Photo:©I.Jung

Premiers chapitres


JEAN-LUC COATALEM
Le fils du fakir

Jean-Luc Coatalem, trente-huit ans, a passé son adolescence à l'étranger (Polynésie et océan Indien). Il en a gardé le goût des paysages lointains. Cadet de la lignée du travel-writing, il collabore à Grands Reportages, à Géo, et au Figaro-Magazine.
Il a publié chez Grasset un roman, Villa Zaouche (prix Cino Del Duca, 1994), un recueil de nouvelles, Tout est factice (1995), et un récit de voyage, Mission au Paraguay (1996).


ar une température de trente-trois degrés, le grand fakir tournait en rond sur sa parcelle comme un lion extravagant. Guère le moral. Et pas le moindre courage pour pratiquer ses exercices à l'ombre des manguiers. L'artiste buta sur la clôture, remonta un palier, se planta entre les brouettes, pour soupirer longtemps, excédé. Dans la réverbération, les lames d'acier qu'il tenait à la main ressemblaient à de longues fleurs lumineuses d'une espèce inconnue et fantasque...
- Non ça ne va pas. Pas une once de concentration !
Et il confirma à son garçon qui, à l'écart, en lisière des jaunes bambous crépitant dans la chaleur, soulevait à bras tendu un arrosoir bleu amiral.
- Pas terrible aujourd'hui ! reconnut-il à regret. Oublie les dagues.
- Les fleurets, alors ?
- Même pas.
Paille s'approcha de son père. Il avait comme des suçons bistres sur les flancs.
- Attendons quelques jours...
- Tu crois ?
Même s'il jouait encore le jeu avec lui, il avait compris que le fakir reculait l'échéance de son spectacle à Confluencia, qu'il trouverait chaque fois un motif pour ne pas revenir sous les projecteurs.
- Pourquoi prendre des risques ?
- C'est sûr...
- Tu irais lui expliquer, n'est-ce pas ?
Gilbert Guénec, Arturo Solidor de son nom de scène, regardait son fils de biais et lui sourit avec tristesse. Dans quelle aventure l'avait-il embringué ? Annuler son numéro ? A Confluencia, capitale du San Théodoro, Watrin, le patron du cabaret la Pirogue, avec qui il avait signé un contrat, allait exiger le remboursement des deux mille cruzados, reparler de la parcelle qu'ils auraient pu revendre !
- Les sous, passe encore, mais la terre... marmonnait Gilbert. Trop facile !
Maintenant qu'elle était défrichée, dessouchée, cultivée, que des drains facilitaient l'écoulement des pluies tropicales... Et ils avaient monté dessus leurs baraques, la première ébauche du Havre, leur maison ! Ce rectangle de terre rouge, ils ne le lâcheraient jamais. Ou par la force des armes. On ne les délogerait pas pour une dette, une avance sur un cachet de saltimbanque. Même Marthe, son épouse, née Genthod, petite-fille du sculpteur animalier, ne s'en remettrait pas, pauvre femme, déjà à bout de nerfs, le visage travaillé en vieil ivoire, et qui, pourtant, ne désirait plus qu'une chose : rentrer en Europe.
- On fera sans comme on a fait avec, caballero !
Depuis qu'ils étaient installés dans le coin, l'artiste n'affichait plus sa forme olympique. Le San Théodoro, république ignorée d'Amérique du Sud, ne lui réussissait pas. Etait-ce l'âge ? Le harassant travail sur leur terrain ? Le régime de féculents et de fruits dont ils avaient dû se contenter, faute de mieux ? Cette impression d'être arrivé, nez collé contre le mur, au fond d'une impasse ?
- De toute façon, si je mange de la viande, je saigne plus. Un steak à point, c'est le litre de sang qui vient sous l'épée.
Il alluma une cigarette Nacional et aspira la fumée grise par le trou de sa joue. Par cette canicule absurde, il cicatrisait mal.
- Fais pas l'idiot, Pa'.
- Si ça m'amuse !
Torse nu, Paille se renversa un seau d'eau sur la tête. Une chose plate et zébrée arrêta de renauder dans le fourré. Duveteux, jaune et noir, un frelon traversa la parcelle figée, aimanté par l'eau fraîche. Les palmiers vernis par la lumière remuèrent, si loin.
- J'sais pas pourquoi tu t'obstines à te rincer : dans cinq minutes, il faudra recommencer. Moi, la poussière rouge ne me dérange plus.
- Je sors ce soir.
- La Japonaise ?
- Mystère et boule de boulier.
- Seize kilomètres aller, seize kilomètres retour, pour espérer pleurnicher sous ses fenêtres en torchis, je t'admire, coquin...
- Façon de voir...
- Pour le crapaud, qu'y a-t-il de plus beau qu'une crapaude ?
Sur la terrasse, face à un miroir suspendu à un clou, François enfila une chemise propre et sans col, un pantalon de toile, et se recoiffa d'un revers de la main. Il avait vingt-sept ans, un regard malicieux. Une bonne tête. Et un drôle de surnom " Paille ", donné par son père à cause de ses cheveux couleur de foin, une nature longiligne. En six mois au San Théodoro, il avait appris à réparer un moteur, monter un mur de briques, creuser et cimenter un puits. Paille parlait quatre langues sans accent, sans effort, tirait au revolver, se battait au poing, s'il le fallait, contre n'importe qui. De tempérament réservé, presque timide, il pouvait être têtu et, en vrai Breton, montrait de la ténacité. Mais il avait peu fréquenté l'école, n'avait jamais eu d'amis, et ne connaissait, n'aimait que son père. A ses yeux, le fakir était un homme d'un cran extraordinaire. Un saint. Ou, selon les jours, les humeurs, un cinglé grand format catégorie maboul. Avec en plus la touche de génie.
- Tu disais quoi ?
