Henri
Coulonges
Six oies cendrées
Roman
Né en 1936 à Deauville,
Henri Coulonges est peintre et romancier. Il est
l'auteur, entre autres, de L'Adieu à
la femme sauvage (Prix RTL, Grand prix de
l'Académie Française), qui fut un
grand succès (220.000 exemplaires en
librairie), et chez Grasset de La marche
hongroise (1992) et de Passage de la
Comète (1996).
Prologue
14 octobre 1943
ous
conviendrez, dom Mauro, qu'à votre âge
on ne pouvait tout de même plus vous laisser
grimper seul sur ces escabeaux glissants et
instables... dit le père prieur en
évitant de regarder son interlocuteur.
- Mais quoi ? répliqua avec
indignation le vieux bibliothécaire. Je vous
semble soudain si podagre ? Si impotent ?
Si diminué ?
- Vous oubliez que vous venez d'avoir
quatre-vingts ans, père ! Vous pourriez
glisser et vous rompre les os au pied de ces
rayonnages... Personne ne vous entendrait.
- Et alors, dom Gaetano ? Il y a pire
mausolée que des murs tapissés de
livres ! Cela me permettrait peut-être
de continuer à étudier,
là-haut... »
Un mince sourire vint éclairer le visage du
père prieur.
« Sachez que nous tenons à vous
garder encore longtemps parmi nous, dom
Mauro ! répliqua-t-il avec élan.
Ce que je vous demande en revanche, ajouta-t-il
à voix plus basse tout en s'approchant de
lui, c'est de ne pas trop morigéner le jeune
frère Corrado. Vous risquez de le
décourager, si ce n'est pas
déjà fait... Nous voulions juste que
vous ayez à votre disposition un jeune
novice qui puisse vous soulager des tâches
les plus astreignantes. »
Le vieux religieux se retourna avec
vivacité.
« A ma disposition !
répéta-t-il sur un ton d'irritation.
Mais justement, je ne veux disposer de personne,
dom Gaetano... La vérité c'est que le
père abbé m'a imposé ce jeune
vaurien. Je vous fiche mon billet que ce n'est pas
de la bonne graine de bénédictin.
Depuis qu'il est arrivé je ne me sens
d'ailleurs plus chez moi à la
bibliothèque. Peut-être suis-je devenu
goutteux et dur d'oreille, mais il en profite et
prend trop d'indépendance pour un novice.
Trouvez-vous normal qu'il disparaisse de longues
heures durant, puis revienne sans me donner de
raison valable pour son absence ? Et que je le
voie surgir soudain devant moi sur la pointe des
pieds sans même l'avoir entendu ouvrir la
porte, la mine chafouine, comme un comploteur ou un
mari volage ? Il glisserait entre la colle et
l'affiche s'il le pouvait. Un passe-muraille qui
écouterait aux portes. Un jour j'en aurai
une attaque. Avec ça, sans respect, sans
manières, sans désir de s'attirer mes
bonnes grâces, sans piété
apparente, sans...
- Je vous trouve un peu injuste, dom Mauro,
l'interrompit le père prieur d'un ton plus
ferme. Pour ce qui est des manières, je vous
accorde qu'il a encore des progrès à
faire, mais il vient d'un milieu modeste et c'est
à nous de l'éduquer en y mettant un
peu de patience ! Vous savez bien qu'avec tout
ce qui se passe nous avons beaucoup de mal à
attirer des jeunes au monastère et à
susciter des vocations, surtout pour devenir
frère convers ! Le curé de San
Sebastiano m'avait chaudement recommandé
Corrado.
- Sans doute a-t-il voulu s'en
débarrasser à bon compte...
- Oh, père, un peu de
charité !
- ... Ou peut-être avait-il sur lui
emprise ou autorité, mais ce n'est pas mon
cas. Renvoyez-le donc au jardin, dom Gaetano, il
paraît qu'on y manque de bras, et la
charité n'y perdra rien.
- Vous n'ignorez pas que les
réfugiés s'en occupent, du
jardin ! Que mangeraient-ils, sans le
jardin... Et nous-mêmes... »
« Le voilà qui revient, le
voilà qui revient ! » clama
soudain une voix à la fois grêle et
perçante. Dom Gaetano sursauta.
« Madonna sancta... Il
était là ? chuchota-t-il
à l'oreille de dom Mauro.
- Je vous l'avais bien dit, murmura ce
dernier. Il revient toujours sans qu'on y prenne
garde. Eh bien, au moins saura-t-il ce que je pense
de lui. Mais nous aurions discuté des
pressentiments de l'immortalité chez le
père Malebranche qu'il nous aurait
interrompus avec la même
désinvolture. »
« C'est la voiture d'hier ! reprit
la voix. Je crois bien que c'est une Horch !
