Sorj Chalandon
La légende de nos pères
Sorj Chalandon, 55 ans, a été journaliste
à Libération. Il a couvert des événements
comme la guerre du Liban, le Tchad, le drame de Bhopal, la Somalie,
l'Afghanistan, la guerre Iran-Irak ou la guerre du Golfe, mais aussi
les faits de notre quotidien. Ses reportages sur l'Irlande du Nord
et le procès Klaus Barbie lui ont valu le prix Albert Londres
en 1988. Il a publié Le petit Bonzi (2005), Une promesse
(2006, Prix Médicis) et Mon Traître (2008).
1.
l'enterrement de mon
père, il y avait neuf personnes et trois drapeaux. Nous étions
le 17 novembre 1983, j'avais vingt-sept ans. Lupuline était
là aussi, mais je regardais les drapeaux. Des étendards
sans vent, harassés, presque gris. Le premier ployait sous
ses médailles comme un vieux soldat. Le deuxième était
un fanion ricolore, sans franges ni galons, frappé de l'inscription
Corps franc - Vengeance.
Sur le troisième, il y avait une étoile noire et une
panthère rouge à l'affût.
La main de maman frôlait la mienne. Lucas mon frère
était bras croisés, face à la terre ouverte.
Il avait dix ans de plus que moi, il était aveugle. Et moi
je surveillais le ciel en espérant la pluie. Mon père
avait toujours aimé l'orage. D'ailleurs il ne disait pas
« la pluie », mais « le temps ». L'absence
de nuages le désolait. Le soleil le frappait d'inquiétude.
Avec les beaux jours, il faisait comme moi, là, devant sa
tombe. Il regardait le ciel en demandant au temps où il était
passé.
A son enterrement, mon père était comme mort depuis
déjà huit ans. L'accident de Lucas l'avait bouleversé,
puis affaibli, puis tué. Il disait qu'il avait le cancer
du chagrin. Il est entré à l'hôpital. Il en
est sorti. Il ne voulait plus des blouses blanches, de cette odeur
silencieuse, ni plus rien dans la bouche, ni plus rien dans les
fesses, ni plus rien dans les veines. Il était autre chose
que souffrant, il était fatigué. Fatigué de
nous, de son passé, de la vie. Alors il est rentré
à la maison en avril 1975, et puis il s'est couché.
Mon père est mort le jour de son anniversaire. Dans le placard
de la salle à manger, maman avait caché le cadeau
de ses soixanteseize ans. Une pipe d'écume à tête
de zouave, empaquetée dans un papier bleu. Personne n'y a
touché, jamais. Aujourd'hui, elle est dans ma bibliothèque,
entre deux livres, dans son emballage en ruban de fête.
D'abord, mon père avait souhaité donner son corps
à la science. Son corps entier et qu'il n'en reste rien.
Ma mère avait protesté faiblement devant lui. Puis
elle avait pleuré. Il l'avait su. Il devinait son moindre
souffle. Alors il avait parlé d'incinération, de cendres
dispersées sur une pelouse du souvenir, en banlieue de tombes.
Maman avait eu cette même tristesse. Et puis un jour, elle
lui a avoué. Elle voulait un pan de terre à lui, et
donc à elle. Un endroit où se souvenir, puis revenir,
et puis dormir enfin pour que l'on y revienne. Mon père avait
pris ma mère dans ses bras. Jamais, il ne le faisait. J'étais
encore enfant. Je sortais de la cuisine. Je suis tombé sur
eux, dans un coin du couloir. « Tu veux que nous soyons réunis,
c'est ça ? » disait-il. Et elle hochait la tête.
Unis, réunis, c'était ça. C'était à
tout jamais. Ce serait donc un enterrement. « La cohorte des
hypocrites », avait dit mon père. C'est pour elle,
et pour nous qu'il y prendrait sa place.
Mon père s'appelait Pierre, mais c'est Brumaire que les
gars avaient fait graver sur la plaque. Elle attendait à
côté du trou, posée sur la terre, retournée,
noire, luisante de neuf. Il n'y avait pas eu de prêtre, il
n'y aurait pas de croix. Juste un bloc de granit gris, brut et inégal,
qui semblait avoir été arraché à la
roche.
