Jean-Luc Coatalem
La consolation des voyages
Après une enfance en Polynésie et dans l'océan Indien, Jean-Luc Coatalem, 41 ans, écrivain-voyageur, journaliste à Géo, continue de parcourir le monde. Il est l'auteur chez Grasset, de Villa Zaouche (1994, Prix Cino del Duca), Tout est factice (1995), Mission au Paraguay (1996), Le Fils du Fakir (1998) et Je suis dans les mers du Sud (2001).
UN MAUVAIS DÉPART
Dans les malles
e crois être toujours parti, malgré moi. Enfant, dans les malles d'un père officier, breton et taciturne, nous avons rebondi de garnison en garnison, obéissant à cet avis de mutation qui tombait comme un couperet tous les deux ou trois ans, et redistribuait du jour au lendemain les cartes de notre pauvre destin. Aube ou crépuscule? Austerlitz ou Berezina? Simple papier plié en quatre, tapé à la machine à écrire par une secrétaire pressée, signé par quelque état-major indifférent, mais qui bouleversait aussitôt notre fragile assise, le climat et les saisons de nos vies, l'hémisphère et la latitude, la langue et les coutumes, la couleur des peaux, le dessin des paysages. Et tandis que s'évanouissaient compagnons provisoires et premières fiancées, jeux et refuges, secrets, c'était un peu de nous qui s'effaçait aussi, trop pâles acteurs, en de successifs décors en carton-pâte actionnés par d'invisibles machinistes…
Oui, derrière la réalité militaire, vie de garnison rythmée par des défilés et des prises d'armes, notre existence se révélait bien plus flottante, incertaine, presque illusoire. Il suffisait de gratter du bout de l'ongle nos repères, nos habitudes, pour les voir s'effriter et se recomposer ailleurs… Dès lors, tout finissait par ne plus avoir d'importance. Nous étions des romanichels sans roulotte. Ne pouvant compter sur personne et sur rien, recommencer pouvait au moins nous enivrer. Et puisque nous échappions à tous, nous crûmes que nous en étions plus libres. Qui avait pouvoir sur nous qui allions déjà, confiant les clés d'une maison rendue, adressant nos adieux à de subits inconnus? Nous glissions entre toutes les mains. Demain, sous un autre coupon du soleil, nous serions les petits "nouveaux" de l'école, les frais arrivants du lotissement, jouissant de cet étrange privilège qui nous accordait tous les droits en nous les retirant aussi vite : présents et bientôt envolés…
Où irions-nous demain? Sur quelles certitudes devrions-nous compter, funambules sautant d'une traverse d'acier à l'autre, au sommet d'un building? Le sentier qui serpentait entre les pins maritimes jusqu'à notre maison bretonne serait remplacé par une piste de latérite, un fleuve chocolat, un damier de rizières, des palmiers et des baobabs. Tahiti, Polynésie française, d'abord. Tananarive, île de Madagascar, ensuite. Au-delà d'Aden, tout était flou et rouge…
Mes souvenirs ne remontent pas au-delà de cet archipel, je ne me rappelle pas des garnisons précédentes. Le soleil sudiste a tout effacé. A six ans, j'étais maori, petit frani, sur une île fichée comme un clou dans la tenture du Pacifique. J'ai commencé ma vie au district de Piraé, dans cette lumière tropicale, appris à nager parmi les madrépores et l'ondulation des murènes. Je suis né là tandis que mon père, bon soldat du Génie, arasait des atolls au bulldozer dans les Australes, façonnait des pistes dans les Gambier, colmatait par cinquante degrés centigrades je ne sais quoi je ne sais où, en short, barbouillé de fatigue, commandant aux équipes, heureux comme un roi nègre… Et ce Brestois sans le sou, orphelin trop tôt, remplissait avec ardeur les blancs cartographiques de routes et de ponts, de radiers et de pistes d'aérodromes, comme si, inconsciemment, il fallait donner à notre fuite d'inamovibles points d'ancrage.
Que sont devenus dans cette course mon copain Teva et son frère, le gros Toyo, chez qui, le soir, nous festoyions d'une boîte de haricots à la sauce tomate? Ou Mi, la Chinoise Han à la peau si fine qu'elle en était translucide sous les lampes, et dont le papa en gilet de corps, clope au bec, faisait danser des cerfs-volants au-dessus de nos maisons aux toits anticycloniques? Les allées étaient calmes comme des tombeaux; par-dessus les tamariniers, on entendait rugir la mer tiède et pacifique. La nuit, égaillés dans les buissons de cassias, les gens murmuraient dans le noir polynésien. Célestine, la voisine de cent kilos, aux cheveux presque crépus, passait en Vespa dans sa robe imprimée de fleurs. Elle avait plusieurs fiancés à la fois, un Popaa, un Chinois et un Tahitien, des chats, six bananiers et une pirogue à balancier qui prenait l'eau. Derrière les moustiquaires de notre maison jaune, les geckos nous observaient la tête en bas, ahuris et curieux. Que savaient-ils de nous? Quels secrets emportaient-ils de faré en faré, passant dans les chambres en niau, évitant les ventilateurs? Il y avait toujours dans l'air quelque chose d'épuisé et de charmant qui lassait les nerfs, agaçait les sens et puis ce silence nocturne, imprégnant toute chose, qui continuait la journée entière… Presque trois années de grand soleil, de lagon calme, de miroitements, d'îles-apparitions. Il me semble ne pas avoir cessé de nager pendant tout ce temps, petit garçon aux cheveux ras, preste comme un singe. Les jours tenaient tout seuls, immobiles, éblouissants, puis s'évanouissaient. Après la pluie, les montagnes semblaient se rapprocher des vallées jusqu'à les étouffer; arbres et plantes haletaient à notre rythme sous les alizés. La chanson du Pacifique se faufilait parmi les ruelles en planches. Sortir au crépuscule nous faisait fantômes dans les parfums lourds - qu'étions-nous de plus?