Elle vient de passer à la hauteur de la
Rocca Janula. »
Dom Gaetano se leva cette fois avec agacement et
chercha des yeux l'interrupteur. Suivi par dom
Mauro il s'avança alors entre les tables de
lecture. L'imposante stature du père prieur
contrastait avec la silhouette fluette et
voûtée du bibliothécaire.
« Corrado, je ne te vois pas !
appela ce dernier. Où es-tu,
d'abord ?
- J'suis là ! » lui
fut-il répondu.
La voix provenait de l'une des embrasures des
fenêtres.
« On dit : " Je suis ici, mon
père ", se récria dom
Mauro ; Ah, te voilà,
sacripant. »
Le profil aigu du jeune novice se détachait
à contre-jour sur la plaine
déjà roussie par l'automne. La main
en abat-jour, il scrutait la route en lacets qui
grimpait vers l'abbaye et sa tonsure brillait au
soleil.
« V' z'entendez ? » fit-il
lorsqu'il vit le religieux.
Le bruit de moteur d'une puissante voiture
recouvrit sa voix.
« On ne parle pas comme ça,
Corrado ! lança dom Mauro avec
exaspération. Occupe-toi plutôt de
passer le plumeau sur les rayonnages et cesse de
t'agiter pour rien !
- Pour rien ! Alors là je peux
vous dire qu'y viennent pas pour rien avec une
bagnole pareille ! Hier ils étaient
déjà venus mais ils avaient fait
demi-tour avant le poste de garde. »
Renonçant à lui faire une nouvelle
remarque le prieur s'approcha à son tour de
la fenêtre. Le bruit de la puissante
limousine augmentait à chaque virage.
« Apparemment, cette fois ils continuent,
constata dom Gaetano sans chercher à masquer
son inquiétude.
- Un chauffeur devant et un officier
derrière ; je vois pas combien de
galons mais y en a, je vous assure »,
précisa Corrado.
Le père prieur se retourna vers dom
Mauro.
« Ça ne me dit rien de bon,
grommela-t-il. Je vais prévenir le
père abbé.
- Déranger dom Gregorio ? Mais
à cette heure-ci il récite tierce
dans sa cellule...
- Il y a un temps pour tout, comme dit
l'Ecclésiaste », grommela dom
Gaetano.
Coiffé non d'une arrogante casquette mais
d'un simple calot, l'officier descendit de la
limousine et, sa serviette de cuir sous le bras,
salua avec aménité le petit groupe
des religieux qui l'attendaient sur le seuil,
paraissant écrasés par les hauts murs
qui les dominaient.
« Oberstleutnant Schlegel »,
dit-il sans hausser la voix.
Dom Gregorio Diamare répondit d'un bref
signe de tête et s'avança vers
l'officier d'un pas contraint. Lorsque Schlegel se
fut incliné devant lui, cherchant à
baiser son anneau comme s'il était un prince
de l'Eglise, il ne put s'empêcher d'esquisser
un mouvement de recul pour prévenir son
geste.
« Vous me voyez très
honoré, monsieur l'archi-abbé,
d'accéder au périmètre
sacré de la Terra Sancta
Benedicti », dit néanmoins
l'officier d'un ton à la fois affable et
maniéré, comme s'il craignait soudain
d'avoir commis un impair.
Décontenancé par le comportement
débonnaire de l'officier et par le respect
qu'il lui prodiguait, le père abbé
demeura coi, au point qu'un lourd silence retomba
sur les religieux. Soudain mal à l'aise, le
nouvel arrivant paraissait attendre quelque
manifestation de bienvenue qui ne se produisait
pas. Dom Gaetano crut alors bon d'intervenir.
« Je suis dom Gaetano Fornari, le
père prieur. Et voici le père
bibliothécaire et archiviste dom Mauro
Stroppa. »
L'officier salua cette fois avec un peu de
raideur.
« Nous n'avons pas reçu d'officier
allemand dans nos murs depuis que le
général von Singer était venu
communier pour la messe de minuit, reprit dom
Gaetano. Votre visite inopinée nous surprend
donc et, pour tout dire, colonel... nous
inquiète quelque peu. »
Schlegel hocha pensivement la tête puis fit
quelques pas pour s'écarter de sa voiture.
Il paraissait remuer les lèvres comme si,
tel un acteur, il répétait son
entrée en matière.
« La vérité, père,
c'est que j'habite en Bavière non loin de la
magnifique abbaye d'Ottobeuren dont je
fréquentais assidûment la
bibliothèque lorsque j'étais
étudiant. J'y ai lu les philosophes et
même les Pères de l'Eglise...
Peut-être avais-je alors quelque idée
derrière la tête... Toujours est-il
que, bien que ma vie ait pris comme vous le voyez
un tout autre cours, je suis demeuré un
humaniste qui s'intéresse en particulier
à l'histoire, à la doctrine et au
rayonnement de votre ordre. C'est ainsi que je suis
déjà venu me recueillir ici
même au Mont-Cassin comme jeune marié,
alors que l'abbaye était ouverte pour la
Pentecôte... C'était en 1924 et
1925... On y accédait alors en
téléphérique.
