
« Colonel, répondit dom Gregorio d'une voix douce, nous nous sentons gratifiés de l'intérêt que vous portez à l'ordre et à son abbaye mais, à moins que vous ne ressentiez soudain une réelle vocation pour entrer chez nous qui me semblerait en l'occurrence quelque peu inattendue, je ne vois guère où vous voulez en venir. »
Etait-ce l'ironie que distillaient les lèvres minces de l'abbé, mais Schlegel esquissa pour la première fois un geste d'humeur.
« Pardonnez-moi de vous le rappeler, père, mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut entendre. C'est l'intérêt même que je porte à cette abbaye qui me pousse en dépit des circonstances et des difficultés de tous ordres à vous mettre en garde contre ce qui risque de se produire, et vous accueillez mes paroles avec une ironie proche, vous me permettrez de vous le dire, de l'insouciance...
- Il n'en est rien, colonel, et les deux pères qui m'accompagnent pourront en témoigner, mais que voulez-vous que je fasse, sinon m'en remettre à la Providence ? Elle ne nous a jamais abandonnés. Depuis plus de douze siècles en avons-nous connu des catastrophes, des guerres, des incendies, des saccages, et même des tremblements de terre. Trois fois déjà l'abbaye fut détruite puis reconstruite... Mais j'ai cette fois le sentiment que vous exagérez les périls qui nous attendent : ne craignons pas des événements qui ne se produiront jamais. Jamais en effet les Alliés ne nous attaqueront ni ne nous bombarderont, car s'ils connaissent la place considérable du Mont-Cassin dans l'histoire de la chrétienté, ils savent aussi que cette place est inexistante dans les fortifications de la ligne Gustav. »
Le colonel haussa les épaules.
« Ont-elles hésité, ces bonnes âmes, à bombarder les églises de Palerme, Santa Chiara à Naples, Saint Laurent à Rome, la cathédrale de Bénévent et même en ville le palais épiscopal ? Sans une protection efficace, la Cène de Léonard de Vinci n'aurait-elle pas été complètement détruite ? Vous savez mieux que moi que l'abbaye contient des trésors inestimables réunis au cours des siècles par une succession d'abbés exceptionnels. Qu'adviendrait-il de ces reliques, de ces œuvres d'art, de ces milliers de livres précieux, s'il survenait une attaque ennemie ? Je vous assure qu'un mois n'est pas de trop pour envisager le pire et se préparer à l'éviter. Il faudrait... »
Il parut chercher un mot qui ne choquât point trop les religieux.
« Osons le mot... Un déménagement qui serait en fait un sauvetage. Il serait nécessaire que vous trouviez à tout le moins le courage... si le péril se précisait... d'envisager cette solution. »
Un lourd silence suivit sa proposition.
« Un déménagement, colonel ! Comme vous y allez ! finit par réagir le père prieur. Et avec quels moyens, Seigneur ? Nous n'avons aucun véhicule, pas même une automobile pour transporter à Cassino les frères infirmiers qui soignent les blessés en ville et perdent plusieurs heures chaque jour à faire l'aller et retour. Et même si nous en avions une ! Nous n'avons pas plus d'essence que nous n'avons de café !
- Mais j'ai tout cela, moi ! répliqua Schlegel de son ton à la fois affable et obstiné. Du moins pour l'instant. A titre de commandant d'un escadron de services dans une grande unité je dispose en effet d'un certain nombre de camions et de bons de carburant, et je suis venu les mettre à votre disposition pendant qu'il est encore temps, c'est-à-dire pendant que nous tenons encore la route de Rome. »
Le père abbé se pencha à nouveau vers lui.
« A supposer que le péril que vous évoquez ne soit pas exagéré, voire imaginaire, et que vous puissiez rassembler les moyens dont vous parlez, pensez-vous une seconde que nous lancerions sur des routes peu sûres, la nuit, sans protection, à la mauvaise saison, ces précieuses reliques qui n'ont jamais quitté ces saints lieux, ces remarquables ensembles d'incunables et de codex, ces centaines de tableaux et d'objets de valeur qui forment cet inestimable patrimoine rassemblé au cours des siècles pour la plus grande gloire de saint Benoît... Tout cela mal arrimé, mal classé, mal protégé... Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, colonel. Imaginez la responsabilité que nous prendrions. Tous ces objets seraient exposés à des risques bien plus graves s'ils quittaient l'abbaye que s'ils y demeuraient... Si les circonstances devaient s'aggraver et si la situation l'exigeait, nous disposerions de toute façon de suffisamment de caves et de cryptes pour abriter les pièces les plus rares, ajouta-t-il d'une voix ferme, comme pour mieux conjurer l'avenir.
