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Jean-Luc Coatalem
Je suis dans les mers du sud
Sur les traces de Paul Gauguin
Essai littéraire
Prix des Deux Magots 2002
Prix Amerigo Vespucci 2001 - Saint-Dié des Voges,
Prix Tristan Corbières 2002, Prix Breitz 2002
Après une enfance en Polynésie et dans l'océan
indien, Jean-Luc Coatalem, écrivain-voyageur, journaliste
à Géo, continue de parcourir le monde. Il
a publié chez Grasset Villa Zaouche (1994), Tout
est factice (1995), Mission au Paraguay (1996), Le
Fils du fakir (1998).
CHAPITRE 1
e
connaissais déjà Paul Gauguin. J'aimais sa diagonale
géographique, son lâcher-tout, ses uvres hautaines
et primitives accrochées au Jeu de Paume puis à Orsay.
Aux cimaises de mon musée intime, il était devenu
mon peintre préféré, dont j'avais entrevu derrière
l'appétit féroce pour l'Ailleurs une fuite désespérée
en avant. Coïncidence, ses paysages réels ou rêvés,
parfois chimériques, étaient aussi les miens : Tahiti,
où j'avais été enfant ; Madagascar, où
il avait voulu s'installer et où je vécus au gué
des années soixante-dix ; l'ex-Indochine, enfin, où
mon grand-père fut en poste entre 1927 et 1930, et à
laquelle longtemps Gauguin avait songé, s'imaginant renaître
en Orient... Sans oublier la Bretagne, bien sûr, même
si, à sa différence, celle dont j'ai hérité
est plus océane que terrienne, ouverte sur le large. Presqu'île
de Crozon, en Finistère, " tête de chien qui aboie
", comme disait Alexandre Vialatte. Baie de Douarnenez, anse
de Morgat, île de l'Aber, pointe de Saint-Hernot, effrayant
cap de la Chèvre... Une dentelle de roches, un dédale
de criques où, à bord d'un voilier écaillé,
nous naviguions en amateurs. D'ici, de cette fin de terre, couverte
de landes cendrées, de callunes et d'ajoncs, partaient tous
les navires, naissaient tous les désirs d'aventures. Pointe
extrême de l'Europe, trident de grès battu par l'Iroise,
la presqu'île était une langue cruciforme dardant plein
ouest, plein bleu !
A Morgat, ex-port thonier, nous avons toujours notre maison familiale,
grosse ferme d'ardoises et de granit du dix-huitième siècle,
épaulée d'une grange et d'une étable. Autour
de champs trop courts tenus par des murets, les cinq ou six pen-ty
de Penfrat sont imbriqués les uns dans les autres, recroquevillés
sur leurs jardins clos, leurs pierres à battre le grain,
leur puits. Façon de défier, en les piégeant,
le vent, les coups de tempête, la tristesse pluvieuse des
hivers, la solitude des anciens nourris au seigle et à la
sardine... Un havre fruste, trop petit, mais auquel nous nous accrochons
par un orgueil paysan, une volonté de marin à garder
son cap. Sur la pelouse de devant, j'ai planté trois palmiers,
des Trachycarpus fortunei. Originaire d'Asie, cette espèce
montagnarde reste stoïque jusqu'à moins vingt degrés
de température et croît, vaillante, du littoral méditerranéen
jusqu'en Ecosse. Entre les massifs d'hortensias, ils se plaisent
chez moi, oscillant dans l'air saturé de sel, entre deux
canots mis au sec. Leur tronc pelucheux, couvert d'un crin comme
d'un manteau d'hiver, et leur bouquet vert foncé donnent
au hameau un faux air de " retour d'Afrique "...
