Premiers chapitres
Fanny Cheze

Pascal Jardin


Responsable de production dans un groupe audiovisuel, Fanny Chèze a mené une enquête de plusieurs années et rencontré tous les proches de Pascal Jardin pour mener à bien cette biographie, la première jamais consacrée à l'auteur de La Guerre à neuf ans. C'est son premier ouvrage.
"Je suis devenu grand très petit"

Ascendance


a fantaisie semble s'être emparée de Pascal Jardin bien avant sa naissance. Si l'on prenait ses mots au sérieux, voici ce que l'on saurait de son ascendance :
" A l'origine d'un arbre généalogique sans grandeur, tirebouchonné et plein de trous, force m'est de reconnaître que je tiens mon nom d'une femme. En effet, (…) un nommé Adrien, rubanier de son état, qui mourut en 1773, un an avant Louis XV, était le fils naturel d'une femme non mariée appelée Catherine Jardin. Affaire ténébreuse et moralement douteuse pour l'époque. Après, ensuite, des paysans, (…) des courbés sur l'ouvrage, des journaliers toujours à travailler pour autrui. (…) Soudain, 1840, promotion sociale. Mon arrière-grand-père, Honoré-Marie Jardin, accède au rang capital de coutelier, ayant pignon sur rue à Bernay (…). Il était devenu l'aiguiseur attitré de la cour de Danemark (…). Seule ombre sur cette réussite et cette vie exemplaire en tous points : sa femme, une terrible rombière qui le martyrisait 1. "
Tout n'est pas faux dans ce récit, mais rien n'est tout à fait exact dans les faits. Si les Jardin tiennent leur nom d'une femme, elle ne se prénomme pas Catherine mais Françoise. Le fils naturel qu'elle met au monde au XIXe siècle meurt, non en 1773, mais en 1916. Il ne s'appelle ni Adrien, ni Honoré, mais Pierre. Cet homme n'ira jamais à la cour du Danemark et en 1840, lors de sa prétendue promotion sociale, il a en réalité cinq ans ! Dans un autre roman autobiographique de Pascal -Jardin, son arrière-grand-père est bien affûteur mais se nomme, cette fois, Jean Racine. Un point commun cependant : ils sont tous fins violonistes.
Derrière le récit de son ascendance apparaît la personnalité de Pascal Jardin. Humour, approximation, jonglage avec les mots, dessinent le premier trait d'un homme qui aime avant tout raconter des histoires, quitte à en inventer ou à se tromper. Les brillantes références parsemées au cours du texte (Louis XV, rang capital, cour du Danemark, vie exemplaire) présentent celui qui, sans aucune prétention, aime le paraître et la réussite. Il a de l'ambition. Enfin, la place que Jardin réserve à la femme est grande : terrible rombière ici ou muse ailleurs, elle sera au cœur de sa vie et de ses livres.
Le susnommé Pierre Jardin, coutelier, épouse en 1863 Victoire Rosalie Dulondel, à Bernay dans l'Eure, née, elle aussi, de père inconnu. Ils donnent naissance à Georges Jardin, le grand-père paternel de Pascal.
Georges s'unit à Elise Racine qui est fille de cultivateur. Le couple est commerçant à Bernay et tient la boutique Jardin, Nouveautés, rue d'Alençon. L'homme est enjoué et honorablement connu dans la petite ville de huit mille habitants. Adjoint au maire et président du comité des fêtes, il aime s'occuper de tout et tout savoir sur tout. Il lit quotidiennement trois journaux marqués à droite, L'Echo de Paris, L'Action française et L'Excelsior. De leur mariage naît un fils, Jean, le 30 octobre 1904 (le père de Pascal Jardin), et une fille, Hélène, quatre ans plus tard. Le foyer, composé des grands-parents, des parents et des enfants, est chaleureux, accueillant et animé. Tous les jours, la famille Jardin partage son couvert avec les trois employées de magasin et chaque dimanche tout le monde se rend à la messe à l'église Notre-Dame-de-la-Couture où Jean est enfant de chœur. Le jeune garçon est curieux, très sociable, doué d'une grande aisance verbale. Il aime fréquenter le monde des adultes qu'il surprend par un sens critique très développé. Mais l'indépendance d'esprit du petit-fils heurte de plus en plus souvent l'autorité du grand-père et crée des conflits. Pour ne pas menacer davantage l'harmonie familiale, on envoie Jean, âgé de douze ans, en pension à Evreux 2.
Quelques kilomètres séparent la ville de Bernay de celle d'Evreux où vivent Hélène et Robert Duchesne. Hélène a été abandonnée enfant par ses deux parents. Sans doute est-elle la fille d'un notable du coin ou bien celle d'une femme argentée qui n'a pas souhaité la reconnaître. Confiée à des religieuses, elle a pour parrain un magistrat qui veille sur son enfance, sa jeunesse et sa fortune. Elle choisit comme nom de famille celui de Sénéchal.
Médecin, âgé de vingt-huit ans, Robert Duchesne consent à l'épouser en octobre 1905 sans la connaître ou presque, en raison de sa dot qui est considérable. La légende familiale veut que ce soit sa propre mère, Louise Duchesne née Letellier, qui, ayant déjà eu maille à partir avec la belle-famille d'un autre de ses fils, aurait poussé Robert à choisir la jeune orpheline.
Le couple donne naissance à Simone (la mère de Pascal Jardin) le 14 mai 1908 et quelques années plus tard à sa sœur cadette, Denise. Robert et Hélène sont de ceux que l'on appelle à l'époque des originaux. Ils ont une personnalité forte et, contre une bourgeoisie provinciale austère, protègent la fantaisie naturelle de leurs filles. Si Robert Duchesne est un notable, il n'en est pas moins anticatholique, anticonformiste, positiviste. Docteur spécialiste des maladies des yeux, du nez, de la gorge et des oreilles, il consulte deux heures par jour, entre une heure et trois heures de l'après-midi. L'essentiel de sa journée est consacré à lire et à s'occuper de ses filles car la vie n'a, selon lui, qu'un seul objectif : la jouissance, et il entend bien les élever dans cet esprit-là.