Nous n'étions pas nombreux. Il y avait ma mère, ses
enfants à portée de peau. L'oncle Veurnes, aussi.
Un cousin, une amie bien trop triste, et puis les gars de la Résistance.
Mon père les appelait comme ça, « les gars ».
Autour du trou, ils n'étaient que trois.
Lille est trop loin de tout. Et puis ce n'est pas pratique
d'être enterré en milieu de semaine, avait excusé
ma mère.
Mais je savais que la distance n'était pas la raison. Ni
le jour. Ils étaient trois parce qu'ils n'étaient
plus que trois.
Quand le cercueil est descendu, retenu par les cordes, elle a poussé
un petit cri animal. Une plainte de rien du tout, comme un peu d'air
qui fuit. Je lui ai pris le bras. Lucas a gémi sans voir.
Les autres ont baissé la tête. L'amie a pleuré
fort. Les gars ont salué la caisse, doigts à la tempe
et tête haute. J'ai regardé leurs mains chevrotantes,
leurs mentons tremblants, et les drapeaux âgés s'incliner
vers le trou.
Nous n'attendions pas des honneurs insignes, des récompenses
exceptionnelles, des traitements de faveur. Nous ne nous apprêtions
pas à jouer le rôle de héros nationaux...
L'un des gars a dit ça devant la tombe ouverte. C'était
le seul que mon père appelait « compagnon ».
Ils avaient combattu ensemble dans une section du Loiret, puis en
région parisienne. Ils avaient été arrêtés
ensemble, déportés ensemble. Et ils étaient
revenus de camp avec du coeur en moins. Mon père, c'était
Brumaire, et lui c'était Tristan. Je n'ai jamais su son véritable
nom. Tristan, c'était tout. Et c'était pour toujours.
La guerre l'avait baptisé, et la paix n'a jamais osé
la contredire.
Tristan a lu le dernier hommage à Brumaire, et il a gardé
son papier ouvert devant lui. La première goutte de pluie
est tombée sur ses mots. Puis une deuxième. Mon père
aurait levé la tête en disant « le temps se lève
enfin ». C'était fini. Nous ne savions quoi faire de
notre silence. Un homme en raide a ouvert les bras pour dire qu'il
fallait laisser place à la terre. Lucas a déplié
sa canne d'un geste sec, passant son bras sous le bras de maman.
La pleureuse est partie. Puis les anciens. Tristan lui, n'avait
pas bougé. Il se relisait, feuille levée à
hauteur de lunettes, et l'eau de pluie faisait larmes d'encre.
Neuf personnes et trois drapeaux. Ça a été
l'enterrement de mon père.
Et c'est en remontant l'allée que j'ai vu Lupuline. Elle
devait avoir mon âge, les cheveux blonds coupés au
carré. Un visage très pâle, un nez droit, une
bouche légèrement ourlée. Un jour, je découvrirais
que son sourire creuse une fossette entre sa pommette et sa joue.
Un homme était à ses côtés. Soixante
ans, à peine plus, mais il s'aidait d'une lourde canne et
paraissait plus grand que nous tous. Lupuline et lui étaient
restés à l'écart. Pas dans le cercle de tristesse,
pas au pied des drapeaux. Un peu derrière, entre deux tombes
en herbes. Ils n'ont pas dit un mot. N'ont pas jeté de rose
sur le cercueil humide. Les gars ont embrassé ma mère,
Lucas et moi. Lupuline et cet homme n'ont pas tendu la main. Ils
étaient là, c'est tout. Eux deux et eux seuls, marchant
vers la sortie. Tandis que nous rompions le cortège de deuil,
ils s'éloignaient.
Il s'appelait Tescelin Beuzaboc. Et elle, c'était sa fille.
Je n'apprendrais leur nom que bien plus tard. Pour l'instant, ils
n'étaient qu'un couple étrange et silencieux, à
la fois présents, fantômes, et en retrait de tout.
A la mort de papa, je les croisais pour la troisième fois.
La première fois, ils se tenaient sur un trottoir de Valenciennes.