- Une seule bombe incendiaire et elles se transformeraient en autant de fournaises ! Tout se conjuguerait alors, le manque d'eau, les courants d'air dus aux ouvertures multiples, pour attiser l'incendie et transformer ces caves en d'affreux pièges, répliqua Schlegel.
- Bien. Peut-être avez-vous raison, peut-être devons-nous imaginer, intervint le père prieur. Eh bien, imaginons le pire : le feu chez nous, et les tableaux sur les routes. Où irions-nous ? Cras ingens iterabimus aequor ? s'interrogeait Horace. Devons-nous naviguer sur la mer immense ? »
Schlegel se mit à rire.
« Non, père, car je n'ai pas de bateaux, simplement des camions et je ne vous emmènerai ni aux Etats-Unis ni en Angleterre ! Simplement au Vatican, et chaque chargement sera accompagné par un moine qui signera un bon de décharge. »
Le père abbé regarda avec stupeur dom Gaetano.
« Mon Dieu, mais il a déjà tout prévu, même le comportement de nos frères bénédictins ! Décidément il faut que je vous fasse présider un chapitre ! s'exclama-t-il, soudain facétieux. Et que pense donc votre général de cette généreuse proposition ?
- Il ne pense rien du tout : ma hiérarchie n'est nullement au courant de ma démarche. »
Les religieux se regardèrent.
« J'ai pris sur moi de venir depuis mon QG de Spolète parce que j'ai la conviction personnelle qu'il est temps d'agir », ajouta-t-il en détachant ses mots.
Dom Gregorio et dom Gaetano se chuchotèrent quelques mots à l'oreille. Le père prieur semblait presque soulagé.
« Il semble impossible que vous puissiez dissimuler à vos supérieurs une telle initiative ! s'exclama-t-il.
- Je crois avoir l'oreille du général Conrath, répondit l'officier avec l'assurance mêlée de modestie qui paraissait le caractériser. Je suis persuadé que si je lui faisais part de votre acceptation je pourrais obtenir son accord.
- Mais nous ne savons même pas le nom de votre unité ! dit le père prieur. Je remarque un écusson marqué H.G. sur votre vareuse...
- C'est l'insigne de la célèbre division Hermann Goering qui se trouve actuellement au centre de notre dispositif. »
Les trois religieux échangèrent à nouveau des regards interloqués.
« C'est une plaisanterie, colonel, s'exclama le père abbé. Vous connaissez la réputation de votre protecteur ! Permettez-moi de vous dire que cela ne plaide pas en votre faveur et ne peut guère nous inspirer confiance.
- On sait bien où tout cela serait envoyé ! » renchérit la voix nasillarde de dom Mauro qui parut se réveiller à cette occasion d'un long silence réprobateur.
Le visage du lieutenant-colonel Schlegel s'empourpra.
« Mais vous ne pouvez pas dire cela alors que je propose moi-même de faire cette opération avec l'accord du Vatican, et sous le contrôle des religieux ! »
Dom Gaetano prit à son tour la parole.
« De toute façon nous ne pouvons disposer de ce patrimoine, dit-il. Vous n'ignorez pas que depuis la loi sur les congrégations de 1866 il appartient en propre à l'Etat italien et nous ne pouvons donc en décider. »
Pour la première fois, Schlegel se départit de son calme.
« Mais, père, ne vous rendez-vous donc pas compte qu'il n'y a plus d'Etat italien ! Ne savez-vous donc pas, vous, dans votre empyrée, qu'après l'armistice du maréchal Badoglio, l'Italie est passée directement d'une dictature à une double occupation séparée par la ligne de front ? Avez-vous reçu dans ce parloir le surintendant des Beaux-Arts ? Connaissez-vous même son nom ? Cet excellent homme se rend-il compte de la menace qui rôde autour de ce haut lieu de la chrétienté ? Se soucie-t-il du péril mortel que court l'abbaye et tout ce qu'elle contient ? Nous avons peu de temps pour agir, et je vous offre toutes les garanties.