Lorsque Simone Duchesne et Jean Jardin se rencontrent dans le très strict club de tennis d'Evreux, il a seize ans et elle en a douze. On raconte qu'il a reconnu d'emblée celle qui sera sa femme. Elle va apprendre à l'admirer. Dix ans plus tard, après de longues fiançailles, ils se marient à Deauville le 6 mai 1930.
Sur la photographie du mariage, la jeune épouse, souriante, a le visage entouré du symbolique voile blanc de la mariée, accroché derrière elle en catogan. La robe blanche, arrondie sur le devant, dévoile ses chevilles. Elle tient tendrement son mari par le bras. Gilet, queue-de-pie, gants beurre-frais, pantalon rayé, le cou serré par le col de sa chemise blanche, Jean Jardin paraît à la fois fier et réservé. Ses cheveux bruns sont plaqués et séparés au milieu par une raie. Il est plus petit de taille que sa femme, une maladie des os non soignée dans son enfance l'ayant privé d'une croissance normale. Il a l'air d'un très jeune homme, elle a déjà l'air d'une femme. C'est là l'union de deux milieux, de deux intelligences, de deux sensibilités. Union entre une bourgeoise ouverte d'esprit, rêveuse, et un jeune homme d'origine plus modeste, brillant et prometteur.
Durant la période de leurs fiançailles, Jean Jardin est entré à l'Ecole libre des sciences politiques, école de l'élite bourgeoise, et en est ressorti à vingt-trois ans, son diplôme en poche. Pour l'étudiant fils de commerçant, le bonheur n'a qu'un seul visage : celui de la réussite sociale. A Paris, au début des années 30, il rejoint un groupe d'inspiration personnaliste, l'Ordre nouveau, constitué de jeunes intellectuels. Alexandre Marc, Robert Aron et Arnaud Dandieu, le plus célèbre des " non-conformistes des années 30 3 ", créent la revue éponyme. Jean Jardin fait partie du comité de rédaction auquel participent également Daniel-Rops, Denis de Rougemont, Claude Chevalley et René Dupuis. Diagnostiquant une " crise de civilisation ", le mouvement situe son engagement en marge des mouvements d'idées établis et se donne pour objectif une révolution spirituelle. " Nous allons construire un Ordre Nouveau 4 ", écrit Jean Jardin.
Profondément choqué par la mort brutale d'Arnaud Dandieu en août 1933 et devant le poids de ses responsabilités familiales (il n'a pas de travail stable et sa femme est enceinte de leur deuxième enfant), Jean Jardin s'éloigne progressivement du mouvement.
Après un rapide passage par le service des études de la banque Dupont, sa carrière professionnelle s'enclenche cette même année lorsqu'il est engagé à un poste mal défini aux côtés de Raoul Dautry, directeur des réseaux français de chemin de fer. Il va y assurer la tâche essentielle d'informateur, de go-between, au point de devenir le cordon qui relie Dautry aux milieux intellectuel, politique et journalistique.
Jean Jardin est dit pacifiste ; il s'inscrit là dans un mouvement qui parcourt la société française de l'époque. En effet, quinze ans après la fin de la Grande Guerre, la volonté de ne plus jamais revivre les horreurs des tranchées est commune aux acteurs politiques et aux populations. Si le rejet de la guerre est partagé par tous, le pacifisme est, pour les plus actifs, un combat aux multiples visages ; de l'objection de conscience au renforcement de la Société des Nations. Le climat est agité. La montée des fascismes, les tensions internationales, dès le début des années 30, et la crise économique qui touche la France à partir de 1931, bouleversent le jeu politique : les communistes abandonnent l'antimilitarisme pour appeler à la défense nationale et l'extrême droite multiplie les discours de paix. Face aux faiblesses institutionnelles de la IIIe République, critiquée de tous bords, les propositions de réformes se multiplient. Clivages et reclassements politiques s'accentueront encore en 1938-1939 5.
A côté de ce désordre idéologique, le tissu social est fragilisé par la crise. La xénophobie s'alimente de l'arrivée des réfugiés et l'antisémitisme s'accroît. Certains, avec Raymond Aron, s'inquiètent. Le philosophe raconte avoir vécu les années trente " dans le désespoir de la décadence française, avec le sentiment que la France s'enfonçait dans le néant. Au fond la France n'existait plus. Elle n'existait que par les haines des Français les uns contre les autres 6 ".
" Militant du désarmement, [Jean] Jardin prône la négociation comme seule arme valable pour éviter la catastrophe générale. (…) Il condamne la politique de la force et préconise une déclaration de paix au peuple allemand (…). Dans l'approche que Jean Jardin aura des questions allemandes, deux hommes ont joué, semble-t-il, un rôle de premier plan : Jean Giraudoux-le-germaniste qui l'initie à la patrie de Goethe, et Ernst Achenbach 7. " Ce dernier est conseiller à l'ambassade du Reich à Paris dès 1936 et adjoint d'Otto Abetz, ambassadeur de l'Allemagne à Paris, homme clé de la collaboration franco-allemande.
En septembre 1937, la SNCF naît de la fusion des réseaux des chemins de fer français. Le directeur général, Raoul Dautry, nomme Jean Jardin chef de cabinet du secrétaire général, Jean Filippi. Ce dernier apprécie l'intelligence et la loyauté de Jardin et, lorsqu'il est nommé directeur de cabinet du ministre des Finances, Yves Bouthillier, en janvier 1941, c'est tout naturellement qu'il appelle Jardin à ses côtés en tant que chargé de mission puis de chef de cabinet adjoint. Le ministre des Finances, également responsable de la manufacture des Tabacs et du rationnement, confie à Jardin le soin d'apporter chaque mois à Pierre Laval ses soixante paquets de cigarettes Balto. C'est à travers cette mission anodine que le futur chef du gouvernement du régime de Vichy remarque la personnalité tout en discrétion et en finesse de Jardin. Fin avril 42, quelques semaines à peine après avoir été nommé chef de cabinet de Robert Gibrat, secrétaire d'Etat aux Communications, Jean Jardin est appelé par Pierre Laval pour être son directeur de cabinet.

