Premiers chapitres
Jean-Luc Coatalem
Il faut se quitter déjà

Après une enfance en Polynésie et dans l'océan Indien, Jean-Luc Coatalem, écrivain-voyageur, journaliste à Géo, continue de parcourir le monde. Il est l'auteur chez Grasset, de Villa Zaouche (1994, Prix Cino del Duca), Tout est factice (1995), Mission au Paraguay (1996), Le Fils du Fakir (1998), Je suis dans les mers du Sud (2001), La consolation des voyages (2004).

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'est une carte postale de Montevideo, un peu verte et surexposée, que j'ai gardée longtemps au fond de mon portefeuille, pliée en deux, craquelée. En haut, à droite, elle arbore encore sur son timbre bistre de vingt centavos, grossièrement dentelé, le visage d'un quelconque héros national, de profil sur fond de jungle stylisée.
Le dernier jour à Buenos Aires, de l'autre côté du río de La Plata, alors que j'allais sauter dans mon avion pour l'Europe, je l'avais achetée en plus du journal et d'un café con leche dans un gobelet isotherme au guichet d'une station-service de l'avenue Córdoba, imaginant avoir le temps de trouver dans le taxi qui slalomait vers l'aéroport, les mots justes pour m'excuser et m'expliquer, les mots coupants du réel, les mots terribles que je lui avais cachés, et la jeter dans la première boîte aux lettres, l'heure de la levée du courrier coïncidant par extraordinaire avec celle de mon décollage...
Toutefois, dans le brouhaha du hall 1, empêtré dans mes valises, ayant égaré le récépissé de ma taxe douanière qui aurait dû être collé sur ma fiche " Visiteur ", ainsi que me le fit remarquer le douanier dans sa guérite en plexiglas dont l'hygiaphone plaquait sur son visage douze trous en étoile, bref, terrassé par la bête brute de l'instant, je n'avais su dominer ma détresse et mes remords, me dégager de ce marécage de mensonges et d'approximations qui avait été mon lot durant quelques jours, et écrire au verso de l'image, entre les deux lignes imprimées par l'éditeur - CORRESPONDANCIA, REPRODUCCIÓN PROHIBIDA -, ce que j'aurais dû, dès le début, lui avouer : la vérité nue comme une épée jaillie de son fourreau.
Mes lâchetés.
Mon retour programmé en Europe.
Mon identité véritable.
Et crever du bout de mon stylo cette fic-tion où je m'étais conduit en parfait salaud...
Une lumière artificielle baignait tout, si plate et si coupante qu'elle en donnait la migraine. Çà et là, en des colonnes émiettées, des dizaines d'autres passagers ricochaient les uns sur les autres, formant des grumeaux, se hélant en brandissant des sacs duty free, tandis qu'une voix lasse égrenait au-dessus de nous sa litanie d'heures, de portes et de destinations répercutée par les haut-parleurs invisibles. Je pris mon tapis roulant. Au bout du satellite d'embarquement, le Boeing d'Aero-linas Argentinas, grossissant de plus en plus derrière la baie vitrée, ressemblait à un monstrueux oiseau de métal mort sur un ciel rose buvard. Il me ramènerait pourtant à travers l'Atlantique.
Et si, une fois encore, j'avais tenté de l'appeler de chacun des téléphones muraux - répétant le numéro sur ce même modèle orange fixé tous les trente mètres sous une identique coupole de plastique -, les sonne-ries successives des combinés avaient chu, une par une, dans ce silence capitonné et vertical des correspondants absents.
Personne au bout du fil.
Ni dans la chambre, ni à la réception...
Comment imaginer alors, une seconde, que la pension de l'avenue Tucumán, à cause d'un court-circuit électrique, avait été ravagée par un incendie colossal ?
Mathilde dormait encore au troisième étage dans ce lit étroit qui sentait nos sueurs mélangées et mon sperme, à l'heure laiteuse où les bacs et les vedettes rapides s'élancent sur le río de La Plata, entre Buenos Aires et Montevideo.
C'était la fin de l'été austral.
Je n'aimerais plus jamais la musique aigre et pincée du bandonéon.

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