Premiers chapitres
Sorj Chalandon
Le petit Bonzi


Sorj Chalandon, 53 ans, est journaliste à Libération depuis 1975. Soucieux de la question basque et irlandaise, il a aussi couvert des événements comme la guerre du Liban, le Tchad, le drame de Bhopal, la Somalie, l'Afghanistan, la guerre Iran-Irak ou la guerre du Golfe, mais aussi les histoires minuscules et fragiles de notre quotidien. Ses couvertures de l'Irlande du Nord et du procès Klaus Barbie lui ont valu le prix Albert-Londres en 1988.
Le petit Bonzi est son premier roman.


'est en mars 1964 que Jacques a mangé de l'herbe pour la première fois. Il en avait mangé avant, bien avant, beaucoup et des jours durant, mais la première fois qu'il a mangé de l'herbe et qu'il a guéri c'est en mars 1964, c'était le soir et il avait plu.

- C'était quand déjà, la première fois que tu as mangé de l'herbe et que tu as guéri ? lui a demandé Bonzi.
- C'est en mars, c'était le soir et il avait plu, lui a répondu Jacques.

C'était le soir. Il avait plu. L'herbe avait son goût d'orage, une saveur écœurante faite de terre, de lourd et d'étang. Jacques était à genoux. Il fouillait le sol humide à deux mains. A cause d'un éclair, il a levé la tête pour la première fois. Les façades sont devenues violentes, blêmes comme des oiseaux bouillis. Il a sursauté. Il s'est figé au fracas blanc.
- Regarde les fenêtres pour voir si on te voit, a murmuré Bonzi.
Alors Jacques a cessé de creuser et il a regardé les fenêtres.

Il a regardé mademoiselle Lannoy. Elle était dans l'embrasure, au premier étage de Canari, silhouette légère masquée par un pli de rideau. Il a regardé les frères Fayon. Le grand Lucien, qui est méchant, et Roger qui est dans sa classe. Ils étaient là, épaules contre torse, avec la petite Sophie qui courait bras en l'air. Il a regardé monsieur Le Goff au deuxième étage de Perruche, bien droit, ses mains de marin sur ses hanches et sa fenêtre grande ouverte au temps. Il a regardé Luc Vandemer, dans la lumière éteinte, balayé en spectre par un débris d'éclair. Il a regardé madame Fayolle, toute seule et toute voûtée. Elle avait posé une main contre la vitre, en auvent sur son front, et de l'autre, elle retenait le pan de son habit. Il a aussi regardé la fenêtre obscure de Martine Giboulet, le rideau clair désert sans elle dans le recoin. Il se souvient que tout était tendu, tout était inquiet. Et plus l'orage grondait et plus les ombres étaient nombreuses. En les voyant, Jacques a pensé aux animaux tremblants de la forêt qui brûle. Il a pensé à la peur des cavernes racontée par Richard Vandi, quand les hommes ne savaient pas que le jour se relève. Il a pensé à la peste de son cours d'histoire, à Manu, qui raconte les grelots attachés aux cous des mourants pour que les vivants aient le temps de s'enfuir.

- Je crois que personne ne t'a vu, a dit Bonzi.
Jacques n'a pas répondu. Il n'a jamais su si madame Fayolle l'avait vu, si Vandemer l'avait vu, si le petit Fayon l'avait vu. Si quelqu'un l'avait observé, accroupi contre son mur et les mains dans la glaise, un peu gêné, un peu pressé, un peu fiévreux, entre le trottoir usé et les herbes noires. Lorsqu'il a levé la tête pour la seconde fois, les fenêtres étaient mornes et les croisées désertes.

L'orage était descendu vers la Saône, reparti ailleurs faire peur à d'autres gens. La pluie avait cessé. Le bac à sable gardait une croûte humide, le banc cassé luisait du réverbère orange, les acacias ne bruissaient plus de rien. Juste, les herbes froides trempaient ses mollets nus, ses cheveux mouillaient son cou, un vent léger frisait son visage et la terre collait à ses semelles en petites choses sales.
La pluie avait cessé. Le soir s'en était allé avec. Sa lumière silencieuse avait suivi l'orage pour faire place aux nuages de nuit.

- Même si quelqu'un t'a vu, personne n'a compris ce que tu faisais, a encore dit Bonzi.
" Tiens, le petit Rougeron a perdu quelque chose ", aurait pu croire madame Giboulet, dont la fenêtre est juste en face.
" C'est pas le petit Jacques qui cherche ses clefs ? ", aurait pu dire monsieur Cottereau en fermant ses volets.
Personne ne sait que Jacques n'a pas de clefs.

...



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