Delphine Coulin
Une seconde de plus
Delphine Coulin est née en Bretagne et vit à Paris. Après des études de lettres et Sciences Po, tout en travaillant pour la télévision, elle a réalisé des courts-métrages de cinéma qui ont obtenu de nombreux prix, de Cannes à Los Angeles, en passant par le prestigieux Prix de la Critique Française (Souffle, 2001). Nous publions ces nouvelles deux ans après le premier roman de Delphine Coulin, Les traces.
Belle lurette
l a suffi d'une seconde pour que je la repère. J'étais dans le métro, j'allais passer par un de ces portillons automatiques dont les caoutchoucs menacent à tout instant de se refermer comme des mâchoires sur vos côtes, et que je redoute depuis mon enfance. Devant moi j'ai vu une petite fille, apparemment seule, franchir les portes noires avec désinvolture. Je me souviens m'être dit Téméraire, la petite, et à ce moment précis elle s'est retournée avec un air amusé, l'espace d'un instant, avant de filer entre les gens qui se précipitaient vers la bouche du métro. Ce qui m'a frappée alors, c'est qu'elle me paraissait beaucoup plus intrépide que moi au même âge, et que si elle me ressemblait un peu - de stature, d'allure - elle était comme plus libre.
Le soir pourtant, l'image de cette petite blonde ne cessait de me tarabuster. Comme souvent ces derniers temps, je n'arrivais pas à dormir. Je me suis levée, et je suis allée dans la cuisine, épuisée. Je me suis appuyée, debout, à la fenêtre, face aux toits de Paris. Mes yeux suivaient les allées et venues des rares passants dans la nuit froide. La lune était grêlée comme un visage. Elle était presque pleine et j'en distinguais bien les contours, les montagnes, les cirques et les vallées. J'avais lu quelque part un article où des chercheurs de la Nasa déclaraient que les jeux Olympiques d'hiver pourraient bientôt avoir lieu là-haut. Les pentes recouvertes de poussière de lune deviendraient pistes de poudreuse, et la faible gravité permettrait aux skieurs de réaliser des figures impensables sans grand risque de chute. Le cratère Platon, au nord de la Mer des Pluies, avait été désigné comme le meilleur endroit pour tenir les compétitions et installer le village olympique. Je crois que ce qui me plaisait le plus dans tout ça, c'était que des hommes, scientifiques émérites, puissent réfléchir des journées entières dans un des endroits les plus sérieux de la Terre, la Nasa, aux modalités des jeux Olympiques lunaires de 2020.
Je commençais à me détendre. J'ai mis un CD sur la platine. Bola de Nieve. Boléros du début du siècle dernier. Souvent quand j'écoutais ces musiques anciennes, ou d'autres, vieilles de plusieurs siècles, je me disais que je récupérais un peu du temps auquel elles appartenaient.
Des suppléments de réalité.
Un peu comme l'image de la petite fille dans le métro qui revenait, floue, au fond de ma rétine, convoquait les statistiques ridicules de mon enfance.
Vers huit ans, j'avais en effet pris l'habitude de me comparer aux autres au moyen de statistiques élaborées par moi-même. Cela donnait : aujourd'hui, je suis la plus petite de tous les passagers de ce bus, ou (en déambulant dans les rayons de l'unique supermarché de la petite ville où j'habitais) : à ce moment précis, je suis sans doute la personne la plus dégourdie du Leclerc. Evidemment, cette enfant était bien différente de la (presque) trentenaire qui pouvait aujourd'hui, dans le rayon froid d'un magasin assez semblable, hésiter indéfiniment entre deux marques de yaourts en comparant leurs calories, taux de fibres, et mérites respectifs.
La petite silhouette revenait, obsédante. Etait-ce dû à l'insomnie ? La tour Eiffel, au loin, se prenait pour un phare. Elle éclairait tout Paris mais elle n'atteignait pas mon visage. Je suis restée face aux lumières de la ville jusqu'à ce que le ciel s'éclaircisse et laisse venir le jour.
Je l'aurais peut-être oubliée si je ne l'avais pas revue quelques jours plus tard - en bas de chez moi.
***
|