|
Pierre Chavagné
Auteur academy
Pierre Chavagné, né en 1975 en banlieue
parisienne, vit et travaille dans le Sud de la France. Auteur Academy
est son premier roman.
Acte I
Ad augusta per angusta
Premier jour de 10 heures à 11 h 30
La découverte
e me suis retrouvé
là, par hasard. Un timbre et des mots jetés à
la diable, par jeu plus que par défi, m'ont propulsé
sur l'île de Nikos. 26°09' de latitude Est, 37°15'
de longitude Nord, c'est-à-dire que ce petit bout de terre
de six kilomètres carrés flotte à la frontière
de la mer Egée et Icarienne entre Amorgos et Patmos, entre
les Cyclades et le Dodécanèse. Certains guides touristiques
la rattachent aux Cyclades, d'autres au Dodécanèse,
mais la plupart du temps on l'oublie. Une île perdue au milieu
des mythes où il fera bon attendre la gloire ou la fin des
temps.
Nous étions treize à poser ce matin le pied sur le
débarcadère, treize conquérants de l'inutile.
La production s'était privée d'un beau symbole, douze
candidats pour douze mois et autant de travaux herculéens
ou de muses ; par inadvertance ou par provocation, nous étions
un de plus. " Un de trop ", aurait dit ma mère.
La production n'était pas superstitieuse et le mauvais présage
planait très haut dans le ciel azur ; " L'un d'entre
vous mourra dans l'année ", aurait ajouté ma
mère. Bref, nous étions treize académiciens
et nous avions gagné le droit d'être reclus pendant
un an, dans un monastère grec. Cent vingt-cinq caméras
nous filmeraient vingt-quatre heures sur vingt-quatre alors que
nous essaierions d'écrire un livre. Passionnant.
Le directeur nous accueillit sur le quai avec la chaleur d'un croque-mort.
La distribution était réussie : un visage aciculaire,
une bouche comme un chas d'où tombent de petits mots piquants,
le tout monté sur un corps filiforme telle une sculpture
de Giacometti, un " i " les pieds soudés au socle.
Visiblement peu à l'aise en public, il alluma une cigarette
pour se donner une contenance. On aurait dit un nourrisson tétant
son biberon, question de survie. Sa main libre, affranchie du reste
du corps, cherchait à se dissimuler dans la poche de sa veste,
donnant à la silhouette un caractère dégingandé
et ridicule. Il déclama sa tirade dans l'indifférence
générale :
- Bienvenue, je m'appelle Mon-sieur Malataverne, directeur, monastère,
caméras, respect, effort, tolérance, communauté,
questions ? Non ? Bon courage.
Et il se retira derrière un nuage de fumée. Ri-deau.
De ce discours, je retins deux informations es-sentielles : l'émission
n'avait pas encore débuté puisque le directeur fumait
et j'aurais dû mettre un chandail car le fond de l'air était
frais en cette matinée d'avril. Tandis qu'il s'éloignait,
son assistante jusqu'alors appuyée contre le mur sortit de
l'ombre et offrit son teint pâle à la lumière.
Elle avait de longs cheveux noirs tirés en chignon, des lèvres
carmin et les yeux bleus ; un subtil mélange de rigueur et
de profession-nalisme. Assistante à vingt-cinq ans, elle
serait à coup sûr, directrice avant la trentaine. Elle
menait sa vie au pas de charge, se présenta en quatre mots
: " Mon nom est Rebecca ", et telle une conférencière
nous fit visiter le monastère en moins d'une heure.
Je vous épargne l'historique du lieu, la fondation par Alexis
Comnène au XIe siècle, les règles de Basile,
et tel tableau pièce unique de l'art byzantin. D'autant que
je n'ai pas vraiment écouté, perdu quelque part entre
la cuisse et le mollet gauche de notre guide. Elle portait des chaussures
à talons qui étiraient ses muscles jusqu'à
la grâce, aussi je l'imaginais sans son tailleur, sa crinière
lâchée et ses lunettes d'écaille sur ma table
de nuit. Elle me rappelait ces bibliothécaires strictement
austères en public et fatalement belles en privé.
La confrontation de ces contraires dans la même femme décuplait
son pouvoir érotique. J'avais l'impression d'être le
seul à ressentir sous cette jupe et cette veste grise, des
pulsions sexuelles déchaînées.
