Pierre Combescot
Faut-il brûler la Galigaï ?
Pierre Combescot est journaliste et écrivain. Prix Médicis
1986 pour Les Funérailles de la Sardine. Prix Goncourt
1991 pour Les Filles du Calvaire. Il est l'auteur, notamment,
de La Sainte Famille et du Lansquenet, d'une biographie
de Louis II de Bavière (Lattès, 1974), Les
Petites Mazarines (Grasset, 1999), Les Diamants de la guillotine
(Laffont, 2003) et Ce soir on soupe chez Pétrone (Grasset,
2204).
I
Prologue en forme de bouclettes
et d’accroche-coeurs
ans le maigre jour de la garde-robe, on eût pu
prendre la dame d’atour pour un oiseau nocturne venu
par mégarde se poser sur l’épaule de la reine. Ombre sur
ombre. Crissement de soie sur la soie. Soupirs. Gazouillis
d’italien. Et par instants, à de furtifs hochements de
tête, comme un épouillage. Au vrai ce triste hibou, de
bonne heure asphyxié dans la malsaine obscurité des
alcôves et des cabinets, s’appliquait, comme elle en
avait l’habitude depuis trente ans, à démêler, d’un
peigne agile, la blonde chevelure de sa maîtresse. De
temps à autre Léonora – c’était son prénom – suspendait
son mouvement et alors, tel le rapace qui d’un bec acéré
plonge sur sa proie, tirait un cheveu blanc.
La souveraine se laissait faire, opulente et paresseuse,
acagnardée dans ses chairs laiteuses. Geignarde de
nature, il lui arrivait de pousser de petits cris. A près de
quarante ans la reine Marie ne s’était jamais tout à fait
départie d’une enfance de petite fille capricieuse et
gâtée.
La figure lourde, les yeux ronds et inexpressifs, à
fleur de tête, elle paraissait absente à tout et à tous, et
pour commencer à elle-même. Son visage fermé transpirait
l’indolence. En abandonnant ainsi sa chevelure à sa
dame d’atour, il ne lui était jamais venu à l’esprit que
cette dernière l’en avait dépossédée depuis bien longtemps.
Avec les années, cette soeur de lait avait acquis la
propriété de cette magnifique toison. Elle était même
devenue son bien le plus précieux. Davantage que tous
les trésors amassés depuis dix ans qu’elle se trouvait en
France. Son hôtel de la rue de Tournon, son appartement
du Louvre regorgeaient d’objets inestimables, de coffres
pleins à ras bord de piastres, d’écus, de doublons
d’Espagne, de florins fruits des prévarications commises
avec le consentement de sa maîtresse à qui elle en ristournait
une partie. De plus, sans cette chevelure, elle
n’eût su se maintenir à la Cour et arracher au roi Henri,
qui s’était bien juré de ne rien lui accorder, le rang de
dame d’atour ainsi qu’un appartement au palais.
Le Gascon pourtant prévenu s’était laissé duper par
cette Florentine de basse extraction. Et aujourd’hui
encore cette crinière mousseuse demeurait, au milieu
des intrigues de cour et des complots, son gage de
sûreté.
Elle seule savait domestiquer ce flot de cheveux mordoré
et le transformer en un édifice compliqué de
boucles crêpelées et annelées, monté en étages et couronné
par un dôme majestueux de mèches entrelacées.
Sans ce talent, sa liaison avec la reine, l’empire absolu
qu’elle exerçait sur elle, ne lui eussent été de rien auprès
d’un roi et d’une cour méfiants pour ne pas dire hostiles
aux Italiens. Un sentiment hérité de l’époque des derniers Valois et de feu Madame Catherine que le roi
Henri du temps où il n’était que roi de Navarre appelait
« Madame Serpente ».
Or Léonora et la reine venaient toutes deux de Florence
et cette dernière, comme la reine Catherine, appartenait
à la riche et puissante famille des Médicis.
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