La fille avait pris la main de son père. C'était une
retraite aux flambeaux en l'honneur d'un rmistice. J'avais dix-huit
ans, et papa marchait encore. Il menait les gars en silence. Pas
de drapeau, juste leurs pas. J'ai vu Tescelin immobile dans le feu
de ma torche. Son visage était d'ombres, griffé comme
une écorce. Un désordre de cheveux blancs, des sourcils
broussailles et le regard bleu. Il pesait sur sa anne, le corps
redressé. On l'aurait dit prêt au combat ou bien au
garde-à-vous. Les épaules, le cou, la tête.
Menton et regard levés.
Puis ce fut l'enterrement de Fournel, trois ans avant la mort de
mon père. Fournel s'appelait Maujean, un gars du réseau
Vengeance, deux fois blessé au feu, mort dans ses escaliers.
Il avait combattu dans le Loir-et-Cher, sous les ordres du capitaine
Duchartre. On l'avait enterré à Arras, aux côtés
de sa femme. Mon père n'avait pas quitté la chambre
pour accompagner Fournel. Et nous avons compris qu'il ne se lèverait
plus. Maman l'avait représenté aux obsèques.
Et Lucas, et moi. Je tenais Lucas par l'épaule. Il refusait
de mettre des lunettes noires. Alors les gens étournaient
les yeux. Lupuline et Tescelin étaient derrière, encore,
masqués par un muret. Ils sont partis avant la mise en terre.
Sans un salut, sans un mot. Juste leurs pas sur le gravier. Un instant,
Lupuline s'est retournée. Elle regardait mon frère
et moi, pitoyable équipage. Elle avait quelque chose de grave
et d'étrange à la fois. Son regard était terrible.
Un acier gênant. Un bleu presque blanc, comme celui de son
père. Mais ses chaussures étaient singulières.
Sur le trottoir aux flambeaux, à l'enterrement de Fournel
et pour la mort de papa, Lupuline portait des chaussures rouges.
C'est comme ça que je l'ai remarquée la première
fois. Que je l'ai reconnue la deuxième. Et lorsque descendait
le cercueil de mon père, levant la tête vers le terril
de glaise, j'ai aperçu ses chaussures rouges pour
la troisième fois.
*
Mon père est né le 14 novembre 1907. Novembre, c'est
pour cela que ses compagnons de combat l'appelaient Brumaire. Il
a rarement parlé de la guerre. Jamais dans les micros, jamais
sur les estrades, mais parfois à mots tranquilles, pour un
ami, un parent, un ancien du Corps franc.
Je m'appelle Pierre Frémaux, disait mon père.
Pas Brumaire.
Ni histoire qu'on raconte, ni passé qu'on ressasse. Il disait
être un homme qui était revenu. Il avait deux enfants,
mais j'ai cru longtemps qu'il n'en avait qu'un. Lucas était
son grand, son préféré, son fils. Dix ans de
différence entre nous et tout un monde, aussi. Il parlait
à Lucas, il jouait avec moi. A Lucas, il enseignait la vie.
Il me faisait des ombres sur le mur en joignant les deux mains.
Je lisais sur ses lèvres. Lucas lisait dans ses yeux. Mon
père lui a parlé de sa résistance. Il lui a
raconté le combat, les risques ignorés, le plaisir,
le jeu aussi. « Parfois, nous jouions à la guerre »,
disait-il en souriant. Il a parlé de Vengeance comme d'un
endroit d'amis. Où l'on entrait, où l'on sortait,
où l'on chuchotait, d'où l'on ne revenait jamais tout
à fait. Un jour qu'il avait bu, il a dit à Lucas ce
que c'était tuer. Il n'a pas dit grand-chose, l'essentiel.
Que ceux qui avaient tué se reconnaissaient entre eux. Qu'ils
avaient le même regard de glace, le même pas
dans la rue, et une manière particulière de réclamer
le silence.
A mon frère, il a parlé du convoi du 27 avril 1944.
Des six chiffres tatoués sur son avant-bras gauche. Il a
raconté son retour, seul. Les drapeaux fanés qui l'avaient
accueilli. Son réseau sans honneurs, sans hommages, sans
rien. La guerre redevenue la paix, les prisonniers errants, les
soldats jetés aux civils par milliers. Les douleurs qui glacent,
les bravoures qui ennuient, les désarrois qui agacent aussi.
Son retour de camp, c'était cela. Des résistants en
trop, des déportés en plus, une humanité barbelée
dont on n'a su que faire.