A douze ans, changement de scène, je fus blanc malgache, jeune vazaha que tout ne cessait de troubler. Fumant en cachette des cigarettes Nyaland dans la savane, talonné par Sultan, mon chien pelucheux et fantasque, j'étais déjà amoureux d'une créole qui portait des pantalons pattes d'éléphant et, en dépit de l'interdiction de sa mère, se maquillait les lèvres d'un rouge violine. En classe, quatorze nationalités se côtoyaient et la cour de récréation, ombragée de palmiers et de bougainvillées, résonnait de tous les sabirs. Où sont donc ces drôles de maîtres québécois à l'accent à couper au couteau, et mon condisciple Michel, fils de bijoutiers pondichériens, qui fut mon ami? Nous nous croisâmes une dernière fois à l'aéroport de Tana dans la précipitation des départs de 1973. Lui avec ses valises pour l'Inde, moi, les deux miennes pour la France, ahuri dans les escaliers mécaniques, n'ayant pas réalisé que douze heures après je tournerais sur le périphérique parisien où il neigeait, que je serais confiné dans un trois pièces de banlieue, arraché à cette île majestueuse, Madagascar, mon haut château de latérite… Le reste, l'entre-deux, ces tranches de métropole, n'a guère eu d'importance. Mauvaises peaux, mauvaises mues. J'oublie les déconvenues, les mutations jusque dans les années quatre-vingt, Metz, Angers, Amiens, Montpellier, Versailles, pour ne retenir que ce qui a compté : cette enfance ultrasolaire, mon adolescence tropicale. J'ai effacé les classes assoupies au-dessus des marronniers, l'étude dans les crépuscules de juin où tournaient des bourrasques d'oiseaux français. Blouses grises, cheveux ras, classes des collèges jésuites des années soixante-dix. La lumière des néons, l'odeur fade des couloirs, le bureau du proviseur, cette vieille chauve-souris… J'ai feint de gommer les rassemblements répétés, l'autocar pour Fontenay-le-Fleury, et mes condisciples, Remusat, hautain, grande famille bourgeoise, Poilvet qui raffolait du théâtre, Frantet qui vous aurait troué au canif dans les chiottes, Kornietowski le Polack, Delvaux drogué à l'eau écarlate, la classe aristocratique des internes qui bousculaient les demi-pensionnaires, demi-sel, ces insignifiants libérables que nous étions. J'ai rayé de ma mémoire la gymnastique autour du lac des Suisses, ces dimanches creux de Montigny-lès-Metz, les jeudis fades dans l'immeuble en briques d'Amiens, la morne garrigue de Saint-Jean-de-Védas chaque jour de la semaine. Que sont devenues à Viroflay ces villas en pierres meulières, façon roman d'Eugène Dabit, dominant du talus le chemin de fer pour Versailles-Chantiers? Et, chez ma grand-mère où nous passions les fêtes, cette armoire Art déco, dont les trois portes-glaces refermées sur soi multipliaient votre image par vingt ou trente, à l'infini? Y fus-je jamais sinon de passage, à la fois l'un et l'autre?
Je veux ne me revoir qu'à l'école Saint-Paul de Papeete ou élève chez les jésuites canadiens de Tananarive, des ombres bleues partout, des plantes de la taille d'un homme, des forêts vastes comme des songes que nous traversions à bord d'une draisine. Tahiti, Madagascar… Barbotant dans le lagon à la pointe Taharaa, guettant les bonitiers du boulevard Pomare, dormant dans la maison de Robert Louis Stevenson, ressassant les mille péripéties de Passepartout ou de Tintin le reporter, escaladant les verrues de corail des motus livrés aux crabes. Ou adolescent en chemise cintrée sur une mini-Kawasaki 80 cm3, jerkant dans un dancing cimenté, fana de Suzi Quatro et des Mungo Jerry, un œil sur les Merinas à la sortie de leur atelier de confection ou du cinéma de la Place de l'Indépendance, près de l'Hôtel Select où nous vécûmes trois mois avant de trouver une maison (la masse des parasols du zoma se déployant sous nos fenêtres, chaque vendredi du marché, telle une plante étrange), c'est moi, dérouté, ayant touché un barda d'ivresse, mes îles bariolées, une féerie.
- Là, avait dit Papa, dans soixante-dix jours.
