Sibylle Claudel
Bonjour ma douce vie
Sibylle Claude a déjà publié, chez
Grasset, le récit de son enfance douloureuse (Même
pas morte) qui connut un certain retentissement médiatique.
Actrice, ancienne " Miss Météo " de Canal
+, elle revient aujourd'hui avec un livre qui, à cause d'un
malheur qui s'obstine, prolonge cruellement le précédent.
" Bonjour mon cur, bonjour ma douce
vie... "
PIERRE DE RONSARD
Second Livre des Amours

E VENDREDI, je suis toujours d'humeur libertine...
C'est ma dernière journée de tournage sur un téléfilm
où je joue le rôle d'un médecin qui se débat
pour sauver un malade atteint d'un cancer du poumon. L'acteur, c'est
Luc, un homme d'une belle soixantaine, teint abricot, avec de l'allure.
Le miracle du maquillage l'a rendu gris, très vieux, avec
des lèvres qui n'ont plus l'air roses. Il y a une détresse
redoutable dans son regard. La lumière jaune du projecteur
avive son teint terreux et son visage hâve. C'est notre dernière
scène, celle où la victime, avec le peu de force qu'il
lui reste, supplie une mort douce de le prendre dans ses bras.
Je suis assise près de lui. Je tiens sa main molle. Répétition
pour la technique, le comédien ne dit pas son texte, il émet
un râle. Je me nourris de son agonie.
Action. Une lassitude s'abat sur le malade, un son inaudible sort
de sa bouche, je veux donner ma réplique, mais son jeu d'acteur
me désarme, je n'arrive pas à avaler ma salive.
Le réalisateur hurle :
- On coupe ! Luc il faut que tu parles plus fort et toi Sibylle,
pense à ta réplique.
Action. L'acteur fait un effort surhumain pour élever sa
voix caverneuse.
- Je veux mourir.
Je suis un médecin sans remède, impuissant devant
un malade que la science ne sait pas guérir. Je refoule mes
sanglots en balançant :
- Je suis là pour vous aider, je suis là pour vous
soulager et je le ferai.
Luc serre ma main avec sa dernière énergie. J'essuie
mes larmes sur sa joue.
Un brutal " Coupez, elle est parfaite ! " me fait sursauter.
J'ai oublié les projecteurs, les techniciens, le décor.
" On vérifie la fenêtre de la caméra. "
Pas de problème technique. Fin de tournage.
Le vent sur mon scooter caresse mon visage paisible. Le talent
de Luc a éclaboussé mon jeu. Je respire.
Voilà ma vie, j'enchaîne des rôles, des personnages
dont je chéris les différences, pour mieux comprendre
leurs grandeurs, leurs convictions, leurs combats, leurs émotions.
Je me nourris des textes, je rencontre des gens et vis de nouvelles
expériences à chaque casting gagné.
Mon premier livre va bientôt sortir, il évoque mon
enfance d'abandons, de trahisons, de résilience. Avec ce
vécu, je suis devenue une comédienne qui peut puiser
dans un vaste stock d'émotions. Mon passé s'est transformé
en trésor.
Je m'endors sereine, blottie contre l'épaule de mon amoureux.
Le sifflement de sa cafetière me sort du lit. Je soulève
la couette avec délicatesse, me lève sur la pointe
des pieds. Jean-Charles est encore dans ses jolis rêves.
Il dort sur le dos, les bras le long du corps, son visage est paisible
et sa respiration affirme sa confiance en la vie. Tranquille.
J'effleure sa nuque endormie, il ouvre ses yeux verts transparents
bordés de cils noirs. Lolito est déjà aux aguets.
C'est mon berger des Pyrénées. Majestueux et doux,
le cur sur le coussinet, il est mon compagnon indéfectible.
Le temps d'engloutir un croissant, d'enfiler nos tenues de sport,
nous voici au bois de Boulogne.
J'observe mon homme courir à grandes enjambées devant
le chien qui trottine derrière lui langue pendante. A l'heure
où le temps s'affiche sans pitié, il semble avoir
vingt ans.
J'ai rencontré Jean-Charles dans la clinique où il
travaille.
A l'époque, je fumais quinze joints par jour depuis plus
de dix ans.
Il est entré dans ma chambre, avec sa chemise vert bouteille
et ses jeans trop grands, son sourire magique, et une énergie
qui m'a coupé le souffle. Il a juste dit :
- Je vais te remettre la tête à l'endroit.
L'amour nous a mis la tête à l'envers. Depuis le haschich
me semble inutile.
Les premières années, la complicité de nos
deux peaux a fait des miracles. Nous avons ri, dansé, nagé
dans les plus beaux lagons. Nous nous sommes extasiés devant
tous les chiens du monde. Et puis le paradoxe s'est faufilé
entre nous : nous étions profondément liés,
mais ce lien ne concernait que la part la plus périphérique
de nous-même. Jean-Charles occulte la dureté de la
vie par la légèreté, c'est sa force à
lui. Pas la mienne. Il nous est impossible d'avoir une conversation
sérieuse. Alors il court, plus vivant que jamais, à
la recherche du bonheur.
Il rit de me voir épuisée par quelques minutes de
jogging.
Il vient me donner du courage, passe ses deux mains dans mes cheveux
et laisse glisser deux doigts sur ma nuque. Un frisson m'électrise,
je respire la douceur de ses gestes et de sa tendresse infinie.
Soudain son regard s'assombrit.
Il me prend fermement la main, comme le faisait ma maman au supermarché,
quand elle était pressée de sortir de l'enfer commercial,
et m'ordonne de le suivre. Je ne pose pas de question.
Il a brusquement les traits tirés, la peau blanche, aucun
son ne sort de sa bouche. Les muscles de ses joues se contractent.
Il ouvre à distance les portières de sa Mercedes :
- Monte, dépêche-toi.
Ce comportement inhabituel devrait m'inquiéter, mais la sensation
qu'une surprise m'attend me plonge dans la magie des matins où
je me hâtais, enfant, vers le sapin, impatiente de découvrir
les cadeaux et craignant que le Père Noël m'ait oubliée.
Nous arrivons en trombe - j'adore la vitesse et les accélérations
de la vie - à la clinique où Jean-Charles travaille.
Il tient ma main avec une force rassurante.
Il ouvre brutalement le bureau de Patrice, sans se demander s'il
est en consultation.
Patrice est au téléphone, devant la mine de Jean-Charles,
il raccroche.
Mon homme soulève mes cheveux bruns :
- C'est quoi ça ?
Patrice touche une grosseur dans mon cou, il palpe, me demande si
je sens quelque chose.
- Non, même pas mal.
Je palpe et n'ose pas encore croire à un malheur : une boule
un peu moins grosse qu'une balle de ping-pong.
Patrice me prescrit une échographie de la thyroïde.
Tout va soudain très vite.
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