Sarah Chiche
L'inachevée
Sarah Chiche vit à Paris. L'Inachevée
est son premier roman.
A la mémoire de mon père
t puis, très tranquillement,
j'ai choisi de vivre. Et pourtant, aujourd'hui encore, le fleuve
qui coule et se déroule comme un long ruban de mélancolie
sous le pont des Arts est gris comme ses yeux.
Sur une péniche à quai, un type, guitare à
la main et clope au bec, fredonne du Kurt Cobain. Affalés
sur les berges, une grappe d'étudiants discutent du bien-fondé
du blocage de leur fac. A quelques mètres du banc où
je suis assise, une petite fille joue à un deux trois soleil
avec son père. Un deux trois. Ses petites mains tapent sur
le mur du quai. Et, dès que la gamine ouvre les yeux puis
se retourne vers son père, il est là, toujours là,
et chaque fois un peu plus proche d'elle.
Mon Nokia carillonne. Un message. Un deux trois. Je tapote sur les
touches du clavier de mon téléphone portable. Et je
souris, en regardant la Seine bouillonner. Je souris. Parce que
les aubes sont plus belles quand on a vu la nuit et que les souvenirs
sont des feux pâles qui réchauffent les os. Mais maintenant,
rideau : il est temps de moucher le coryphée et d'envoyer
le chur antique en cure à Quiberon.
Tandis que les fichiers de mon passé décomposé
s'ouvrent dans mon cortex et que sur le fleuve argenté passent
les péniches, faire prendre l'air à ce qui fut, une
dernière fois, sans regret ni complaisance. Et puis, enfin,
parce que arrive un moment où il faut choisir - boire ou
conduire, Richard Strauss ou Julien Doré, Cécilia
ou Carla, passer ses journées en jogging informe et en bottes
Ugg à mâchonner des vieux bouts de Kleenex et des regrets
en matant un Derrick ou s'essayer à d'autres typographies
-, décider que le bonheur est une indécence que je
peux me permettre.
Et pourtant, c'était hier. C'était au siècle
dernier.
C'était un de ces clairs-obscurs mauves et duveteux où,
tandis que le soleil se noie déjà dans l'encre de
la terre, on veut croire encore au jour.
J'avais un instant cessé d'enfouir mon visage dans l'aromatique
broussaille de ses boucles platine, pour regarder par la fenêtre
les branches des platanes projeter leur ombre sur le boulevard et
je plissais les yeux pour essayer d'entrevoir des vies se déployer
dans l'immeuble d'en face, quand elle a effleuré mon épaule
et m'a demandé : " M'aimes-tu ? "
Dehors, le vent caressait la ville. L'air était chaud, doux
et blond.
J'ai levé les yeux au plafond de sa chambre sur lequel elle
avait fait peindre des nuages puis, plongeant mon regard dans ses
pupilles de lave, j'ai dit :
- Oui.
Elle a eu un sourire énigmatique où sourdaient une
tristesse et un mépris profonds dans lesquels je me suis
engouffrée.
Oui, j'ai psalmodié. Et je me suis coulée dans ses
bras pour boire sa peau miel, laper son ventre creux et jouer avec
les poils de son sexe doré.
Ecoute, elle a dit. Elle s'est levée du lit, elle a éteint
la télévision où l'on voyait un homme marcher
dans la rue, une rose à la main et, sans même prendre
la peine de cacher sa nudité, elle s'est dirigée vers
la fenêtre en ondulant des hanches, elle a fermé les
volets et tiré les rideaux, de sorte que l'espace du dehors
est devenu invisible et la rumeur du monde imperceptible, et elle
s'est recouchée auprès de moi.
Ecoute, elle a répété. Alors, je n'ai plus
vu l'homme à la rose ni même entendu le vent.
Elle a collé sa bouche à mon oreille et m'a chuchoté
les autres, tous les autres, leur médiocrité leur
méchanceté leur akrasie leur banalité. Les
autres, ventripotents d'orgueil, boursouflés de pognon, les
autres, l'oncle la tante la grand-mère paternelle. Les autres,
son père à elle, le visage décharné
qu'il avait en revenant de là où l'on ne revient pas
et
mon père, ah oui, mon père qui n'avait pas
survécu, qui n'était jamais rentré, lui, de
l'hôpital, mais lui c'était un ange, ce sont toujours
les meilleurs qui partent en premier et qui nous laissent seuls
avec les autres. Tous les autres. Et moi ? Eh bien, moi, heureusement
j'étais toujours là avec elle, et tant que je resterai
avec elle, il n'y aurait plus de guerre, plus de morts, plus de
manque, il n'y aurait plus les autres, il n'y aurait plus d'autre
autre qu'elle, et il ne pourrait rien m'arriver.
- Oui, j'ai répété.
Et dans sa chambre aux volets clos, au milieu des draps encore pleins
du foutre des hommes qui s'étaient échoués
là l'espace d'une nuit ou d'un mois, capturés par
le miroir sans tain de ses prunelles grises, je me suis engluée
dans la toile de ses mots.
L'ombre de son corps s'est étendue sur le mien, abolissant
toute distance me permettant de me penser comme indépendante
d'elle. J'ai mis ma vie entre parenthèses. J'ai pris ses
rêves pour ma réalité. Et, doucement, elle m'a
asphyxiée.
Très vite pourtant, j'ai su qu'il m'aurait fallu fuir, loin,
très loin d'elle, pour sauver ma peau. Seulement, voilà,
même quand elle me cognait en hurlant je vais te démolir,
et que je sentais confusément que le simple fait que je sois
au monde lui était insupportable au point que tous mes désirs
propres devenaient des désirs sales ; même quand elle
me haïssait d'être ce corps innommable parce que déjà
trop étranger à elle puisque distinct, par lâcheté,
par vanité, parce que je pensais naïvement pouvoir changer
les didascalies et faire son bonheur, parce que, oui, je l'aimais,
je l'aimais à en crever, je n'ai pas pu l'abandonner dans
la grande maison où nous vivions elle et moi. Et puis, je
n'aurais pas eu assez d'un baluchon pour, dans mon exil, transporter
tous mes jouets. Et puis, je n'avais que cinq ans. Et elle, c'était
ma mère.
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