Premiers chapitres
André Chieng
La pratique de la Chine
En compagnie de François Jullien


André Chieng, né en 1953 à Marseille de parents chinois, a reçu une éducation chinoise en famille et française à l'école. Il est ancien élève de l'école Polytechnique. Depuis 2001, André Chieng s'est installé à Pékin, il est conseiller de la province du Hebei, membre d'honneur du Conseil chinois pour la promotion du Commerce International et vice-président du Comité France-Chine. En 1987, il a co-écrit le livre Les Nouvelles Routes de la Soie, publié aux éditions Economica.
CHAPITRE 1
Vérité ou détour


'il vous plaît, mentez moins. Tel est le titre d'un article daté du 10 avril 2003 publié dans la revue The Economist et s'adressant aux autorités chinoises. On était en pleine épidémie du SRAS (syndrome respiratoire atypique sévère) en Chine.
" La réponse chinoise à l'épidémie de SRAS, qui a frappé 2 400 personnes en Asie et causé 96 morts (dont plus de la moitié en Chine), a été affaiblie par un système politique secret qui est pauvrement équipé pour gérer des crises... " lit-on ensuite. Mais le titre est doublement intéressant par son message à prendre au premier degré (La Chine ment) et par le sous-entendu subtil qu'il implique. En effet, il ne dit pas simplement : Ne mentez plus ! mais en disant Mentez moins, il sous-entend que la Chine ne peut pas se passer de mensonge. Tout ce qu'on peut espérer, c'est qu'elle mente moins.
Le journaliste explique ensuite que la faute en incombe au système politique, qui ne peut que mentir pour se protéger et cacher la misère des moyens dont il dispose pour gérer des crises du type du SRAS. Le responsable en est donc tout trouvé : c'est le Parti communiste.
Cependant, en 1894, le missionnaire américain Arthur Smith écrivait déjà :

Point n'est besoin de connaître à fond les Chinois pour arriver à la conclusion qu'il est impossible, en écoutant simplement parler un Céleste, de comprendre ce qu'il veut dire. Et quelque expert que soit devenu un étranger dans le chinois parlé, jusqu'à comprendre chaque phrase et pouvoir, au besoin, la fixer en caractères chinois, il sera peut-être toujours incapable de préciser avec exactitude la pensée de celui qui parle. La raison en est, bien entendu, que ce dernier n'aura pas dit ce qu'il pensait véritablement et se sera contenté d'exprimer quelque chose de plus ou moins analogue, afin que l'on déduise sa pensée ou une partie de sa pensée.

A plus d'un siècle d'intervalle, la même constatation semble s'imposer : le Chinois est incapable de dire simplement la vérité.
A l'inverse, on se rappelle comment la presse occidentale a traité du SRAS : en le dramatisant. Les journalistes internationaux ont considéré qu'il était de leur devoir de rapporter la vérité et en ont fait leurs grands titres. Or ce battage médiatique a eu un coût. Pour n'en citer qu'un, la panique entraînée par le SRAS en France a provoqué un début de rejet de la communauté chinoise soupçonnée de véhiculer, même involontairement, la maladie. De paisibles personnes ont provoqué des réactions hystériques simplement parce qu'elles étaient asiatiques et avaient le malheur de tousser. On a vu des grands-parents refuser de voir leurs petits-enfants parce que ceux-ci revenaient d'Asie. Mais les journaux français n'ont pas hésité un seul instant à publier leurs articles parce qu'ils avaient la conviction morale de parler au nom de la Vérité. Et la vérité n'a pas de prix.
Mais fallait-il faire une fixation sur la vérité ? C'est la question iconoclaste que pose François Jullien lorsqu'il s'interroge sur l'origine du besoin de la vérité. Les historiens de la pensée pointent ce moment de son histoire où l'Occident a vu la naissance de la raison à l'encontre du récit mythique. Car les mythes sont ambivalents, à la fois " vrais " et " faux ". Cette ambiguïté devenant de moins en moins tolérable, la philosophie naquit pour tirer au clair ce mélange du vrai et du faux. Aristote posa les fondements de la logique qui permit de concevoir un monde stable, tranché, dichotomique dans lequel la raison européenne a pu prospérer. Cette histoire paraît " nécessaire " : c'est celle de l'avènement de la Raison. Mais précisément, la Chine apporte une expérience différente :

Pas plus qu'il n'y a d'épopée, il n'y a de véritables récits mythiques aux origines de la civilisation chinoise ; ceux-ci n'ont pas pris consistance et nous en restent seulement quelques mentions éparses. [...] comme elle ne s'est pas constituée mythiquement, la pensée chinoise n'a pas eu ensuite à se construire philosophiquement (sur le mode du logos) [...].

***



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18