Maxime Cohen
Eloge immodéré des femmes
Né en 1952, Maxime Cohen est Conservateur général des Bibliothèques. Il exerce sa carrière au ministère de la Culture après avoir été longtemps en poste à la Bibliothèque nationale de France. Il est l’auteur d’un bref récit familial, Confins de la mémoire (Fallois, 1997), et du très remarqué Promenades sous la lune (Grasset, 2008).
Pour ou contre les voyages
Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.
Pascal,
Pensées et opuscules, [éd.] par L. Brunschvicg, rev. par G. Rodis-Lewis, « Classiques Hachette », Paris, Hachette, 1967 (1897), section II, 139.
A
LES FEMMES ! Ariane, Gilda, Sonia : elles furent toutes la surprise ou le but d’un voyage. Ariane, c’était le chic bordelais en plein cœur de New York, Gilda un balcon chilien au bord du Pacifique, Sonia la Grèce antique sur la Côte bretonne. Ariane me disait : « On part en voyage à la recherche des différences… » et elle n’avait été frappée que par des similitudes. Je me suis sottement brouillé avec elle. Tous les torts étaient de mon côté mais toutes les raisons n’étaient pas du sien. Nous avions décidé de nous voir en août. Elle m’annonça fin juillet qu’elle ne pourrait finalement qu’en septembre. Sans explication, naturellement. Je lui répondis que c’était d’accord pour septembre mais l’année suivante. Nous ne nous sommes pas revus.
C’est pourtant elle qui avait raison. Jamais les hommes ne sont plus ressemblants que lorsque tout devrait les rendre plus dissemblables. Je suis frappé jusqu’aux moindres analogies de leurs gestes intimes : tout le monde met un pied devant l’autre pour marcher ; on rit un peu partout en découvrant les dents ; les yeux se mouillent lorsqu’on a du chagrin ; on manifeste la crainte, la pitié, le mépris, la colère, la tristesse, la joie par des mimiques identiques. L’uniformité des gestes familiers a d’ailleurs fortement attiré l’attention des dessinateurs. Elle ne découle pas de la déformation satirique des traits mais du schématisme de nos expressions et s’appliqua d’abord à la représentation imagée des humeurs, c’est-à-dire des caractères les plus généraux du tempérament. Les collections royales du château de Windsor en conservent des exemples frappants sous la plume et le crayon de Léonard de Vinci, qui inclut même dans son étude diverses attitudes animales. Il n’est pas fortuit qu’Annibal Carrache qui, contre le maniérisme, tentait de revenir à la généralité de l’art, passe pour l’inventeur de la caricature. Pourquoi cependant la représentation des humeurs est-elle souvent humoristique ? C’est que lorsqu’on généralise, on simplifie : rien de plus révélateur pour l’œil ; mais rien de plus réducteur pour l’esprit. Etrange renversement, à moins que la représentation figurée des généralités ne nous dévoile le ridicule essentiel de toute chose et que sa noblesse ne se dissimule sous les apparences les plus secondaires.
Les mœurs qu’on veut croire diverses ne se signalent pas moins par leurs parentés : partout le mariage, la famille, la lignée, la chefferie, le parti, la nation. Les bâtiments, les industries, les commerces, les véhicules ne varient que dans leurs modalités : ils sont similaires dans leur principe. Toutes les sociétés sur tous les continents semblent sortir du même four. Il ne reste de particularités, peut-être de culture, que dans les marges et il faut avoir pénétré loin dans la dissemblance pour en discerner l’altérité. On ne commence à bien connaître un pays étranger que lorsqu’on a l’impression d’y être chez soi.
