Jacques Chessex
Un Juif pour L'exemple
Jacques Chessex est l'un de nos plus grands écrivains
de langue française. Prix Goncourt en 1973 pour L'Ogre, il
est l'auteur entre autres, de Monsieur (2001), L'Economie
du Ciel (2003), Le Vampire de Ropraz (2007) ou Pardon
mère et Revanche des purs (2008).
I
uand cette histoire commence,
en avril 1942, dans une Europe jetée à feu et à
sang par la guerre d'Adolf Hitler, Payerne est un gros bourg vaudois
travaillé de sombres influences à l'extrémité
de la plaine de la Broye, près de la frontière de
Fribourg. La ville a été la capitale de la reine Berthe,
veuve de Rodolphe II, roi de Bourgogne, qui l'a dotée d'une
abbatiale dès le dixième siècle. Rurale, cossue,
la cité bourgeoise veut ignorer la chute récente de
ses industries et les gens qu'elle a réduits à la
misère, cinq cents chômeurs qui la hantent sur les
cinq mille habitants de souche.
Le commerce du bétail et du tabac fait la richesse apparente
de la ville. Et surtout la charcuterie. Le cochon sous toutes ses
formes, lard, jambon, pied, jarret, saucisson, saucisse au chou
et au foie, tête marbrée, côtelettes fumées,
terrine, oreille, atriaux, l'emblème du porc couronne le
bourg et lui donne son aspect débonnaire et satisfait. Dans
l'ironie des campagnes, on appelle les Payernois les " cochons
rouges ". Cependant les courants opaques circulent et se cachent
sous la certitude et le commerce. Teint rose et cramoisi, terres
grasses, mais menaces dans la cloison.
C'est loin, la guerre, pense-t-on communément à Payerne.
C'est pour les autres. Et de toute façon l'armée suisse
nous garantit de son dispositif invincible. Infanterie helvétique
d'élite, artillerie puissante, aviation aussi performante
que celle des Allemands et surtout, un dispositif antiaérien
décisif avec le 20 millimètres Oerlikon et le canon
de 7.5. Sur tout le territoire accidenté les barrages, les
fortins surarmés, les toblerones, et si ça se gâte,
ultime défense, l'imprenable " réduit national
" dans les montagnes du Vieux-Pays. Bien malin celui qui nous
prendra en défaut.
Et dès le soir, l'obscurcissement. Rideaux clos, volets fermés,
toutes sources de lumière éteintes. Mais qui obscurcit
quoi ? Qui cache quoi ? Payerne respire et transpire dans le lard,
le tabac, le lait, la viande des troupeaux, l'argent de la Banque
Cantonale et le vin de la commune qu'on va chercher à Lutry
sur les bords du lointain Léman, comme au temps des moines
de l'abbatiale. Le vin qui soûle solairement, depuis bientôt
un millénaire, une capitale confite dans la vanité
et le saindoux.
Au printemps où commence cette histoire les lieux sont beaux,
d'une intensité presque surnaturelle qui tranche sur les
lâchetés du bourg. Campagnes perdues, forêts
vaporeuses à l'odeur de bête froide à l'aube,
vallons giboyeux déjà pleins de brume, harpes des
grands chênes à la brise tiède. A l'est les
collines enserrent les dernières maisons, les vallonnements
s'allongent dans la lumière verte et dans les plantations
à perte de vue le tabac commence à monter au vent
de la plaine.
Et les bois de hêtres, bocages aérés, bosquets
de pins, haies profondes, taillis clairs qui couronnent les collines
de Grandcour. Mais le mal rôde. Un lourd poison s'insinue.
O Allemagne, Reich de l'infâme Hitler. O Niebelungen, Wotan,
Walkyries, Siegfried étincelant et buté, je me demande
quelle fureur instille ces fantômes vindicatifs de la Forêt-Noire
dans la douce sylve de Payerne. Rêve dévoyé
d'absurdes chevaliers teutoniques qui assomme l'air de la Broye,
un matin du printemps 1942, où Dieu et une bande d'autochtones
fous se sont fait berner, une fois de plus, par Satan en chemise
brune.
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