- Il a été détruit par
les bombardements le mois dernier et nous manque
bien, soupira dom Gaetano.
- Je me souviens même que, mon
épouse et moi, nous étions
demeurés plus d'une heure en contemplation
devant la grande Consécration de
Giordano qui est au-dessus du porche de la
basilique. »
Il s'exprimait dans un italien parfait mais
guttural, et donnait en effet l'impression d'avoir
appris son texte par cur ; pourtant le
père abbé parut cette fois
touché par cette limpide évocation
conjugale.
« C'est l'uvre la plus grandiose de
ce peintre dont nous avons ici tant de
chefs-d'uvre. Si vous voulez la
revoir... », proposa-t-il d'un ton plus
aimable en lui faisant cette fois signe
d'entrer.
Un bref cortège se forma alors
derrière sa silhouette un peu
voûtée. Dom Gaetano s'aperçut
toutefois que dom Gregorio se dirigeait non pas
vers l'église abbatiale mais vers son
parloir particulier donnant sur le cloître
d'entrée. Il s'effaça pour laisser
passer l'officier. La pièce était
étroite et lambrissée, et une
austère table de chêne en occupait
tout l'espace. Au mur était gravée en
lettres gothiques la devise ora et labora. Le
père abbé désigna un
siège au colonel Schlegel et s'assit en face
de lui, entouré de dom Mauro et de dom
Gaetano. Il appuya sur une petite sonnette en
cuivre et un frère convers apparut
aussitôt, portant sur un plateau une
tisanière et des tasses.
« Je crains de ne pas avoir grand-chose
à vous offrir, dit-il. Bien sûr nous
n'avons plus de café, ni d'orge. Il ne nous
reste plus que le millepertuis du père
Mauro, dit-il en se tournant vers son voisin de
gauche, mais on peut ne pas l'apprécier.
- Il passe pour calmer l'anxiété
et la tension, aussi l'ai-je mis en culture au
jardin, expliqua le vieux religieux. Je dois
admettre que c'est un peu
âcre. »
Le colonel avala le brouet et ne put
réprimer une grimace.
« Les bénédictins ont
toujours eu une image de frugalité, dit-il
en reposant sa tasse.
- Jamais ils ne l'ont autant
méritée qu'aujourd'hui »,
confia le père abbé.
Le colonel s'apprêtait à reprendre son
discours lorsqu'il se mit à le regarder avec
une soudaine attention.
« Qu'ai-je donc dit de si
extraordinaire ? demanda dom Gregorio.
- Ne vous dit-on jamais que vous ressemblez au
portrait du cardinal Albergati par Van Eyck ?
demanda-t-il.
- Jamais, répondit le père
abbé d'un ton surpris. Je ne connais
d'ailleurs pas ce tableau. »
Schlegel prit un air contrit.
« Je n'aurais pas dû vous parler de
ce cardinal.
- Et pourquoi donc, colonel ? demanda dom
Gaetano avec une soudaine curiosité.
- C'était un père
chartreux. »
Le visage de dom Gregorio Diamare s'éclaira
enfin.
« Personne n'est parfait »,
répliqua-t-il.
La réflexion du père abbé
parut détendre l'atmosphère. Il se
pencha en travers de la table vers l'officier.
« Pour vous dire la vérité
et vous expliquer la tension que vous
éprouvez peut-être ici, il faut que
vous sachiez que nous nous sentions encore
récemment... à cause de la ferveur de
nos prières... ou de notre situation au
sommet de cette butte... planer au-dessus des
désastres de la guerre et des querelles des
hommes. Et voilà que cette
sérénité vole en
éclats...
- La vérité est que vous n'aimez
pas voir la guerre vous rattraper ! dit
Schlegel.
- Les pères s'inquiètent,
colonel : Quod finxere, timent... comme
l'écrit Lucain.
- Mais c'est déjà fait, monsieur
l'archi-abbé. Il ne s'agit plus de craintes
improbables. Les événements vous ont
rejoints ! J'entends d'ici des cris d'enfants.
Je sais qu'à la suite du bombardement de la
ville vous avez accueilli nombre de
réfugiés. »
Dom Gregorio acquiesça.
« Nous ne pouvions pas ne pas ouvrir les
portes à ces malheureux qui avaient tout
perdu. Ils sont montés ici par familles
entières dès le début des
bombardements et nous les avons abrités dans
les bâtiments du séminaire et du
noviciat.
- Combien sont-ils ? »
Dom Gregorio eut un geste d'ignorance.
« Plusieurs centaines. Nous parvenons
pour l'heure à les nourrir sur les
réserves du couvent, mais elles
s'épuisent et je crains qu'ils ne soient
maintenant trop nombreux. Il y a en ce moment des
cas de rixes, de déprédations...
Disons que la situation devient
préoccupante, et qu'il va nous falloir
envisager avec leur accord une évacuation
progressive. »
Il tapota doucement sur le coin de la table.