Parfois, dans la bibliothèque, lorsque je relis les livres
d'Alain Gerbault ou les albums des anciennes distributions de prix,
Jules Verne ou Robert Louis Stevenson, j'observe par la fenêtre
ces trois camarades hirsutes qui bruissent, aimantés par
le souffle des marées. Eux aussi me parlent de Polynésie,
et de leurs cousins, les Pelagodoxa henryana qui, de l'autre côté
du monde, au bout de cet océan qui n'en finit jamais même
s'il change de nom, abritèrent sous leurs palmes tous les
exilés de l'hémisphère Sud. De ces archipels
insolés de mon enfance, apparitions de sables et de lagons,
où j'étais si heureux, si insouciant, chanceux en
un mot. Encore du peintre Paul Eugène Henri Gauguin, enfui
là-bas pour trouver un sens à sa peinture, c'est-à-dire
à sa vie.
Sur la côte nord de la presqu'île, le manoir du poète
symboliste Saint-Pol Roux, mort en 1940, se tient lui aussi sur
" cette fin-de-la-terre qui est un commencement-du-ciel ".
Il surplombe la mer, juché sur son à-pic, escorté
par cent quarante-trois menhirs de quartzite qui sont autant de
totems marquant équinoxes et solstices... Pointe de Pen-Hir,
crête de Pen-Hat. Au crépuscule, la lumière
fauve incendie ces vestiges qui pourraient être hantés.
Balcons rompus, escaliers effondrés, tourelles décapitées
dont les morceaux à terre sont dévorés par
la lande, l'édifice a été détruit lors
des bombardements sur Brest, en 1944. Adolescent, durant l'été,
j'ai aimé errer dans ces restes fracassés, tandis
que l'Iroise haletait dans les rochers. Au bout du continent européen,
rivé à sa margelle, le manoir de Coecilian dominait
tout : la flottille des patrons pêcheurs, les bâtiments
de la Royale, le goulet de Brest, les Tas de Pois, un océan
convexe sillonné de cormorans, le ciel et la mer infinis...
L'artiste est un sourcier, un spirite, un mage, martelait le poète
à barbe blanche qui ressemblait au roi Lear. Un homme neuf
parce que ancien, sachant recréer le feu à coups de
silex, dont " le soleil pensé surpasse le soleil réel
". Gauguin retiendra la leçon. Et, à sa mort,
justement, les grands bois sculptés de sa case marquisienne,
rapatriés en Europe par l'infatigable Victor Segalen, décoreront
les murs de Coecilian. Panneaux frottés d'inconnu, qui, dans
l'exil, chantèrent le même mystère, la même
joie inquiète de vivre, d'une baie scintillante d'Hiva-Oa
à cet éperon de grès armoricain...
Et puis Gauguin m'avait fait voyager à l'intérieur
même de son aventure. Chaque fois, j'avais essayé de
voir ses toiles, quitte à en bousculer mon travail, avec
la jubilation d'un entomologiste qui répertorie un spécimen
dans son carnet. Riche de plus de six cent cinquante numéros,
la classification Wildenstein me ravissait. Etabli par Georges Wildenstein
et publié en 1964, ce catalogue recense l'ensemble des uvres
reconnues du peintre. Il attribue à chacune, dans l'ordre
chronologique de leur création, un chiffre précédé
d'une lettre : W. Pour moi, c'était devenu un jeu sur la
carte du monde. Des toiles, des numéros Wildenstein, il y
en avait partout : vingt-quatre à Saint-Pétersbourg,
huit à Tokyo, trois à Munich, six à Oslo, une
à Hawaii, deux au Caire, une vingtaine à Copenhague...
J'aurais voulu aller les admirer une à une, ne faire que
ça durant plusieurs mois. Ainsi, il y a cinq ans, en reportage
aux Etats-Unis, avais-je réussi à prolonger de soixante-douze
heures mon séjour à Chicago, Illinois, pour avoir
le loisir de contempler Merahi metua no Teha'amana, W497, peint
d'après la jeune Tahitienne Teha'amana. Le premier amour
de Gauguin ou en tout cas son fantasme, son Eve, sa fiancée,
lumière des tropiques enfin atteinte, étreinte...