Pascal Jean Olivier Jardin est né le 14 mai 1934 à treize heures, au domicile de ses parents, boulevard Brune à Paris. Son parrain est l'historien et écrivain catholique Daniel-Rops, proche ami de son père. En admiration devant le génie universel de Blaise Pascal, il aurait soufflé le prénom de l'enfant à Jean Jardin.
Pascal est né comme sa mère un 14 mai. Son frère, aîné de deux ans, se prénomme Simon parce que sa mère s'appelle Simone. Etait-il besoin d'une date et d'un prénom pour marquer davantage la présence et la tendresse d'une mère auprès de ses fils ? Ils lui vouent en retour une véritable adoration.
Un visage rond et potelé, des cheveux bruns bouclés, des yeux couleur noisette en forme d'amande, Pascal fait partie de ces enfants qu'on dit charmants. Très sensible et curieux, il est particulièrement disposé à s'imprégner de tout ce qu'il perçoit autour de lui.
Il n'est pas indifférent que l'histoire d'une France vaincue et occupée coïncide avec sa petite enfance. Cette matrice historique sera revécue inconsciemment dans sa dramaturgie personnelle. Enfant de la guerre, pour survivre mentalement dans une société bouleversée, Pascal Jardin apprendra à ne pas regarder la réalité en face et à ne parler des choses profondes que de façon légère ou à les occulter.
" Je n'avais guère plus de cinq ans quand j'entendis en 1939 le discours de Jean Giraudoux à tous les écoliers de France. J'avais six ans au moment de la tragédie de Mers el-Kébir, neuf ans lors de la bataille de Stalingrad et au moins cinquante ans quand j'en atteignis onze à la fin de la guerre. Heureusement, depuis, je rajeunis ", écrit-il 8.