Je résume donc la géographie des lieux. Accro-ché
à la seule montagne de l'île, l'ensemble monastique
est conçu comme une petite ville. Il est ceint de hauts remparts,
percés d'une seule ouverture, une grille donnant sur une
cour pavée où siège une église en forme
de pâtisserie. Contre les remparts nord s'appuie un bâtiment
à deux niveaux, on y entre par une porte monumentale en bois
sculpté de je ne sais plus quelle époque. Devant nous
un escalier digne de la bibliothèque Laurentienne. A gauche
s'ouvre une salle aux dimensions titanesques, peut-être trois
cents mètres carrés sous cinq mètres de plafond
doré. Si nous étions dans un château ce serait
la salle de bal mais nous sommes dans un monastère, ce n'est
que le réfectoire. Tout en longueur, il s'achève en
demi-cercle à la façon d'une abside richement décorée.
A l'étage la salle des scribes et la bibliothèque
ont été aménagées en salle de cours.
Le bureau du directeur est tout au bout du couloir, dans une ancienne
salle d'archives. Pour accéder à nos logements, il
fallait repasser par la cour pavée et entrer dans les remparts
ouest, où une bâtisse de trois étages abritait
les cellules des moines et les bains. A l'époque, la règle
de saint Basile ordonnait aux moines de prendre trois bains par
an, aujourd'hui chaque chambre est dotée du confort moderne,
douche, lavabo ; les bains au rez-de-chaussée ont été
transformés en piscine et jacuzzi. En fait de monastère,
nous étions dans un complexe hôtelier somptueux, à
l'architecture millénaire et aux raffinements techniques
de notre siècle. L'équipe de production et les professeurs
se partageaient le premier niveau. Une cellule sur quatre des deuxième
et troisième étages était attribuée
aux académiciens afin de garantir le calme indispensable
à l'écriture. J'eus la chance d'obtenir les clefs
d'une chambre au deuxième étage côté
mer, celle qui n'est jamais disponible durant les congés
d'été ou alors hors de prix. Penser qu'une vue vaut
un supplément de cinquante euros par jour me rappelle d'un
coup l'absurdité des vacances en particulier et de notre
époque en général.
Je vous écris de cette cellule exiguë : à droite
un lit, en face une fenêtre, dessous un vieux secrétaire
en bois, une chaise, une lampe anachronique - une réplique
des lampes étudiantes années trente ; à gauche
une penderie et une commode. J'ouvre la penderie, c'est une salle
de bains, douche, lavabo et tout au fond un miroir qui me renvoie
ma surprise. Sans cérémonie, j'inverse les places
du bureau et du lit pour profiter de la vue en écrivant,
car si je peaufine mes textes assis derrière mon bureau,
j'écris affalé sur mon lit. Dans le premier tiroir
du bureau, je découvre un ordinateur portable appeule, dans
le second, trois ramettes du papier que j'ai commandées.
Je déchire le premier paquet et j'en sors une douzaine de
feuilles, elles glissent sous mes doigts comme de la soie. J'aime
cette qualité, ce papier associé à ma plume
biseautée me permet d'écrire aussi vite que naissent
mes pensées. La plume crache l'encre sur une surface sans
aspérités, le matériel s'efface et l'écriture
devient une course folle de mots et d'idées.
Un bruit assassine ma rêverie. On toque à la porte,
un homme de petite taille entre, il est ner-veux, dans sa main un
tournevis microscopique, on dirait un garagiste en modèle
réduit. Sans me considérer, il se dirige vers la fenêtre
et dévisse une petite boule noire sur le chambranle supérieur.
Il se retourne vers le bureau, s'immobilise comme s'il réfléchissait
et enfin décide de revisser la petite boule noire sur la
lampe. Le plémobil sort de sa poche un émetteur radio,
demande si c'est " OK " <grésillement> "
crr OK, crr c'est bon ! " et il sort. Tout s'est déroulé
en moins d'une minute et c'est en m'approchant de la lampe que je
saisis la nature de l'intervention. Une caméra miniature
doit me filmer en train d'écrire ; en réaménageant
la pièce, j'ai bouleversé les plans du metteur en
scène. Dois-je lui dire qu'en fin de compte je vais écrire
sur mon lit ?
Cette première révélation m'invite à
chercher les autres petites boules noires. Au bout d'un quart d'heure
d'un examen minutieux, cinq sont localisées. Cinq pour dix
mètres carrés, le maillage est serré. J'ai
la sensation fugace d'être aussi con qu'un thon pris dans
un filet.
|