Voilà ce que mon père murmurait à Lucas. Mais
moi, je ne les écoutais pas. Lorsque mon père parlait
de guerre à son grand fils, je faisais le clairon. Je soufflais
en pinçant les lèvres, pouce dans la bouche et petit
doigt levé, comme un sonneur à la Saint-Hubert. Je
ne me moquais pas. Je faisais du bruit. Je passais dans la pièce
en mimant la parade. Je capturais trois mots entre deux coups de
trompe. Guerre, guerre, guerre. Pourquoi je faisais ça ?
Parce que. Parce que je ne comprenais pas tout. Parce que j'étais
trop petit. Parce que j'avais peur de tout ce solennel. Parce que
mon père avait sa voix triste. Parce que mon frère
était assis à terre, au pied du fauteuil et qu'il
écoutait, le menton dans la main. Parce que ma mère
me disait d'aller jouer ailleurs. Et alors, mon père se levait.
Il riait. Me prenait dans ses bras. Il disait que j'avais raison.
Que tout cela n'avait plus aucun sens. Que chacun avait fait ce
qu'il devait. Qu'il fallait tourner les pages. Que le meilleur moyen
d'en rire était d'imiter le clairon d'armistice. Alors il
pressait ses lèvres à son tour, et mouillait un son
étrange et triste de sonnerie au drapeau.
Un jeudi pluvieux d'avril, nous sommes passés devant le monument
aux morts de la place Rihour, mon père et moi. Deux enfants
s'amusaient sur le socle de pierre. L'un d'eux avait un pistolet
en fer à la main. Ils avaient mon âge. Un homme en
manteau noir leur a crié de descendre du monument. Il a dit
que
c'était comme une tombe. Il a dit que personne n'avait le
droit de jouer là. Que c'était interdit. Que c'était
sacrilège. L'un des enfants s'est enfui. L'autre a eu peur.
Il a glissé. Il est tombé sur le dos. Sa tête
a heurté la pluie. Il a pleuré
un peu. L'homme est parti. Il a traversé la rue sans regarder
derrière. Mon père m'a lâché la main
pour relever l'enfant.
Le petit n'avait rien. Il reniflait. Il était debout, tête
basse, papa accroupi devant lui le tenait par les épaules.
Je m'en souviens. Pas de tout ce que mon père a dit, mais
presque. Il a dit au petit qu'il avait fait la guerre. Il lui a
dit qu'il avait eu peur, et froid, et faim, et mal. Il lui a demandé
s'il savait pourquoi il avait fait
cela. Deux fois, il lui a demandé. Le gamin baissait les
yeux. Il était comme puni, dans un coin de l'école.
Les voix ne semblaient plus lui parvenir. J'étais en retrait,
debout, un peu gêné. Je regardais mon père.
Je l'écoutais, aussi. Il a dit à l'enfant qu'il avait
fait cela, la guerre, la résistance, la peur, l'espoir, tout
cela pour que lui
Tu t'appelles comment, bonhomme ?
Freddy.
Freddy comment ?
Freddy Delsaut.
Pour que lui, Freddy Delsaut, et n'importe qui d'autre, le
copain enfui ou tous ceux à venir, puissent s'amuser sur
tous les monuments aux morts.
Je me suis battu pour que tu aies le droit de jouer, a souri
mon père.
Il a demandé au gamin s'il avait compris. L'autre a secoué
la tête pour dire non. Puis il a ramassé son cartable.
Et il est parti en courant. Je me rappelle aussi que mon père
a ri. Que la soirée avait été légère.
C'était quelques années avant l'accident de Lucas.
Mon frère avait une malformation, un «oeil trop court
», disait ma mère. Lui parlait de brouillard, de halos
vifs, de lumières cruelles et de mal de tête. Une nuit
de janvier 1975, Lucas s'est réveillé en hurlant.
Il criait que ses yeux étaient trop gros. Il a vomi. Mon
père l'a emmené à l'hôpital. Lorsque
Lucas est parti, il était en pyjama, les yeux recouverts
d'un gant de toilette. Je lui ai parlé. Il a soulevé
le gant. Ses yeux étaient noirs. La pupille avait dévoré
l'iris. Il m'a dit qu'il ne me voyait plus. Il tremblait de peur.