« J'ajoute que les Alliés sont au
courant de cette situation. Ils savent aussi,
dit-il en détachant ses mots, que nous
n'abritons que des civils de la
région. »
Schlegel hocha la tête.
« Savent-ils vraiment qu'aucune de nos
unités n'est stationnée ici ?
demanda-t-il avec une soudaine insistance.
- Nous l'avons fait savoir par
l'intermédiaire du Vatican au
généraux Alexander et Clark, et de la
façon la plus nette, répondit
fermement le père abbé.
L'état-major connaît même
l'existence du poste de garde à mi-pente
dont la fonction est d'empêcher vos troupes
d'accéder au monastère...
- Ceci dit, les Alliés pourraient s'y
méprendre tant vous fortifiez avec
énergie la montagne aux alentours !
observa le père prieur. Depuis le
début de ces travaux de fortifications, nous
sommes fréquemment survolés par des
avions d'observation américains.
- Et puis les réfugiés nous
disent que le comportement de vos compatriotes a
changé, renchérit le père
abbé. Ce ne sont plus les mêmes
Allemands. Ils n'ont plus l'amabilité de
naguère...
- Mais comment voulez-vous que ce ne soit pas
le cas ! s'exclama Schlegel. Ce qui a tout
changé, c'est l'armistice et la chute de
Badoglio ! En une nuit, l'Italie est devenue
un pays occupé par ses anciens
alliés ! »
Il se leva brusquement, fit quelques pas les mains
derrière le dos, l'air soucieux, puis se
laissa lourdement tomber sur son siège.
« C'est d'ailleurs cette situation
nouvelle qui me donne bien des raisons de
m'inquiéter pour cette abbaye à
laquelle m'attachent - j'espère avoir
été convaincant sur ce point - tant
de liens précieux... »
A nouveau le silence se fit tout autour de la
table. Sans mot dire il ouvrit sa serviette et en
sortit une carte d'état-major qu'il
déplia et étendit avec soin. Elle
était zébrée de flèches
et striée de traits inscrits au crayon gras.
« Nous y voilà », pensa
dom Gaetano.
« Voici donc la ligne de fortifications -
la ligne Gustav - dont nous venons de parler,
dit-il en suivant du doigt le trait le plus
épais. La Ve armée
américaine vient en effet de franchir le
Volturno et je ne crois enfreindre aucun secret
militaire en vous annonçant que lors d'une
conférence d'état-major tenue
récemment à Spolète notre
commandant de division le général
Conrath n'a pas fait mystère de sa
volonté de résister coûte que
coûte à toute percée sur cette
ligne. »
D'un même mouvement anxieux dom Gregorio et
dom Gaetano se penchèrent sur la carte.
« Mais votre ligne Gustav passe à
l'endroit même où se trouve
l'abbaye ! s'exclama le père
abbé. On dirait qu'elle sépare comme
un profond ravin le cloître du Bramante de
celui des Bienfaiteurs !
- Exactement, dit Schlegel de son air placide,
avant de préciser : c'est bien pourquoi
je suis ici. »
Le père abbé se recula brusquement
comme si entre le colonel et lui la longue et
sévère table de chêne
matérialisait soudain une frontière
infranchissable.
« Je répète, colonel, et il
me semble qu'il faut que cela soit clair pour les
deux camps, dit-il d'un ton qui devint de plus en
plus ferme à mesure qu'il parlait, que nous
n'abritons que des civils, que nous ne
représentons aucun danger militaire pour
quiconque, et que nous souhaitons dans tous les cas
stratégiques être maintenus en dehors
du champ des hostilités. Libre à vous
d'inscrire des lignes sur la carte, mais il est
hors de question que nous soyons
intégrés au système de
fortifications que vous édifiez.
Après l'armistice que vous évoquiez,
vos compatriotes ont eu l'adresse et la
bienséance de ne jamais occuper ces murs.
Nul doute que les Alliés, s'ils venaient
à progresser, n'adoptent le même
comportement. Chacun des belligérants sait
parfaitement que nous ne sommes et ne serons jamais
un objectif militaire. »
Le colonel eut une moue dubitative.
« Vous oubliez cet élément
dont vous parliez et contre lequel vous ne pouvez
rien, père : votre situation
géographique au sommet de cette butte !
Une bataille décisive risque de faire
bientôt rage au pied de ce haut lieu insigne
de la chrétienté - dont le
défaut, également insigne, est de
dominer toute la région depuis le sommet de
cette colline escarpée ! Vous
représentez l'observatoire idéal dont
aucun des belligérants ne pourra se passer.
Les Alliés en particulier ne
toléreront pas de ne pas avoir accès
à un tel belvédère, et vous
risquez de vous retrouver piégés au
milieu du champ de bataille comme une brebis
innocente entre deux hordes de
loups. »
Il s'était exprimé de façon si
vive et si alarmiste que dom Gregorio ne put
s'empêcher de regarder vers la fenêtre,
comme s'il entendait soudain dans la plaine la
sourde rumeur des chars. Schlegel suivit son
regard.
