Marianne Costa
No woman's land
Née à la fin des années 60, ancienne élève de l'ENS de Fontenay, Marianne Costa a été chanteuse de rock et traductrice de romans roses pour Harlequin. En 1995 et 1996, elle travaille bénévolement comme assistante de littérature française à la faculté des Lettres de Sarajevo, puis au centre André Malraux. Elle traduit également de la poésie, de l'anglais et du serbo-croate.
No woman's land est son premier roman, déjà en cours de traduction dans plusieurs langues.
Prologue
e matin où il est parti pour toujours, je ne dormais pas. Je faisais semblant. J'espérais qu'un jour, à force de feindre le sommeil, je le surprendrais en train de me regarder dormir et de trahir ainsi l'amour secret qu'il éprouvait pour moi.
Les yeux mi-clos, la tête cachée dans mon bras, une pile d'oreillers complétant le camouflage, je l'épiais depuis le canapé. Il avait dormi sur le lit, moi pas. Impossible de dormir avec lui. Le jour se levait. Je l'ai vu remuer, grogner un peu puis s'extraire du lit, de dos. Ses fesses très blanches et rebondies ont accroché un rai de lumière, son dos constellé de grains de beauté s'est déplié comme le dos d'un cheval. Je me suis mise à respirer plus fort, mon cœur frappait comme un sourd. Il a enfilé son slip sans faire de bruit, son jean, ses chaussettes, sa chemise, rouvert son jean pour glisser les pans de sa chemise dedans, passé la main dans ses cheveux.
Ensuite, toujours à pas de loup, il s'est dirigé vers le fauteuil où j'avais jeté mon sac à main. Il a fouillé, pris mon portefeuille et une ou deux autres choses que je n'ai pas identifiées, fourré le tout dans la poche de son pantalon. Ses cheveux lui pendaient sur le nez. Il a ramassé son paquet de cigarettes sur la commode, lequel était évidemment vide. Avec une grimace et un juron muet il l'a écrasé dans son poing et l'a déposé dans le cendrier plein qui gisait au pied du lit. Puis il est passé dans l'entrée où je l'ai entendu nouer les lacets de ses chaussures et enfiler sa veste en cuir. Il a refermé la porte tout doucement, avec un petit clic.
Il ne m'avait pas regardée une seule fois.
J'ai attendu une minute pour être sûre qu'il soit parti et je me suis levée. Je n'avais pas dormi de la nuit. C'était un matin blanc et brumeux, l'air avait un goût de ferraille. J'ai entendu démarrer une voiture, je savais déjà que c'était la mienne, mais je suis quand même allée à la fenêtre pour vérifier. Il a tourné le coin de la rue avec un crissement de pneus tout à fait superflu. J'ai fouillé dans mon sac : les papiers y étaient encore. Il les avait oubliés, l'étourdi. Pour la revendre ce ne serait pas pratique.
Son odeur de blond traînait encore dans la pièce, un peu rance, mélangée avec la puanteur du tabac froid. Le cendrier débordait. Je l'ai ramassé, porté jusqu'aux toilettes et j'ai vidé les mégots dans la cuvette. L'eau est devenue toute noire, ils flottaient à la surface. Il a fallu que je tire la chasse trois fois, quatre fois, pour les éliminer. L'un d'entre eux ne voulait pas descendre. Il criait " fluctuat nec mergitur ! " comme une goélette dérisoire. J'ai tiré la chasse encore, encore, j'étais prête à gaspiller toute l'eau de la ville pour faire couler cette saloperie de mégot. Il a fini par céder et je me suis aperçue que j'avais les joues trempées. La cicatrice toute fraîche sur mon nez tiraillait, ça ne faisait même pas mal. Les larmes ruisselaient dedans et dehors, par le nez et sur les joues.
Tout en léchant la morve qui me coulait sur la bouche, je suis revenue dans la chambre. Un inconnu translucide en forme de lui occupait sa place dans le lit. Pour la première fois, je me suis dit qu'il ne reviendrait plus. Son odeur aussi avait disparu. Je l'ai cherchée à tous les coins de la pièce et jusque dans l'entrée. Mes pas m'ont amenée dans la cuisine, le nez au-dessus de la poubelle pleine qui s'obstinait à ne rien sentir. Là j'ai enfin compris ce qui se passait : j'avais perdu l'odorat.
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