" Je n'ai su lire qu'à quinze ans "

Les six années qui s'écoulent entre l'annonce de la déclaration de guerre et l'armistice en mai 1945 (de l'âge de cinq à onze ans pour Pascal Jardin) correspondent à celles habituellement consacrées à l'apprentissage de l'écriture et de la lecture, au raisonnement. Mais son éducation scolaire ne va même pas comprendre le strict nécessaire. Il l'expliquera avec exagération en se présentant comme un enfant " baladé à travers toute l'Europe " et ayant subi l'expatriation de sa famille en terre helvète à la Libération. Si le parcours professionnel de Jean Jardin oblige les siens à changer fréquemment d'endroit, ce ne sera qu'en France et en Suisse. Dans son œuvre autobiographique, Pascal énumère huit villages normands et vendéens où la famille Jardin séjourne entre 1939 et 1942 ; Vichy l'accueille en 1942 et 1943 et deux villes suisses entre 1943 et 1947 ; Paris demeure la plaque tournante de leurs aventures.
Les nombreux changements d'habitation ne facilitent pas sa scolarité mais ne suffisent pas à en expliquer l'inexistence. Il passe à Bernay plus d'une année et la famille est installée à Vichy durant un an et demi : des durées de séjour suffisamment longues pour que Pascal ait pu y suivre un cycle d'études. Après la guerre, il résidera dans le canton de Vaud qui se trouve en Suisse francophone, où une scolarité retardée mais régulière aurait pu être suivie également.