- Garanties, quelles garanties ? persifla dom Mauro. Garanties, oui, que tout cela va à l'encontre du bon sens le plus évident ! Pour ce qui est des livres en tout cas, on me passera sur le corps plutôt que d'en sortir un seul de la bibliothèque ! »
Le père abbé parut soudain fatigué de la discussion.
« Ecoutez, reprit-il de sa voix un peu frêle et chevrotante, nous allons discuter de tout cela en chapitre. S'il s'avérait que ces menaces dussent se préciser, nous ne serions pas ainsi pris de court. »
Dom Mauro se dressa alors, tout rouge de colère.
« Je vous en prie, père, refusez, là, tout de suite et définitivement ! s'écria-t-il d'un ton pathétique. Refusons comme auraient refusé nos pères fondateurs ! Pensez aux précieuses reliques de saint Benoît et de sainte Scholastique qui n'ont jamais quitté ces lieux depuis quatorze siècles ! Il n'est nul besoin de chapitre pour donner la réponse qui va de soi ! Le colonel Schlegel est sûrement de bonne foi mais il est sans doute manipulé et... »
La voix de dom Mauro s'arrêta net. Une série de détonations sourdes venait de se faire entendre dans la vallée, suivie de cris de terreur et de pleurs provenant du bâtiment du séminaire qui abritait les réfugiés. Les trois religieux et l'officier quittèrent leur siège et se précipitèrent vers la fenêtre. Une colonne de fumée s'élevait lentement dans le ciel pâle.
« Je les vois, deux avions dans la direction de Cervario, regardez, ils se fondent dans l'ombre du Monte Trocchio ! s'écria dom Gaetano.
- Je les reconnais, ce sont les B-17 qui ont bombardé la ville », précisa Schlegel.
Les deux appareils volaient en effet lentement à faible altitude, semblant butiner au ras des oliviers comme de gros bourdons. A les voir suivre ainsi les courbes du terrain, ils semblaient à la recherche d'un objectif précis. Puis ils disparurent derrière une colline, et presque aussitôt retentirent deux nouvelles détonations. Schlegel revint vers la table et se pencha sur la carte déployée.
« C'est là qu'ils ont frappé : Alta, derrière la ligne Gustav. En visant nos arrières, ils veulent avant tout nous rappeler qu'ils ont la maîtrise de l'air... Cela confirme mes craintes, reprit-il d'une voix anxieuse.
- C'est à croire que c'est vous qui les avez envoyés dans le but de nous effrayer ! s'exclama dom Mauro en pointant son index sur Schlegel. Vous êtes le diable en personne, colonel ! »
Il ne put continuer et vacilla. Dom Gregorio et dom Gaetano accoururent pour le soutenir puis l'installèrent à nouveau dans son siège.
« Le père Mauro est fatigué par tout ce qui se passe, souffla le père abbé au colonel.
- Corrado ! appela le prieur en ouvrant la porte sur la galerie.
- Ah non, pas lui, vous voulez vraiment ma fin ! s'écria dom Mauro d'une voix faible. Donnez-moi plutôt le reste de la décoction, au moins ça, ça me fera du bien. »
Le vieux religieux prit à deux mains la tasse que lui tendait dom Gaetano et ses joues maigres reprirent en effet un peu de couleur.
« J'avais joint au millepertuis de la verveine et de la mandragore, ajouta-t-il d'une voix faible, les yeux mi-clos et la bouche entrouverte comme s'il était à la recherche d'une énergie qui lui faisait défaut. Oh, j'y pense, qu'adviendrait-il de mon jardin de simples, qui s'en occuperait si nous devions partir... Et puis qui apporterait des fleurs chaque jour au pied de la statue de notre sainte patronne... Qui ? répéta-t-il dans une sorte de plainte. Oh, père, rien qu'à imaginer ces lieux déserts je m'en vais déjà moi-même et...
- Ne craignez rien, dom Mauro, il n'en est nullement question », lui dit doucement le père abbé.
Schlegel regardait toujours vers la plaine, comme fasciné par les colonnes de fumée qui semblaient se répondre l'une l'autre en funestes signaux. Le père abbé le rejoignit.