Les sciences humaines ne reposent que trop sur l’exploration obsessionnelle de ces insignifiances, dont Valéry disait que tout ce qui les simplifie est faux mais que tout ce qui ne le fait pas est inutilisable. De là un relativisme aussi abusif que celui qu’on découvrirait dans la nature si l’on cherchait à la comprendre non à partir de ce qui, dans ses lois, est toujours le même mais de ce qui, dans les faits, est toujours autre. Cette conception ne règne pas seulement dans quelques cénacles : elle rencontre un succès consternant auprès du public avec la complicité des voyages aériens. En nourrissant la prétention de se confondre avec l’étrangeté qu’il côtoie, le touriste contemporain idéalise tout ce qui lui paraît exotique. J’ai des amis qui ne peuvent revenir du Japon sans changer la décoration de leur jardin. Un prochain voyage en Inde recouvrira de tapis le parquet de leur salon et, après un week-end au Maroc, de thé à la menthe et de narguilés les tables de leur appartement. Ce faisant, ils ne se contentent pas de ne rien apprendre sur eux-mêmes : ils frustrent l’étranger du regard perplexe dont il a besoin pour savoir qui il est. Qu’en aurait-il été si Montesquieu avait demandé à son Persan d’adopter les coutumes françaises en posant le pied à Marseille et les lui avait fait décrire en oubliant les siennes ? En quoi aurait-il été différent du premier Parisien venu ? Ses lettres eussent ressemblé aux apologies les plus doucereuses du temps. L’exotisme, qui ne concède aux éléments essentiels des autres civilisations qu’un caractère décoratif dans la sienne, est le péché le plus inexpiable de tout voyageur.
Les paysages ne présentent pas non plus les disparités que les voyageurs se font un plaisir de surfaire. Tout varie en proportion, presque jamais en nature. La végétation se ressemble partout en dépit de la variété des espèces et des terres où elle s’implante. Et s’il existe au fond des Montagnes Rocheuses ou de l’Australie des animaux qui ne se voient ni à Dresde ni dans le Loiret, nous n’avons guère de mal, sous tous les cieux, à distinguer entre un minéral, un végétal, un animal. Le climat est peut-être l’unique élément dont les modifications ne soient pas négligeables. C’est un des rares phénomènes dont la nature réside dans les variations ; encore se concentrent-elles sur quelques degrés plus proches du zéro absolu que de l’infini des hautes températures : nous vivons dans le froid. La température exerce pourtant une influence profonde sur notre tempérament : le génie de Montesquieu est d’en avoir mesuré les effets sur la formation des sociétés, des institutions, des mœurs. Mais si nous sommes condamnés à subir les variations climatiques sans pouvoir y intervenir ; si, plus encore, la climatologie est une science qui ne peut déboucher que de manière aventureuse sur une quelconque technologie, il n’est aucun lieu sur terre auquel nous ne puissions nous adapter : la technique dispense la même atmosphère dans les bureaux d’un grand immeuble d’Anchorage, de Bahreïn ou de Londres ; il suffit d’oublier ce qui se passe par la fenêtre.
L’évidence de l’universelle ressemblance contrarie méchamment notre irrépressible passion pour les détails et nous attire hors de chez nous comme vers les mille nuances de la lumière. Ce n’est pas le général mais le particulier qui sert à notre divertissement. Le général ne sert qu’à notre savoir. Et rien ne me convainc mieux du caractère joyeux de la science d’Aristote que de s’être donné la description du particulier pour ultime conquête. Ce qui m’intrigue et me ravit lorsque je voyage, c’est de m’apercevoir que si toutes les maisons, partout, ont des fenêtres, elles s’ouvrent et se ferment de cent façons différentes. Jusqu’il y a peu, les fenêtres à guillotine exerçaient un magistère sans partage sur la Grande-Bretagne tandis qu’elles s’obstinaient à s’ouvrir par le centre sur le continent. La robinetterie de tout pays étranger ne doit certainement pas être actionnée sans une phase d’observation attentive et quelques tâtonnements. Lors de mon premier séjour à Venise, il m’a fallu un gros quart d’heure pour maîtriser celle de mon appartement, plus dix minutes pour les volets, d’un mécanisme encore plus tarabiscoté. On roule partout en automobile ; mais les voitures automatiques des Américains sont, pour un Français, un mystère aussi grand que leur inaptitude à dissocier civisme et religiosité, et quant à l’idiosyncrasie de leur conduite, elle nous en apprend davantage sur nous, à notre désavantage, que tous les traités de sociologie.