Il ne m'a pas revu.
De ce jour, mon père n'a plus parlé. Ni à maman,
ni à Lucas, ni à moi, ni à personne, jamais.
Parce qu'il était trop triste, et qu'il avait tout dit. Et
puis il est tombé malade. Il s'est couché. La chambre
de mes parents est devenue sa chambre. Lit de douleur puis lit funèbre.
Jusqu'à la fin, maman a dormi sur le canapé du salon.
Elle marchait dans l'appartement à petits pas de femme. Papa
restait allongé dans l'obscurité.
Lucas longeait les murs en s'aidant de ses mains, respirant fort
et à petits cris. Je savais que mon père frissonnait
à chacun de ses gestes. Sa tombe était prête.
Et j'avais dix-neuf ans.
*
On fait son deuil. C'est effroyable, mais on le fait. Après
avoir été au loin, au plus profond, creusé
par l'absence et le silence, sans air, sans lumière, sans
souffle, sans pensée, sans rêve, sans voix, après
avoir perdu la faim, la foi, les
nuits, après avoir tremblé à l'infini, après
avoir eu froid de tous ces jours sans l'autre, tous ces gestes sans
l'autre, après avoir traversé seul les fêtes
maudites, les saisons détestables, après tant de matins
pour rien, on défroisse le linceul qui nous couvrait aussi.
On caresse l'étoffe, on la regarde encore, on la plie avec
soin, on la range dans un coin de sa vie en attendant la suite.
On fait son deuil, mais on ne revient pas d'un rendez-vous manqué.
J'avais laissé partir mon père. Pas mon papa, mon
petit homme, mon terne, mon hibou d'enfance derrière ses
grosses lunettes. Pas celui qui me portait au lit, sa joue contre
la mienne, qui nous avait aimés du regard et de la peau.
Mais mon père, l'autre. Ce héros sans lumière,
ce résistant, ce brave, ce combattant dans son coin d'ombre.
J'avais laissé partir cet inconnu, ce soldat, ce déporté.
Qui était retourné à la liberté comme
on va au silence. J'avais laissé partir une page de notre
histoire commune. J'avais oublié de m'asseoir à ses
pieds, de rechercher ses yeux. J'avais tardé à l'assaillir,
à le questionner, à moissonner sa mémoire.
J'avais failli à mon métier de fils. J'étais
devant la tombe et j'avais les mains vides de lui, les poches sans
aucun ticket de notre vie à deux. Sans l'avoir su, je partageais
mon enfance avec un héros, et je jouais du clairon pour empêcher
sa voix.
J'avais manqué mon père, mais il ne m'avait pas aidé
non plus. La paix l'avait rendu à la vie simple, aux souvenirs
de peu de mots. Il se
mêlait rarement aux célébrations communes. Il
commémorait à regret. Il avait trouvé la guerre
terrible, et la Libération injuste. S'il défilait
avec ses gars, c'était pour eux, pas pour lui. Ils aimaient
retrouver le sourire de Brumaire, sa petite ombre, son regard droit.
Ses médailles reposaient en poignée dans une boîte
de dragées. Du combattant, je ne savais finalement que deux
pages dans un livre aujourd'hui introuvable. J'y avais lu son nom,
deux anecdotes. Danger, courage. J'avais aussi retrouvé sa
photo en jeune homme, souriant, agenouillé pour l'image,
un pistolet-mitrailleur à la main.
Mon père et moi pensions avoir le temps de parler de ce temps.
Nous remettions à plus tard la cérémonie des
confidences. Jamais nous ne nous l'étions avoué. C'était
même devenu une taquinerie entre nous. Une façon de
se dire à demain. Et Lucas a perdu la vue. Et mon père
s'est couché. Et j'ai renoncé. Et la mort nous a soudain
dérobés l'un à l'autre. Ce fut ce jour-là,
regardant les drapeaux et la panthère rouge, observant un
à un les trois partisans, écoutant Tristan et ses
larmes de pluie, que je fus orphelin. Vraiment. De père et
de mère. Mon père était comme mort avant d'entrer
en terre. Ma mère allait mourir de l'y avoir conduit. De
lui et d'elle resteraient un enfant sans lumière, un autre
sans empreinte.
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