Premiers chapitres
Jean-Luc Coatalem
Le dernier roi d'Angkor

Après une enfance en Polynésie et dans l'océan Indien, Jean-Luc Coatalem, écrivain-voyageur, journaliste à Géo, continue de parcourir le monde. Il est l'auteur chez Grasset, de Villa Zaouche (1994, Prix Cino del Duca), Tout est factice (1995), Mission au Paraguay (1996), Le Fils du Fakir (1998), Je suis dans les mers du Sud (2001), La consolation des voyages (2004) et Il faut se quitter déjà (2008).

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’avais conservé l’appartement de Maman,quartier Bel-Air, à Paris, douzième arrondissement. Un gentil trois pièces tout en longueur dans un immeuble en brique rouge des années trente, assez cossu. Des caoutchoucs égayaient une entrée où le carrelage arborait des figures stylisées de vagues et d’étoiles ; il y avait des boiseries cirées tout au long des couloirs. Dans un angle du hall, face à un miroir, une Minerve en plâtre trônait, magnifique, sur son socle.
Au cinquième étage, derrière une porte rouge foncé, le salon lambrissé faisait, après un vestibule garni d’un guéridon et de tableaux, un angle droit. Sa fenêtre panoramique surplombait les platanes du boulevard de Picpus et la ligne de métro aérienne. Les deux chambres du fond ouvraient, elles, sur une cour, flanquée d’une fontaine que les reflets des vitres, par ricochets, incendiaient aux beaux jours. Sur les immeubles proches, des stores en toile de couleur ou des balcons fleuris ajoutaient aux façades quelque chose de balnéaire. Du vent poussait parfois jusque-là une rumeur océanique – c’était le bruissement des feuillages du bois de Vincennes qui mourait sur les trottoirs.
Hormis le roulement du métro auquel on ne pensait plus tant l’oreille s’habituait, le boulevard de Picpus, dédaigné par les voitures qui lui préféraient les diagonales de l’avenue Daumesnil et celle de Saint-Mandé, se révélait plutôt vide et silencieux. Les passants semblaient faire de la figuration. Tant mieux. Il nous plaisait en lisière de Paris d’être déjà à l’écart de la ville…
Depuis longtemps mon père, qui se voulait artiste, avait décampé. Justement par cette station sous la fenêtre du salon. Un soir de juin, alors que les hirondelles affolées par l’orage jetaient leurs pointillés d’ailes dans l’air électrique, il avait pris sa palette, sa valise en toile cirée et jeté son imperméable mastic en travers du bras. Un ticket de métro lui avait suffi pour s’éclipser de nos vies. Durant quinze ans, en solo, Maman fut pour nous exceptionnelle. A sa mort, j’héritai de Bel-Air.
J’avais toujours aimé ce quartier qui, de son ancienne colline, rayonnait autour de la place monumentale aux huit lions : l’église moderniste, le glacier italien, les bouquinistes, les quelques immeubles Art déco et les contre-allées. Et, plus bas, près de la chapelle Sainte-Radegonde, ces quatre rues pentues, anciens passages à charrois, qui basculaient vers l’est. L’ancien chemin de fer pour la Marne était depuis une Promenade plantée.

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