Quelle raison avancer ? Une interview avec Cassius Clay ! Le boxeur
occupait une suite au Palmerston House, sur Monroe Street, et plusieurs
articles avaient salué la publication de ses Mémoires.
A Paris, mon rédacteur en chef s'emballa. Banco pour Muhammad
Ali ! On couvrirait mes frais supplémentaires... La rencontre
était envisageable, évidemment, encore fallait-il
me caler entre les signatures dans une chaîne de librairies,
un chroniqueur mondain, un restaurant huppé de Michigan Avenue,
un flash-télé. Toute la journée, je suivis
à distance le géant noir qui, atteint par la maladie
de Parkinson, tremblotait comme une feuille. Entre deux limousines,
escorté par des gardes du corps, la légende vivante
ressemblait à un gros enfant gentil, compliqué et
somnambule... Je patientai, piétinai puis me lassai. Demain,
peut-être ? Non, le King serait à Detroit pour poursuivre
sa promotion. Au téléphone, alors ? Promis-juré...
Peu m'importait car, en retardant mon vol, j'avais gagné
trois jours sur place. Et au pas de charge sur le Magnificent Mile,
rien ne m'obsédait plus que les heures d'ouverture de l'Art
Institute, les dix toiles de Gauguin qui s'y trouvaient. W300, W387,
439, 486, 513, etc. Cassius, je l'avais oublié ! Le W497,
cuvée 1893, valait le champion ! Je l'avais éjecté
du ring de mes préoccupations.
Une autre fois, en Amérique du Sud, à Asuncio´n,
capitale du Paraguay... Soixante jours de suite, selon un accord
passé à Paris, je m'étais mis à disposition
des services culturels de l'ambassade française. Cependant,
en ce mois d'août, la capitale fluviale était vide
; il n'y avait personne derrière les murs chaulés
des haciendas. On se fichait de m'entendre ânonner Flaubert
ou Chateaubriand. Tout le monde avait filé à Punta
del Este se tremper dans l'Atlantique...
Je ne cherchai pas plus loin un motif de désertion. Poussant
le palet de mon ennui, je sautai la frontière pour me retrouver
en Argentine et admirer enfin et en vrai la Vahine no te miti, "
Femme de la mer ", un tableau maori-breton, vert, jaune et
bleu, le W465.
A bout de souffle, un McDouglas aux sièges défoncés
se hissa dans le ciel atone, parvint à s'y maintenir en balançant
d'une aile sur l'autre, atterrit en catastrophe près du Ri´o
de la Plata... Je me jetai dans un taxi. Direction le Museo Nacional,
avenida Libertador ! Parmi des Goya, des Manet et des Picasso, une
toile de Gauguin m'attendait depuis 1892. Et à force de rester
devant elle, de détailler ses bleus et ses jaunes, ses bruns
et ses orange tiédis, je finis par attirer l'attention des
gardiens. Pour un peu, il aurait fallu m'expliquer. Expliquer quoi
? Que j'étais venu exprès du pays voisin pour cette
toile, inspirée par la Baigneuse Valpinçon d'Ingres
? Que, du fond de l'Europe pluvieuse, ce splendide animal humain
m'avait fait rêver avec son harmonie marine et sableuse ?
J'aimais cette ondine sculpturale, sa jambe de travers, ses fesses
nues posées sur le sable, le glacis de sa peau frottée
de tiarés, son paréo couleur nuit, la concordance
entre l'oreille et le coquillage, murex aux épines dressées,
et la feuille d'arbre peinte telle une main reconnaissante...
Oui, comme les autres, elle faisait partie de ces uvres qui
étaient miennes et qui, au-delà des siècles
et des océans, m'attendaient pour se livrer : connivence
tacite, innée, simple mais parfait bonheur esthétique,
tissant la trame de nos vies vraies. Sur les traces de Gauguin,
à travers son prisme, je ne trouverais que moi, et lui encore.
Nos deux vies mélangées. Archipels caressés
par les mêmes courants...
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