« Notre ligne de défense sur le
Volturno vient d'être enfoncée et je
crains qu'avant un mois vous n'observiez depuis ces
fenêtres la percée de la Ve
armée américaine vers cette
vallée du Liri qui commande la route de
Rome. La menace se précisant, j'ai pris sur
moi de venir aussitôt vous en informer. Car
je peux prévoir dès aujourd'hui ce
qui risque de se passer : si j'en juge par la
stratégie habituelle du
général Clark, la tentative de
percée sur la ligne Gustav qui
s'édifie actuellement sera
précédée d'une attaque
aérienne de grande ampleur qui ne pourra pas
être combattue par nos forces puisque,
hélas, nous n'avons plus depuis longtemps la
maîtrise du ciel... Tout le danger vient de
là, car ce ne sera pas au septième
jour que les murailles s'écrouleront, mais
dès la première
heure. »
En parlant il les avait fixés tour à
tour, et le père prieur crut un instant
qu'il allait prendre congé d'eux sur ces
apocalyptiques prédictions, les laissant
désemparés comme après le
passage d'une tornade. Au lieu de cela il replia
posément la carte, aspira lentement l'air
confiné du parloir, le regard perdu comme si
les effluves qui émanaient des lambris de
chêne lui rappelaient d'anciens souvenirs de
ses voyages d'étudiant.
« Colonel, répondit dom Gregorio
d'une voix douce, nous nous sentons
gratifiés de l'intérêt que vous
portez à l'ordre et à son abbaye
mais, à moins que vous ne ressentiez soudain
une réelle vocation pour entrer chez nous
qui me semblerait en l'occurrence quelque peu
inattendue, je ne vois guère où vous
voulez en venir. »
Etait-ce l'ironie que distillaient les
lèvres minces de l'abbé, mais
Schlegel esquissa pour la première fois un
geste d'humeur.
« Pardonnez-moi de vous le rappeler,
père, mais il n'est pire sourd que celui qui
ne veut entendre. C'est l'intérêt
même que je porte à cette abbaye qui
me pousse en dépit des circonstances et des
difficultés de tous ordres à vous
mettre en garde contre ce qui risque de se
produire, et vous accueillez mes paroles avec une
ironie proche, vous me permettrez de vous le dire,
de l'insouciance...
- Il n'en est rien, colonel, et les deux
pères qui m'accompagnent pourront en
témoigner, mais que voulez-vous que je
fasse, sinon m'en remettre à la
Providence ? Elle ne nous a jamais
abandonnés. Depuis plus de douze
siècles en avons-nous connu des
catastrophes, des guerres, des incendies, des
saccages, et même des tremblements de terre.
Trois fois déjà l'abbaye fut
détruite puis reconstruite... Mais j'ai
cette fois le sentiment que vous exagérez
les périls qui nous attendent : ne
craignons pas des événements qui ne
se produiront jamais. Jamais en effet les
Alliés ne nous attaqueront ni ne nous
bombarderont, car s'ils connaissent la place
considérable du Mont-Cassin dans l'histoire
de la chrétienté, ils savent aussi
que cette place est inexistante dans les
fortifications de la ligne Gustav. »
Le colonel haussa les épaules.
« Ont-elles hésité, ces
bonnes âmes, à bombarder les
églises de Palerme, Santa Chiara à
Naples, Saint Laurent à Rome, la
cathédrale de Bénévent et
même en ville le palais
épiscopal ? Sans une protection
efficace, la Cène de Léonard
de Vinci n'aurait-elle pas été
complètement détruite ? Vous
savez mieux que moi que l'abbaye contient des
trésors inestimables réunis au cours
des siècles par une succession
d'abbés exceptionnels. Qu'adviendrait-il de
ces reliques, de ces uvres d'art, de ces
milliers de livres précieux, s'il survenait
une attaque ennemie ? Je vous assure qu'un
mois n'est pas de trop pour envisager le pire et se
préparer à l'éviter. Il
faudrait... »
Il parut chercher un mot qui ne choquât point
trop les religieux.
« Osons le mot... Un
déménagement qui serait en fait un
sauvetage. Il serait nécessaire que vous
trouviez à tout le moins le courage... si le
péril se précisait... d'envisager
cette solution. »
Un lourd silence suivit sa proposition.
« Un déménagement,
colonel ! Comme vous y allez ! finit par
réagir le père prieur. Et avec quels
moyens, Seigneur ? Nous n'avons aucun
véhicule, pas même une automobile pour
transporter à Cassino les frères
infirmiers qui soignent les blessés en ville
et perdent plusieurs heures chaque jour à
faire l'aller et retour. Et même si nous en
avions une ! Nous n'avons pas plus d'essence
que nous n'avons de café !