Pascal Jardin évoque sans complexe les troubles de l'écriture dont il souffre et qui lui servent d'excuse pour expliquer son retard scolaire. A cause de sa dyslexie, il avoue n'avoir su lire et écrire qu'à quinze ans car ces troubles neurologiques l'empêchaient de comprendre ce qu'il lisait. Il se dit gaucher visuel contrarié et raconte : " Je ne pensais pas pouvoir gagner ma vie en écrivant car j'étais [il prie le journaliste qui l'interviewe de l'excuser par avance car il sait qu'il va accrocher le mot] dyslectique (sic) et, enfant, ça se soignait d'un coup de pied dans le derrière. Ce qui augmentait ma révolte 9. " Quand il évoque cette maudite orthographe, elle fut pour lui, pendant un quart de siècle, " une montagne de sables mouvants, une serpillière gigantesque, trempée d'huile rance 10 ". Côté calcul, il n'est guère plus brillant, quant à la géographie, il la déteste. La dyslexie ne causant pas de difficultés particulières sur ces deux dernières matières, elle n'est donc qu'une excuse.
Pascal Jardin se rassure un peu à l'idée de ne pas être comme les autres et en faisant de son ignorance une distinction ; mieux encore, un défaut de grande qualité approuvé par voie ministérielle. Ainsi invente-t-il l'anecdote de la venue du ministre secrétaire d'Etat à l'Education nationale dans sa classe :
" "Que savez-vous ?"
Le silence se fit. Trente personnes me regardaient. J'étais seul face à mon destin, c'est-à-dire au néant.
"Rien, monsieur le Ministre.
- Rien du tout ?
- Absolument rien."
Les larmes lui montèrent aux yeux. (…) Il m'embrassa de près et me félicita (…)
"Dieu qu'il est rare de rencontrer dans un siècle éclairé de tant de fausses lumières un jeune être dont l'esprit n'est encore perverti par aucune connaissance. Ce n'est pas son ignorance que je salue ici, c'est sa virginité 11." "