Par deux fois, il avait ouvert l'atlas Larousse à la couverture entoilée. Grand océan Pacifique. Vertigineux océan Indien. Sur la table du salon, nous avions suivi son doigt qui courait sur le papier imprimé. On lâchait les villes, les rivages, les plaines alluvionnaires, pour se perdre dans le bleu où surgissaient ces confettis, ces grumeaux de lave et de sable, ces floraisons de corail. Et puis il relevait la tête, notre taiseux de père, lui aussi abasourdi : cap Faaupo, plates Tuamotou, Marquises étranges, Morondava, Fort-Dauphin, Fianarantsoa… Tous ces noms qui résonnaient comme onguents, pépites, qui submergeaient nos digues, balayaient les certitudes. Des noms-inondations.
Le compte à rebours commençait, pauvre date cerclée sur le calendrier. Bagages ou garde-meubles? Nous ne pouvions jamais tout emporter. On nous accordait bien quelques livres, quelques disques. Pour Mada, mon frère opta pour Spirou et Fantasio, un Buck Danny, deux 33 tours de Julien Clerc. Je choisis un best-of de Michel Polnareff, un double des Beatles, deux Jules Verne, un Stevenson, sans oublier mon édition de Robinson Crusoé illustrée par Gavarni, ainsi que Le Lotus Bleu d'Hergé, qui mélangeait les unités coloniales, les puissantes automobiles, les triades et les gangsters de Shanghaï. Nous les garderions avec nous jusque dans l'avion. Condamnés à changer, nous ne franchissions jamais ce fleuve inconnu sans quelque piécette sur la langue : Nemo, Crusoé et les Beatles paraissaient oboles raisonnables…
Bien sûr, des caisses suivraient à tarif lent, par bateau. Elles arriveraient ensuite, avec le risque de les égarer. Mais quand? Des caisses numérotées au pochoir qui devaient finir, malmenées par nos déménagements, en bois de cheminée, à Pontaillac, près de Royan, dans la villa du Papé où nous transitions chaque fois. Deux ou trois semaines à attendre là l'avion militaire, le bateau, le déménagement de tel ou tel appartement. Plate, rectangulaire, avec des baies vitrées et des hortensias pour masquer ses pilotis en béton. Car la villa des Acacias cachait un secret : bâtie sur le toit d'un blockhaus de la Seconde Guerre qui servait de fondations, son jardin artificiel, confié à un paysagiste - paire de sapins, ifs en sucette, arbuste japonais, massifs de rosiers rouges et acacias -, masquait d'anciens postes d'observation et des fossés antichars depuis comblés. De l'extérieur, rien ne pouvait laisser supposer un tel assemblage. Pourtant, on avait affaire à une double maison, l'une posée sur l'autre! Derrière la riante façade, on trouvait des murs épais, des dalles de béton armé et des couloirs percés de meurtrières. Sous la chambre de Tata Mic, après une trentaine de marches, un goulot menait à deux portes blindées, dotées de volants et de manettes crantées. Dans un emboîtement compliqué, se succédaient alors un poste de garde, une salle de transmission, une soute à munitions, un dortoir. Là, un emplacement pour mitrailleuse lourde; plus loin, une tourelle avec échelle menant au pas de tir d'un canon démonté. Le blockhaus gardait son odeur aigre et salée. Un rai de lumière filtrait par les demi-vasistas qui n'étaient pas bouchés par les herbes du jardin - nous nous trouvions au ras de celui-ci, sous terre, les yeux à la hauteur du sentier où passaient parfois, suivies par le tuyau d'arrosage, les espadrilles du Papé…
Jamais nous ne nous aventurions seuls dans le blockhaus. Quelque chose l'interdisait. Entre les glissières à obus, imaginait-on, pouvait surgir un sergent de la Wehrmacht, mort-vivant en vert-de-gris, à qui il nous aurait fallu apprendre, dans le faisceau des torches, que la guerre était finie depuis 1945! Mais ce qui inquiétait le plus, c'était, au mur du dortoir du fond, ce dessin d'un cerf à la peinture rouge. L'œuvre d'un soldat, d'un scout ou d'un prisonnier sous le déluge des bombardements qui réduisirent Royan en poussière? Un cerf royal, presque grandeur nature, à la face humaine, ou plutôt le dessin d'un homme qui, à l'exception du visage et du sourire sardonique, serait devenu sous l'emprise d'un sortilège un animal, un cervidé à la carcasse puissante et velue, cornes baroques et enflammées, doté de longues pattes prêtes à le propulser loin du bunker et de la pluie de bombes à ailettes. Fuir! Et au besoin se métamorphoser, être un autre, changer de peau, redevenir cette force que rien n'arrête, force qui bat… Qui était ce cerf rieur? Désignait-il quelqu'un, un état ou un sentiment? Ses cornes semblaient des doigts déployés au-dessus d'une face qui aurait été une main. Celle-ci nous faisait signe… Au fond du bunker-sarcophage, il nous rappelait notre destin. Et, nos valises en cuir râpé poussées dans le couloir, nous espérions la consolation de nouveaux soleils.
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