- Mais j'ai tout cela, moi !
répliqua Schlegel de son ton à la
fois affable et obstiné. Du moins pour
l'instant. A titre de commandant d'un escadron de
services dans une grande unité je dispose en
effet d'un certain nombre de camions et de bons de
carburant, et je suis venu les mettre à
votre disposition pendant qu'il est encore temps,
c'est-à-dire pendant que nous tenons encore
la route de Rome. »
Le père abbé se pencha à
nouveau vers lui.
« A supposer que le péril que vous
évoquez ne soit pas exagéré,
voire imaginaire, et que vous puissiez rassembler
les moyens dont vous parlez, pensez-vous une
seconde que nous lancerions sur des routes peu
sûres, la nuit, sans protection, à la
mauvaise saison, ces précieuses reliques qui
n'ont jamais quitté ces saints lieux, ces
remarquables ensembles d'incunables et de codex,
ces centaines de tableaux et d'objets de valeur qui
forment cet inestimable patrimoine rassemblé
au cours des siècles pour la plus grande
gloire de saint Benoît... Tout cela mal
arrimé, mal classé, mal
protégé... Vous conviendrez que cela
n'a pas de sens, colonel. Imaginez la
responsabilité que nous prendrions. Tous ces
objets seraient exposés à des risques
bien plus graves s'ils quittaient l'abbaye que
s'ils y demeuraient... Si les circonstances
devaient s'aggraver et si la situation l'exigeait,
nous disposerions de toute façon de
suffisamment de caves et de cryptes pour abriter
les pièces les plus rares, ajouta-t-il d'une
voix ferme, comme pour mieux conjurer l'avenir.
- Une seule bombe incendiaire et elles se
transformeraient en autant de fournaises !
Tout se conjuguerait alors, le manque d'eau, les
courants d'air dus aux ouvertures multiples, pour
attiser l'incendie et transformer ces caves en
d'affreux pièges, répliqua
Schlegel.
- Bien. Peut-être avez-vous raison,
peut-être devons-nous imaginer, intervint le
père prieur. Eh bien, imaginons le
pire : le feu chez nous, et les tableaux sur
les routes. Où irions-nous ? Cras
ingens iterabimus aequor ?
s'interrogeait Horace. Devons-nous naviguer sur la
mer immense ? »
Schlegel se mit à rire.
« Non, père, car je n'ai pas de
bateaux, simplement des camions et je ne vous
emmènerai ni aux Etats-Unis ni en
Angleterre ! Simplement au Vatican, et chaque
chargement sera accompagné par un moine qui
signera un bon de décharge. »
Le père abbé regarda avec stupeur dom
Gaetano.
« Mon Dieu, mais il a déjà
tout prévu, même le comportement de
nos frères bénédictins !
Décidément il faut que je vous fasse
présider un chapitre ! s'exclama-t-il,
soudain facétieux. Et que pense donc votre
général de cette
généreuse proposition ?
- Il ne pense rien du tout : ma
hiérarchie n'est nullement au courant de ma
démarche. »
Les religieux se regardèrent.
« J'ai pris sur moi de venir depuis mon
QG de Spolète parce que j'ai la conviction
personnelle qu'il est temps d'agir »,
ajouta-t-il en détachant ses mots.
Dom Gregorio et dom Gaetano se chuchotèrent
quelques mots à l'oreille. Le père
prieur semblait presque soulagé.
« Il semble impossible que vous puissiez
dissimuler à vos supérieurs une telle
initiative ! s'exclama-t-il.
- Je crois avoir l'oreille du
général Conrath, répondit
l'officier avec l'assurance mêlée de
modestie qui paraissait le caractériser. Je
suis persuadé que si je lui faisais part de
votre acceptation je pourrais obtenir son
accord.
- Mais nous ne savons même pas le nom de
votre unité ! dit le père
prieur. Je remarque un écusson marqué
H.G. sur votre vareuse...
- C'est l'insigne de la célèbre
division Hermann Goering qui se trouve actuellement
au centre de notre dispositif. »
Les trois religieux échangèrent
à nouveau des regards
interloqués.
« C'est une plaisanterie, colonel,
s'exclama le père abbé. Vous
connaissez la réputation de votre
protecteur ! Permettez-moi de vous dire que
cela ne plaide pas en votre faveur et ne peut
guère nous inspirer confiance.
- On sait bien où tout cela serait
envoyé ! » renchérit
la voix nasillarde de dom Mauro qui parut se
réveiller à cette occasion d'un long
silence réprobateur.
Le visage du lieutenant-colonel Schlegel
s'empourpra.
« Mais vous ne pouvez pas dire cela alors
que je propose moi-même de faire cette
opération avec l'accord du Vatican, et sous
le contrôle des
religieux ! »
Dom Gaetano prit à son tour la parole.
« De toute façon nous ne pouvons
disposer de ce patrimoine, dit-il. Vous n'ignorez
pas que depuis la loi sur les congrégations
de 1866 il appartient en propre à l'Etat
italien et nous ne pouvons donc en
décider. »
Pour la première fois, Schlegel se
départit de son calme.
