Premiers chapitres
Delphine Coulin
Les traces


Delphine Coulin est née en Bretagne et vit à Paris. Après des études de lettres et Sciences Po, tout en travaillant pour la télévision, elle a réalisé des courts-métrages de cinéma qui ont obtenu de nombreux prix, de Cannes à Los Angeles, en passant par le prestigieux Prix de la Critique Française (Souffle, 2001). Ces films lui ont permis d'affirmer un univers très personnel, où le cycle de la vie est un apprentissage cruel, où l'éphémère n'est qu'un maillon de l'éternité.
Les Traces est son premier roman.
1

lle était allongée là, si petite, si frêle, la bouche ouverte en un cri muet. Le gant rêche allait et venait sur sa peau parcheminée, et c'était le seul son dans le silence. Elle attendait que je finisse de lui laver les jambes, toutes maigres, toutes fripées, des bâtons sous la peau. On dit que ce sont les jambes qui vieillissent le moins chez une femme, mais il faut croire qu'il arrive un moment où tout est hors d'âge.
C'était un soir de fin d'été. La lumière avait commencé à baisser, le ciel était violet, et la mer était plate comme si les marées ne devaient plus jamais avoir cours. Il faisait encore lourd, la fenêtre fermée à l'espagnolette laissait entrer une moiteur salée. Les gens n'allaient même plus à la plage, ils s'en étaient lassés, ils attendaient la rentrée, achetaient les cartables que les grandes affiches quatre par trois leur vantaient le long des routes. Vite ! Bientôt l'école.
Je ne sais toujours pas pourquoi c'est ce soir-là que j'ai commencé. Peut-être à cause de la chaleur, ou d'une sensation de vide plus forte que d'habitude. J'ai trouvé que mes mains commençaient à ressembler à celles d'Alice, les articulations s'arrondissaient tandis que les phalanges se creusaient. Cela m'a remplie d'une inquiétude sourde, insistante. Le gant rêche allait et venait, le sang tapait et tapait dans mes veines comme il gonflait puis vidait mon cœur, vidait ma tête. Le souffle d'Alice, ténu, voilé, soulevait régulièrement sa poitrine tandis que je soupirais, essoufflée par la chaleur et l'effort.
Je savais que j'aurais dû continuer la conversation, parler de la voisine par exemple, madame Canard, ça l'aurait fait rire, ils avaient emménagé voilà bientôt six mois et pourtant ça faisait toujours rire Alice, Tiens, monsieur et madame Canard vont se baigner. Je savais que je devais à tout prix avoir le courage de faire semblant, badiner. Cela faisait partie de mon travail, de parler d'autre chose en nettoyant un corps ou une plaie, quand je travaillais en hôpital il m'était même arrivé de laver un mort en regardant les clips sur la télé de la chambre. Faire deux choses en même temps, cela permet de penser ni à l'une, ni à l'autre. J'y étais habituée, et après tout, c'était ma fonction, mon métier, mon rôle : j'étais une dame de compagnie.
Dame de compagnie, comme on le dit d'un chien.

Mais je n'avais rien à dire. On était au mois d'août de ma trente-neuvième année. Il faisait chaud, le silence était lourd, ses jambes étaient légères et fines et terrifiantes à la fois. Elle attendait, toute douce, toute propre, effrayante sans le savoir, et moi j'avais la tête vide.

...



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18