- Bah !
Derrière des lunettes auxquelles il manquait une branche, et dont l'un des verres était fêlé, Gilbert observait ce fiston qu'il adorait.
- Pas de bêtises, voltigeur...
- Risque rien !
- Cette ragazza ? Tu auras le zizi qui pique !
- Penses-tu !
Le soleil rôtissait de ses derniers feux la plantation. Gilbert retourné sous l'auvent, mélancolique, feignait d'être occupé, lui qui n'était jamais invité nulle part, et n'aimait pas le monde.
- Les gens, les gens ! Des emmerdeurs ou des indifférents ! Parfois, les deux à la fois. Ceux qui te veulent quelque chose et ceux qui ne te veulent rien. Lesquels sont les pires ?
- Tu resteras avec Maman ? demanda machinalement le fils.
- Jusqu'aux vêpres !
- Ça lui a passé, je crois.
- J'ai à lire. Les informations générales. Un journal de moins de trois semaines ! Tu sais que ce bougre d'épicier chinois les repasse au fer pour me faire croire qu'ils n'ont pas été lus ! De l'ancien au prix du neuf !
- Quelques centavos...
- Tu as, mon fils, une âme de châtelain...
- Tu veux dire quoi, papa ?
Le fakir se gratta l'aisselle. Etait-ce la peine d'en reparler ? Chacun le savait. Au milieu des parpaings et des pieux, devant ce trou poisseux d'une maison qui ne sortait pas de terre, leurs rêves d'Eldorado avaient tourné court. Quel fiasco !
Dès la première heure, les Boinot avaient été là, avec eux, Elise et Luther, un ébéniste, une ancienne danseuse, des gens de Chaville, la cinquantaine, poussés par le goût du voyage ou plutôt le dégoût de l'Europe et de ses frontières étroites, une âme pionnière. Sans enfant.
Luther fut de la reconnaissance américaine avec Gilbert et le dénommé Pierre Château, célibataire, trente-cinq ans, un gars avec une mèche qui lui retombait sur l'œil, fumeur de pipe et joueur de poker, qui affirmait être passé par l'armée, sous-officier d'infanterie, avoir travaillé au commercial dans un garage concessionnaire de Villacoublay. Touche-à-tout, il avait tâté aussi du journalisme et, pour un magazine parisien, Paris-Sensations, avait donné un portrait remarqué et en couleur du fakir. Ses prouesses l'avaient impressionné.
Après la publication, dans un bar de Montparnasse, les deux hommes avaient sympathisé devant des Picon-bière et une soucoupe de noix de cajou, l'un admirant l'autre. A l'époque, Gilbert tournait en banlieue et en province, vent fléchissant après une tournée à l'étranger. En secret, avec Luther Boinot, il fourbissait des plans, préparait son voyage. Définitif.
- Fichtre ! Arturo Solidor ? Jamais vu un gus pareil ! expliquait Château à qui voulait l'entendre, et en tirant derechef sur sa pipe. Non, mais vous imaginez, se transpercer la gorge, six fois le gras du ventre, le torse bombardé de fléchettes et le fleuret dans la langue ! En vrai, sans chiqué ! Quel énergumène !
Le fakir lui dédicaça une photo en noir et blanc, souvenir du Pakistan, une boîte de Lahore où il avait triomphé, et lui laissa une adresse. Ils se rappelèrent et, sur un coup de tête, alors que le magazine réduisait ses équipes de reporters, Château, mis au courant de l'aventure, voulut se joindre à la bande, pour voir, par bravade, flairant le filon, se souvenant du capitaine Fracasse.
- L'Amérique latine... murmura Gilbert en faisant des gestes.
Et il sembla qu'il dessinait dans l'air le corps d'une femme rieuse et baroque.
- Je te suis, fakir !
- Une communauté de Français ! Un terrain à nous pour un phalanstère des Tropiques !
- Une Réduction de païens ?
On lui présenta Boinot, Paille, enfin les femmes, Marthe et Elise, et le groupe l'adopta un dimanche dans un restaurant de Chaville, en bordure de forêt, devant un lapin aux pruneaux, un carafon de rouge.
- Quelle fine équipe !
Echauffés les uns par les autres, prompts à la surenchère, trouvant soudain que ça n'allait pas assez vite, ils partirent cinquante-cinq jours plus tard. En dix heures, vol transatlantique via Sao Paulo, ils furent sur l'autre versant du monde. A pied d'œuvre. Seuls. En chapeaux et espadrilles.
Le Brésil ne fut pas retenu ; l'Uruguay abandonné au profit du petit San Théodoro, terres rouges et plates, palmiers et fleuves géants, bétail à ne plus savoir compter. Sur place, ce repérage fut à la dimension du continent : trois mois de prospection, six mille kilomètres à bord d'un minicar japonais, enfin la négociation et l'achat d'une parcelle sur la route de Puerto-Eden. Pourquoi une telle contrée ? Dirigée par le président Sébastiano Barbosa, cette république était en fait un satellite des Etats-Unis, oublié, de plus en plus délaissé. En raison de la mentalité locale - un sens de la fatalité que l'on attribuait au sang indien -, chacun se fichait de tout le monde. Règle d'or : le barbecue matin et soir, larges pièces de bœuf en asados, arrosées de vin chilien ou de bière locale, le maté tiède dans la bombilla chaque deux heures, le silence pour devise...
- Notre objectif, répétait Luther Boinot qui aimait la stratégie autant que la méthode Coué : le coin le moins cher, la terre la meilleure, la monnaie la plus stable, le niveau de vie le plus bas...
- Une communauté autonome... Un kibboutz pour désolés !
- Et le moins d'emmerdes possible ! Loin des hommes !

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