« Mais, père, ne vous rendez-vous
donc pas compte qu'il n'y a plus d'Etat
italien ! Ne savez-vous donc pas, vous, dans
votre empyrée, qu'après l'armistice
du maréchal Badoglio, l'Italie est
passée directement d'une dictature à
une double occupation séparée par la
ligne de front ? Avez-vous reçu dans ce
parloir le surintendant des Beaux-Arts ?
Connaissez-vous même son nom ? Cet
excellent homme se rend-il compte de la menace qui
rôde autour de ce haut lieu de la
chrétienté ? Se soucie-t-il du
péril mortel que court l'abbaye et tout ce
qu'elle contient ? Nous avons peu de temps
pour agir, et je vous offre toutes les
garanties.
- Garanties, quelles garanties ? persifla
dom Mauro. Garanties, oui, que tout cela va
à l'encontre du bon sens le plus
évident ! Pour ce qui est des livres en
tout cas, on me passera sur le corps plutôt
que d'en sortir un seul de la
bibliothèque ! »
Le père abbé parut soudain
fatigué de la discussion.
« Ecoutez, reprit-il de sa voix un peu
frêle et chevrotante, nous allons discuter de
tout cela en chapitre. S'il s'avérait que
ces menaces dussent se préciser, nous ne
serions pas ainsi pris de court. »
Dom Mauro se dressa alors, tout rouge de
colère.
« Je vous en prie, père, refusez,
là, tout de suite et
définitivement ! s'écria-t-il
d'un ton pathétique. Refusons comme auraient
refusé nos pères fondateurs !
Pensez aux précieuses reliques de saint
Benoît et de sainte Scholastique qui n'ont
jamais quitté ces lieux depuis quatorze
siècles ! Il n'est nul besoin de
chapitre pour donner la réponse qui va de
soi ! Le colonel Schlegel est sûrement
de bonne foi mais il est sans doute manipulé
et... »
La voix de dom Mauro s'arrêta net. Une
série de détonations sourdes venait
de se faire entendre dans la vallée, suivie
de cris de terreur et de pleurs provenant du
bâtiment du séminaire qui abritait les
réfugiés. Les trois religieux et
l'officier quittèrent leur siège et
se précipitèrent vers la
fenêtre. Une colonne de fumée
s'élevait lentement dans le ciel
pâle.
« Je les vois, deux avions dans la
direction de Cervario, regardez, ils se fondent
dans l'ombre du Monte Trocchio !
s'écria dom Gaetano.
- Je les reconnais, ce sont les B-17 qui ont
bombardé la ville »,
précisa Schlegel.
Les deux appareils volaient en effet lentement
à faible altitude, semblant butiner au ras
des oliviers comme de gros bourdons. A les voir
suivre ainsi les courbes du terrain, ils semblaient
à la recherche d'un objectif précis.
Puis ils disparurent derrière une colline,
et presque aussitôt retentirent deux
nouvelles détonations. Schlegel revint vers
la table et se pencha sur la carte
déployée.
« C'est là qu'ils ont
frappé : Alta, derrière la ligne
Gustav. En visant nos arrières, ils veulent
avant tout nous rappeler qu'ils ont la
maîtrise de l'air... Cela confirme mes
craintes, reprit-il d'une voix anxieuse.
- C'est à croire que c'est vous qui les
avez envoyés dans le but de nous
effrayer ! s'exclama dom Mauro en pointant son
index sur Schlegel. Vous êtes le diable en
personne, colonel ! »
Il ne put continuer et vacilla. Dom Gregorio et dom
Gaetano accoururent pour le soutenir puis
l'installèrent à nouveau dans son
siège.
« Le père Mauro est fatigué
par tout ce qui se passe, souffla le père
abbé au colonel.
- Corrado ! appela le prieur en ouvrant
la porte sur la galerie.
- Ah non, pas lui, vous voulez vraiment ma
fin ! s'écria dom Mauro d'une voix
faible. Donnez-moi plutôt le reste de la
décoction, au moins ça, ça me
fera du bien. »
Le vieux religieux prit à deux mains la
tasse que lui tendait dom Gaetano et ses joues
maigres reprirent en effet un peu de couleur.
« J'avais joint au millepertuis de la
verveine et de la mandragore, ajouta-t-il d'une
voix faible, les yeux mi-clos et la bouche
entrouverte comme s'il était à la
recherche d'une énergie qui lui faisait
défaut. Oh, j'y pense, qu'adviendrait-il de
mon jardin de simples, qui s'en occuperait si nous
devions partir... Et puis qui apporterait des
fleurs chaque jour au pied de la statue de notre
sainte patronne... Qui ?
répéta-t-il dans une sorte de
plainte. Oh, père, rien qu'à imaginer
ces lieux déserts je m'en vais
déjà moi-même et...
