André et Elie Chouraqui
Le sage et l'artiste
André Chouraqui est une personnalité mondialement réputée du judaïsme. Traducteur de la Bible et du Coran, poète, essayiste, il a été maire-adjoint de Jérusalem dans les années 1980.
Elie Chouraqui est cinéaste (Harrisson's flowers, Paroles et musique, Mon premier amour). Il a également mis en scène la comédie musicale Les Dix Commandements qui a eu près de 3 millions de spectateurs. Il prépare le tournage de O Jérusalem, tiré du best-seller de Larry Collins et Dominique Lapierre.
'ai rencontré André Chouraqui avant de devenir familier d'Elie que je ne connaissais qu'à travers ses films. Le premier était à la tête d'une immense et profonde œuvre de traducteur et il venait de publier son autobiographie, L'Amour fort comme la mort. Ouvrage dense, généreux, optimiste. Je devais réaliser un entretien pour un mensuel. L'éditeur ne m'accordait qu'une demi-heure, nous restâmes près de deux heures ensemble. Il en fallait davantage pour parcourir une vie si riche. Elie, bien que l'ayant connu récemment, j'ai très vite eu l'impression de l'avoir côtoyé depuis toujours. Ses films sont mes contemporains. Et sa comédie musicale, Les Dix Commandements, me parle comme à chacun. Nous nous sommes croisés professionnellement, revus amicalement et c'est au fil de nombreuses conversations qu'est née l'idée de ce livre. Très vite, j'ai pensé à un dialogue avec un autre Chouraqui, André, dont le parcours, la vie, l'esprit, la connaissance et l'engagement étaient, à mes yeux, la garantie d'une conversation riche, foisonnante, animée. Mes attentes ont été comblées. L'un était né en Algérie, avait vécu en France et s'était installé depuis de longues années en Israël; l'autre ne connaissait l'Algérie qu'à travers les récits de sa famille, rendait hommage à la France qui avait accueilli les siens et à Israël dont il se sent si proche. Elie me fit une confidence : tous deux s'étaient rencontrés à diverses reprises, avaient déjà ébauché, hors micro et témoins, des bribes de conversations. Il en gardait un souvenir agréable mais teinté de nostalgie. "Je ne suis hélas pas allé aussi loin que je l'aurais souhaité." Ma proposition éditoriale fut donc accueillie comme un aboutissement logique, presque comme un soulagement. Il nous restait à prendre ensemble le chemin de Jérusalem.
Rendez-vous fut pris dans la capitale d'Israël. C'est là-bas et nulle part ailleurs que nous nous devions de renouer les fils interrompus de ces fragments de conversations. Comme si rien ne pouvait s'élaborer en dehors de ce haut lieu, carrefour des trois religions monothéistes et en même temps point de convergence de cet Orient si compliqué. L'esprit vif, l'œil aux aguets, André discutait, interrogeait, répondait tandis qu'Elie, assoiffé de connaissances, posait mille et une questions. Puis très vite, le dialogue se fit plus incisif, mêlant dans un ordonnancement bien agencé histoire, philosophie, religion, rationalisme, géographie, littérature, cinéma et psychanalyse. Elie apportait ses doutes, André son expérience; Elie n'hésita pas, au fil du temps, à lever cette part de mystère commune à tous les artistes. Son enfance, ses traumatismes, le regard des autres. Il avait face à lui un sage. N'est-ce pas le privilège des artistes que de pouvoir s'entretenir avec des êtres d'exception? A son tour, André devenait poliment indiscret. Il voulait tout savoir du métier de cinéaste, mais aussi de l'enfance d'Elie, de ses parents, de ses ombres et de ce qu'il perçut comme de la tristesse derrière cette grande masse agile, rieuse, rêveuse, pudique, lucide et sensible, auréolée d'un succès artistique mérité. Elie se faisait moins mystérieux, plus ouvert, davantage lui-même que cette image qu'il donne. J'avais face à moi deux êtres tour à tour généreux, passionnés, enthousiastes, engagés, optimistes. Mais aussi inquiets, réservés, avançant à pas comptés. On ne se confie pas impunément sans que cela laisse des traces.
Je suis parti à la rencontre d'un sage et d'un artiste. Je ne saurais, après plusieurs mois passés auprès d'eux, dire lequel m'a le plus bouleversé, lequel m'a le plus appris sur lui-même et les hommes. J'ai rencontré un sage intrinsèquement artiste, et un artiste philosophiquement sage. Tous deux portent en eux les blessures de l'exil, de la mort et tous deux néanmoins chantent la vie. Car ces dialogues, élaborés pour l'essentiel à Jérusalem, puis à Paris, représentent un pont riche de promesses jeté entre plusieurs rives : l'Algérie et la France; la France et Israël; l'Orient et l'Occident; les Arabes et les Juifs; l'Islam et la Chrétienté; Mais aussi entre deux générations car ce livre eût pu s'appeler Le Vieil homme et l'Enfant.
Telle fut, à dire vrai, la première image qui me vint à l'esprit lorsque naquit l'idée de mettre face à face ces deux hommes de deux générations, de deux pays, de deux cultures, de deux arts si différents. Le vieil homme et l'enfant, lorsque la sagesse répond à la maturité, l'Orient fait face à l'Occident. Mais ce n'est surtout pas le dialogue d'un maître avec son élève, ce sont les interrogations croisées de deux hommes d'influence et de création qui jettent un regard lucide, implacable, tendre, engagé sur le monde, avec leur expérience propre. L'un a choisi les mots, l'autre l'image. Disent-ils la même chose? Regardent-ils dans la même direction? Plusieurs signes nous le donnent à penser : leur identité d'abord, leur quête de justice, aussi; et de vérité. Leur carrière, artistique, exclusivement. Et enfin Les Dix Commandements auxquels tous deux ont consacré bon nombre d'années, qui les ont influencés, l'un et l'autre, pour ne plus jamais les laisser sereins. Comme s'il y avait un avant et un après. Deux voix, presque deux mondes, qui en cinq thèmes passent d'un continent à l'autre, d'une culture à l'autre.
Pas à pas, mot à mot, nous nous sommes lancés sur le chemin de la découverte. Spectateur engagé, mais spectateur tout de même, j'ai pris soin tout au long de leurs discussions de ne pas outrepasser mon rôle : celui de modérateur. J'ai écouté, appris, relancé, animé un débat qui jamais ne manqua de relief et d'intérêt. L'histoire de ces deux hommes, leurs visions du monde, leurs inquiétudes aussi ne sont-elles pas communes à tous les hommes de bonne volonté? On y parle d'exil, de paix, de fraternité, de Dieu. On y croise des êtres chers, des utopies sans lieux, des offenses sans pardon, des guerres sans vainqueurs. Et des victimes aussi : seules, désenchantées, sans autre identité que leurs corps calcinés ou criblés de balles. Car ce livre est aussi une réflexion sur la mort. Donc sur la vie. Deux vies qui vont de la Rome antique au Paris contemporain, en passant par l'Algérie, et de Paris à Jérusalem trois fois sainte.
Yves AZÉROUAL
Jérusalem - Paris
Octobre 2002 - juin 2003
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