Pascal Jardin ne se contente pas de ne pas aimer l'école, il la hait ; il n'y comprend rien et rien n'a jamais pénétré dans sa tête par la force d'autrui. " C'est bien à Blonville, au cours Hatemer 12 (sic), que j'ai commencé à refuser l'arbitraire. " Il lui est impossible de se soumettre à une quelconque forme d'autorité. Ceux qui la représentent ont droit à leur chapitre : les maîtresses sont " des osseuses à la vertu malodorante " et les maîtres simplement " de gros affables, programmés et gentils, qui ne pensent rien sur rien et ne s'expriment que grâce au fatras des idées reçues ". Il présente également les " normaliens au faciès endormi ", qui n'ont pas de doutes mais de grosses certitudes et " des voix fêlées, miroir de leur pensée " ; enfin, les universitaires, " des monstres malgré eux car ne sachant rien d'autre que ce qu'ils ont appris ". Le seul représentant de l'éducation qu'il épargne est " une brave rustique ", une maîtresse qui " lit Quatrevingt-treize en y mettant le ton. Je ne sais toujours pas lire mais j'enregistre là un des plus beaux dialogues de la langue française 13 ". Les mots le font rêver. Avec eux, il est possible de s'évader. Et c'est ce que fait le jeune Jardin durant la guerre, il s'évade des écoles, comme on s'évade des prisons.
Les comparaisons entre l'univers de l'école et l'univers carcéral sont nombreuses et, là encore, sans retenue. Il a toujours eu peur des écoles, les siennes, " celles de l'occupation allemande et de la Seconde Guerre mondiale [qui laissent] dans la poitrine un froid humide et carcéral ". Il évoque encore le conseil de discipline et la sentence ; les élèves sont des " sacrifiés, parqués à la concentrationnaire, condamnés aux plus horribles des travaux forcés, ceux de la culture obligatoire, placés sous la férule des plus dangereux geôliers, les universitaires (…). Quand ils sortent, après vingt ou vingt-cinq ans de haute surveillance, ils sont irrécupérables 14 ". Contre une éducation précaire et pratique où il dit ne rien avoir à apprendre et qui risque de gâcher sa vie, Pascal Jardin ne pense qu'à fuir, à être hors les murs, à partir en cavale, à sauter grilles et barrières. Il ne veut pas rentrer dans le rang, ni se joindre à la longue chenille processionnaire des promenades du jeudi.
D'abord inscrit dans un jardin d'enfants privé ultrachic à Paris, il s'en serait échappé en le traitant de " petit bagne doré ". Pensionnaire en Suisse, il aurait filé à nouveau, par la fenêtre cette fois, en criant que jamais plus il ne serait pensionnaire dans cette " boîte à riches ". Il ira jusqu'à inventer, dans l'un de ses livres, une grève de la faim de vingt et un jours.
Pascal Jardin rejette tout ce qui peut ressembler à une communauté : les louveteaux, les scouts, la vieille caserne napoléonienne et son tambour qui ponctue l'heure des cours et des récréations. Il ne signera aucune pétition, se fera réformer du service militaire en prétextant un souffle au cœur, ne cherchera publiquement à défendre aucune pensée. Pour lui, l'action collective est vaine et sa vision du monde ne peut rencontrer aucune idéologie. Il écrira dans son premier roman que la vraie vocation spirituelle de l'homme n'est pas dans l'action et que toute lutte extérieure est illusoire 15. L'idée même d'engagement est en dehors de lui : " Je n'ai jamais voté, je ne veux pas, j'ai une allergie à la vie politique, au fourmillement, aux dérèglements des hommes au moment des grandes crises politiques, qui vient de l'enfance et qui me fait peur. J'ai vécu ça avec beaucoup d'intensité pendant la guerre 16. " Cette intensité est-elle liée au fait d'avoir vu son père engagé dans l'une des actions les plus contestables du XXe siècle, celle de la collaboration ? Selon l'historien Pascal Ory, la revendication du cancre a l'avantage de " représenter le degré zéro de la contestation des institutions établies " et cette " indécrottable nullité scolaire " permet de " compenser des origines trop bon genre " 17.
Qui est derrière celui qui considère que l'école est un " traquenard " ? L'enfant Jardin marqué par des professeurs conformistes lui rendant l'école haïssable, ou l'adulte, amer, se cherchant des excuses ? Jardin est-il fier de sa différence ou complexé au point de l'exposer pour s'en défendre ? Il reconnaîtra plus tard que la guerre fut un alibi pour tous les marginaux et qu'il ne sut à cette époque découvrir " la liberté dans la prison, la clarté dans le noir, ni l'infini dans la cour du préau. (…) J'étais de ceux, bornés, que l'on rendait idiots 18 ".
Solitude, agressivité, maladresse, Jardin marque sa différence de plusieurs façons. " Je ne savais rien de ce que tout le monde sait, ni la règle de trois, ni l'orthographe, ni où se trouve le canal de Suez, ni le droit, ni la chimie. (…) Ma pauvre tête, charriée de-ci, de-là par les hasards de la guerre, ne fonctionnait que sur ce que j'avais pu glaner seul au cours de mes rencontres 19 ", écrit-il. Cet isolement s'aggrave lorsqu'il se trouve confronté aux autres, aux diplômés, aux comme il faut ; dans la scène qu'il décrira, il se raconte à la troisième personne, en observateur isolé : " Il n'avait pas fait d'études. Il était ambitieux. Il voulait conquérir Paris. Il ne savait comment s'y prendre, par quel métier commencer. Plus le temps passait, plus il ressentait au contact de tous ces gens une gêne obscure et envieuse. Lorsqu'une personne lui adressait la parole, il répondait avec une agressivité dont il était conscient mais qu'il ne maîtrisait pas. (…) Il se sentait odieux, maladroit, il l'était. En effet, la majorité des garçons présents sortaient d'une grande école. Lui, il sortait de la guerre 20. "
Sa force, son énergie, sa pugnacité compenseront, mais à quel prix, l'absence d'études scolaires et universitaires. Sa vie durant, il ne cessera de vouloir se prouver et prouver à autrui que l'on peut réussir dès lors qu'on le veut vraiment.

 



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