- Ne craignez rien, dom Mauro, il n'en est
nullement question », lui dit doucement
le père abbé.
Schlegel regardait toujours vers la plaine, comme
fasciné par les colonnes de fumée qui
semblaient se répondre l'une l'autre en
funestes signaux. Le père abbé le
rejoignit.
« Colonel, je vous sais gré
d'être venu de si loin montrer tant
d'intérêt pour notre monastère,
et je souhaite que vous ne nous teniez pas rigueur
de notre réticence devant les solutions...
j'ose dire : extrêmes, que vous
préconisez, mais que nous ne souhaitons pas
envisager pour l'instant. Mais je ne veux pas que
nous nous quittions sans que vous ayez revu la
grande composition de Luca Giordano que vous
admiriez jadis. »
Schlegel se retourna lentement.
« Je ne tiens pas à me dire que
c'est la dernière fois que je la revois,
dit-il. S'il s'agit bien d'une fin de non-recevoir,
je préfère prendre dès
maintenant congé de vous.
- Disons que j'ai décidé de nous
laisser guider par la Providence, tenta d'expliquer
dom Gregorio. Peut-être aussi par mon
intuition. »
Schlegel se raidit.
« De toute façon... les conditions
que je proposais ne se reproduiront sans doute
plus, monsieur l'archi-abbé. Nul doute que
les camions dont je dispose actuellement ne soient
réquisitionnés à brève
échéance pour des tâches moins
nobles. Il y avait vraiment là une occasion
que vous devriez saisir. »
Sa déception paraissait telle que le
père abbé le prit alors
familièrement par le bras.
« Je ne doute pas une minute que vous ne
soyez un homme de bonne foi, et même un homme
de bien, lui dit-il d'une voix sourde.
- Ça n'aura pas suffi »,
murmura Schlegel.
Le père abbé le raccompagna lentement
vers la sortie. Au moment où il passait
devant dom Mauro, l'officier inclina
brièvement sa tête.
« Vous semblez penser que c'est à
cause de moi et de mon obstination si votre
proposition n'est pas retenue, répliqua
spontanément ce dernier. Mais c'est une
réaction de bon sens, et les Pères de
l'Eglise que vous admirez n'auraient pas
réagi autrement...
- Je ne répondrai plus, dit Schlegel.
Curae leves loquuntur, ingentes stupent.
- Marc Aurèle ? s'interrogea
dom Mauro.
- Sénèque, père :
" Légers, les soucis sont bavards,
immenses ils se taisent. " Je me tais
donc. »
Dom Mauro eut une moue approbatrice, comme s'il
appréciait la citation.
« Je tenais à vous dire
néanmoins que je ne suis pas
réfugié sur mon empyrée,
répondit-il, mais que je me sens au
contraire indestructible à me dresser ainsi
sur ce socle de granit de l'Eglise - tels sont les
termes de saint Anselme lorsqu'il parle de notre
abbaye, en référence à une
expression de Denys
l'Aréopagite... »
Schlegel haussa les épaules.
« Quel choix ! Ses écrits ont
été fabriqués au
ve siècle par les
néoplatoniciens ! C'est du moins ce que
m'affirmait dom Federico Mansolt.
- J'ai bien connu dom Federico à
Terracina, dit le prieur.
- C'est lui qui m'avait donné à
lire les six tomes de l'Historia
Cassinensis du père Diaz... dit
Schlegel.
- Allez, colonel, dit dom Mauro dont
l'attitude paraissait avoir changé. Ne
utile quidem est scire quid futurum sit. Miserum
est enim nihil proficientem
angi. »
Schlegel eut un rire bref et parut se
détendre quelque peu.
« " S'il n'est même pas utile
de connaître l'avenir, c'est une
misère de se tourmenter sans profit. "
Cicéron, n'est-ce pas ? De natura
deorum.
- C'est exact, admit dom Mauro, je le sais
d'autant mieux que c'est grâce à la
transcription des moines de Mont-Cassin que ce
traité n'a pas été perdu.
- Je pourrais répondre à la
sentence de Cicéron : Tum quoque cum
pax est, trepidant formidine belli.
- " Même quand c'est la paix, on
tremble dans la crainte de la guerre ",
traduisit cette fois dom Mauro comme s'il se
prêtait soudain au jeu. Je ne peux dire le
contraire. Encore Sénèque ? Non,
Sénèque serait plus original.
César ? Ce serait malvenu.
- J'ai la crainte, moi, que ce ne soit
d'Ovide, dans Les Tristes.
- Je n'en crois rien, répliqua dom
Mauro, le visage à nouveau fermé.
- Le mieux est que vous alliez vérifier
tous deux à la bibliothèque, proposa
soudain le père abbé. Je voudrais que
le colonel quitte ces lieux en ami, et que ce duel
de lettrés ait au moins un vainqueur.
- Eh bien, signor colonnello,
suivez-moi », grommela dom Mauro à
l'intention de Schlegel sur un ton de
précepteur maussade.
|