Jérôme Clément
Plus tard, tu comprendras
Né en 1945 à Paris, Jérôme Clément est président d'Arte depuis sa création en 1991.
Il est l'auteur de plusieurs ouvrages : Un Homme en quête de vertu (Grasset, 1992), Lettres à Pierre Beregovoy (Calmann Levy, 1993), La Culture expliquée à ma fille (Seuil, 1995), Les Femmes et l'amour (Stock, 2002).
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" Je crois qu'elle est décédée "
ix ans plus tard, je ne comprends toujours pas. Pourquoi nous as-tu filé entre les doigts, discrète et humble, presque sans rien dire, comme s'il y avait urgence ? Quel rendez-vous t'appelait ?
C'était un dimanche, le 9 juin 1996. Je l'avais aidée à s'asseoir au bord du lit. La nuit tombait. Les jambes pendantes, le souffle court, elle observait le sol. Assis à côté d'elle, je lui tenais la main.
- Maman, souviens-toi de ce que tu m'as toujours dit : quand on touche le fond, on donne un coup de pied et on remonte à la surface.
- Je n'en ai plus la force.
- Allez, serre-moi fort, je vais te passer mon énergie.
- Garde-la pour toi, tu en auras davantage besoin que moi.
Je m'efforçais de surmonter l'angoisse qui ne me quittait pas. Il lui arrivait souvent d'évoquer ses maladies, imaginaires ou réelles, sa mort. Je ne pouvais pas envisager que son état fût grave.
Souhaitait-elle retrouver ses parents ? Elle m'en parlait souvent, presque joyeuse.
- Penses-tu souvent à eux ?
- Tous les jours, toutes les nuits. Pas un jour où je n'aie pensé à eux ; je leur raconte des histoires, ma journée, mes conversations avec toi, avec ta sœur. Je ferme les yeux : ils sont là.
Elle me parlait de ses appartements, de sa succession. Je coupais court.
- Ce n'est pas de mourir qui m'embête. C'est de ne plus vous voir.
Un jour, j'ai su. Ma mère revenait de voyage, elle était alitée, se plaignait de son ventre. J'étais passé la voir. Dans l'angle de la chambre, la télévision retransmettait un match de tennis entre deux Américains. C'était le début du tournoi de Roland Garros. Silencieuse, elle me fixait intensément.
Pendant une heure, maman est restée ainsi, sans rien dire, tandis que je regardais le match sans oser tourner la tête. Je devinais ses pensées dans ce regard. Je n'en pouvais plus de ses yeux fixés sur moi. L'estomac noué, j'oubliais la compétition. L'écran se brouillait dans le voile de mes larmes. Nous n'avons pas échangé une parole. Je ne savais pas quand ni comment cela viendrait. Mais elle m'a dit adieu ce jour-là, j'en suis sûr. J'en ai été malade, enfouissant ce secret au plus profond de moi-même. Nous avions tant à nous dire, nous nous étions tellement parlé. L'heure de la séparation approchait. Je me sentais incapable de lui exprimer mon amour, d'évoquer tous ces moments passés ensemble quand j'étais enfant, seul avec elle, comme ce jour-là.
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