La cause de notre leurre mais aussi de notre enchantement, ce sont les vibrations non des choses mais de notre regard. Elles ne cessent de nous offrir de nouvelles représentations en charmante contradiction avec la réalité. Quoi de plus ressemblant que n’importe quelle montagne du centre de la Chine et un massif de la Haute-Silésie ? Quoi en même temps de plus dissemblant que le Paysage au clair de lune de Ma-Yuan et La Brume s’élevant dans le Riesengebirge de Caspar David Friedrich ? D’un côté, l’immensité vue d’en bas par un spectateur écrasé, de l’autre vue d’en haut par un spectateur exalté. Ici la sérénité taoïste, là le tragique du paysage. Leur dissimilitude, inobjective, ne provient pas de l’extérieur mais de l’intérieur de l’œil, dont l’instabilité est à l’origine des reconfigurations que nous ne cessons d’imposer à la nature pour obéir à notre vue.
On comprend mieux pourquoi les anciens voyageurs ne pouvaient décrire la réalité de ce qu’ils avaient vu sans y mêler la fable de ce qu’on leur en avait dit. Voyager ne se réduisait pas à regarder : on écoutait presque autant, non sans confondre ce que l’on constatait avec ce que l’on entendait. L’extraordinaire et le monstrueux refluaient de la plupart des excursions en pays lointain, comme si l’intempérance intérieure qui en avait jeté les acteurs hors de chez eux devait se payer d’expériences dissuasives pour qui serait tenté de les imiter. C’est par gratitude envers les délices domestiques du quotidien qu’on s’en revenait avec des récits effrayants qui en exaltaient secrètement le bien-être moelleux. Ulysse est la figure émérite de cette race pèlerine.
Aussi distinguait-on mal entre le récit de voyage et le voyage imaginaire : cette incertitude en dit long sur le sérieux du genre. Nos romans de science-fiction, où la plongée dans l’espace est au moins aussi importante que dans le temps, ne font-ils pas de même ? Ces divagations étaient, déjà, volontiers futuristes. Le seul moyen de prévoir l’avenir étant de l’inventer, l’utopie d’aujourd’hui n’est pas le pire moyen d’anticiper la réalité de demain. Que d’auteurs en divaguant ont su décrire ce que d’autres en raisonnant n’ont même pas entrevu, à l’instar de Lucien qui invente la télévision à l’occasion d’un voyage imaginaire sur la lune ! Je vis, relate le héros de son Histoire véritable dont le titre vient de ce qu’elle est fausse, une bien autre merveille dans le palais du roi [de la lune]. C’était un grand miroir, placé au-dessus d’un puits d’une profondeur médiocre. En y descendant, on entendait tout ce qui se dit sur la terre, et en levant les yeux vers le miroir, on voyait toutes les villes et tous les peuples, comme si l’on était au milieu d’eux . Voyager, c’est accéder à d’autres mondes possibles que le monde actuel, dont ceux que l’avenir nous réserve ne sont pas les plus improbables.
Non moins que le merveilleux, le secret fait partie du voyage : on cache aisément une partie de ce qu’on a vu et fait lorsque personne n’était là pour le savoir ; et il est bien connu des historiens que beaucoup voyageaient autrefois pour mener tranquillement ailleurs une vie qu’ils ne pouvaient mener chez eux sans scandale. Les mémoires, récits de voyage dont le trajet ne se fait pas dans l’espace mais dans le temps, sont tout autant matière à dissimulation. Cette analogie jette un nouvel éclairage sur les rapports complexes de ces deux genres avec la vérité : il est contradictoire de s’identifier avec ce qu’on voit et d’en faire un récit objectif. J’aime assez le mot prêté au maréchal Pétain pour qui je n’entretiens pas une passion dévorante ; mais même nos bêtes noires font de bons mots. Comme on lui proposait d’écrire ses mémoires : « Des mémoires ? Mais je n’ai rien à cacher ! »
...
|