« Colonel, je vous sais gré d'être venu de si loin montrer tant d'intérêt pour notre monastère, et je souhaite que vous ne nous teniez pas rigueur de notre réticence devant les solutions... j'ose dire : extrêmes, que vous préconisez, mais que nous ne souhaitons pas envisager pour l'instant. Mais je ne veux pas que nous nous quittions sans que vous ayez revu la grande composition de Luca Giordano que vous admiriez jadis. »
Schlegel se retourna lentement.
« Je ne tiens pas à me dire que c'est la dernière fois que je la revois, dit-il. S'il s'agit bien d'une fin de non-recevoir, je préfère prendre dès maintenant congé de vous.
- Disons que j'ai décidé de nous laisser guider par la Providence, tenta d'expliquer dom Gregorio. Peut-être aussi par mon intuition. »
Schlegel se raidit.
« De toute façon... les conditions que je proposais ne se reproduiront sans doute plus, monsieur l'archi-abbé. Nul doute que les camions dont je dispose actuellement ne soient réquisitionnés à brève échéance pour des tâches moins nobles. Il y avait vraiment là une occasion que vous devriez saisir. »
Sa déception paraissait telle que le père abbé le prit alors familièrement par le bras.
« Je ne doute pas une minute que vous ne soyez un homme de bonne foi, et même un homme de bien, lui dit-il d'une voix sourde.
- Ça n'aura pas suffi », murmura Schlegel.
Le père abbé le raccompagna lentement vers la sortie. Au moment où il passait devant dom Mauro, l'officier inclina brièvement sa tête.
« Vous semblez penser que c'est à cause de moi et de mon obstination si votre proposition n'est pas retenue, répliqua spontanément ce dernier. Mais c'est une réaction de bon sens, et les Pères de l'Eglise que vous admirez n'auraient pas réagi autrement...
- Je ne répondrai plus, dit Schlegel. Curae leves loquuntur, ingentes stupent.
Marc Aurèle ? s'interrogea dom Mauro.
- Sénèque, père : " Légers, les soucis sont bavards, immenses ils se taisent. " Je me tais donc. »
Dom Mauro eut une moue approbatrice, comme s'il appréciait la citation.
« Je tenais à vous dire néanmoins que je ne suis pas réfugié sur mon empyrée, répondit-il, mais que je me sens au contraire indestructible à me dresser ainsi sur ce socle de granit de l'Eglise - tels sont les termes de saint Anselme lorsqu'il parle de notre abbaye, en référence à une expression de Denys l'Aréopagite... »
Schlegel haussa les épaules.
« Quel choix ! Ses écrits ont été fabriqués au ve siècle par les néoplatoniciens ! C'est du moins ce que m'affirmait dom Federico Mansolt.
- J'ai bien connu dom Federico à Terracina, dit le prieur.
- C'est lui qui m'avait donné à lire les six tomes de l'Historia Cassinensis du père Diaz... dit Schlegel.
- Allez, colonel, dit dom Mauro dont l'attitude paraissait avoir changé. Ne utile quidem est scire quid futurum sit. Miserum est enim nihil proficientem angi. »
Schlegel eut un rire bref et parut se détendre quelque peu.
« " S'il n'est même pas utile de connaître l'avenir, c'est une misère de se tourmenter sans profit. " Cicéron, n'est-ce pas ? De natura deorum.
- C'est exact, admit dom Mauro, je le sais d'autant mieux que c'est grâce à la transcription des moines de Mont-Cassin que ce traité n'a pas été perdu.
- Je pourrais répondre à la sentence de Cicéron : Tum quoque cum pax est, trepidant formidine belli.
- " Même quand c'est la paix, on tremble dans la crainte de la guerre ", traduisit cette fois dom Mauro comme s'il se prêtait soudain au jeu. Je ne peux dire le contraire. Encore Sénèque ? Non, Sénèque serait plus original. César ? Ce serait malvenu.
- J'ai la crainte, moi, que ce ne soit d'Ovide, dans Les Tristes.
- Je n'en crois rien, répliqua dom Mauro, le visage à nouveau fermé.
- Le mieux est que vous alliez vérifier tous deux à la bibliothèque, proposa soudain le père abbé. Je voudrais que le colonel quitte ces lieux en ami, et que ce duel de lettrés ait au moins un vainqueur.
- Eh bien, signor colonnello, suivez-moi », grommela dom Mauro à l'intention de Schlegel sur un ton de précepteur maussade.



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