Graydon Carter
Ce que nous avons perdu Comment Bush a blessé l'Amerique et le monde
Graydon Carter, 55 ans, est né à Toronto a choisi la citoyenneté américaine. Après de nombreuses années passées au New York Observer, il dirige depuis 1992 le mensuel américain Vanity Fair, lu par 7 millions de personnes dans le monde. Lauréat de nombreux prix journalistiques, il a également produit le film de Jules et Gédéon Naudet sur le 11 septembre. Graydon Carter est père de quatre enfants et vit à Manhattan. Il est devenu en Amérique le symbole de la lutte contre l'administration Bush.
INTRODUCTION
u moment de prendre la décision d'envahir l'Irak, le président George W. Bush n'a pas demandé conseil à son père, vétéran de la Seconde Guerre mondiale qui, en tant que président des Etats-Unis, avait combattu le même ennemi dix ans plus tôt. De même n'a-t-il pas consulté son secrétaire au Département de la Défense ni son secrétaire au Département d'Etat, le seul membre de son gouvernement aux médailles et décorations dignes d'un héros national. Comme l'écrit Bob Woodward dans son livre Bush s'en va-t-en-guerre, le président a préféré se fier à son Dieu - un Dieu qui, croit-il, choisit son camp lorsqu'un conflit éclate.
Cette décision de déclarer la guerre à un pays qui n'était ni un ennemi, ni une menace, était à la fois irréfléchie, inutile et cruelle. A partir de là, ce fut l'engrenage. Nous avons perdu notre réputation et notre rang de superpuissance généreuse et juste. Nous avons perdu la sympathie que nous avait manifestée le monde après le 11 septembre et l'avons transformée en peur mêlée de haine. Nous avons perdu des vies et des alliés, des droits et des libertés. Nous avons perdu des milliards de dollars qui auraient pu être employés à une lutte véritable contre le terrorisme. Nous pouvons dire en toute honnêteté que, pendant le mandat de George W. Bush, nous avons perdu tout ce qui faisait de nous des Américains.
Les mensonges qui ont conduit les Etats-Unis en Irak ont été l'œuvre d'un gouvernement auquel logique et vérité importent peu. Cette guerre, qui promet d'être longue et coûte déjà au pays des milliards de dollars et des centaines de vies (13 jeunes soldats américains tués par semaine), est à mettre au crédit d'hommes et de femmes sans jugement et sans vision. Les Etats-Unis sont une nation guerrière au cœur pacifique, un pays qui s'est toujours efforcé d'agir de manière juste. Crier au loup a non seulement anéanti cette réputation, mais les futurs dirigeants désireux de rassembler les nations contre un ennemi constituant une véritable menace auront désormais bien du mal à y parvenir.
Cette immense foire qu'est le Moyen-Orient s'est révélée une diversion fort utile pour la Maison-Blanche, puisqu'elle a pu distraire les Américains de son programme de politique intérieure - la véritable guerre, idéologique, elle, est engagée sur le territoire des Etats-Unis. L'Irak a aussi servi de bouclier au gouvernement puisque celui-ci a pu qualifier d'antipatriotique, voire de traîtresse, toute critique à ses initiatives, du moins au début de la guerre. Les yeux du pays fixés sur un horizon lointain, Bush et Cheney se sont mis en devoir de démanteler toutes les avancées de ces dernières décennies en matière de libertés civiques, de santé publique, d'éducation, ainsi que dans le domaine de l'économie, de la justice et de l'environnement. Existe-t-il un seul secteur de la société dont la situation n'a pas empiré depuis quatre ans ?
La Maison-Blanche a hérité d'une armée aux effectifs plus importants que jamais et, sous la présidence de George W. Bush, les a tant réduits qu'il lui a fallu ordonner à des milliers de soldats de rester à leur poste, en zone de guerre, des mois après l'expiration de leur contrat. En un temps de guerre, le gouvernement a essayé de réduire les allocations dues aux vétérans et aux soldats toujours sur les champs de bataille.
La Maison-Blanche a hérité d'une économie de plein emploi et d'un excédent budgétaire qui, au terme des quatre ans de mandat de Bush, pourraient déboucher sur un chômage en constante croissance, ce qui ne s'était plus vu depuis Hoover. Par sa volonté de réduire les impôts pour les Américains les plus fortunés, elle a ouvert les portes au déficit, à un endettement qui paralyse l'économie et à une balance commerciale négative.
La Maison-Blanche a hérité d'un système éducatif qui, loin d'être parfait, suscitait tout de même l'envie du monde entier. Le programme de George W. Bush " No Child Left Behind ", déraisonnable et sous-financé, a imposé des exigences si rigides qu'elles ont bloqué le système, et a accordé trop peu de crédits aux Etats pour qu'ils atteignent les objectifs fixés.
La Maison-Blanche a hérité d'un environnement que " Clean Air " et " Clean Water ", décrets signés dans les années 70, avaient presque sauvé. Le gouvernement Bush, dont les membres ont été recrutés au sein de l'industrie du pétrole et du gaz, a tourné le dos aux avancées de la législation fédérale et des traités internationaux sur la protection de l'environnement afin de récompenser ses alliés pollueurs pour leur soutien financier lors des élections.
La Maison-Blanche a hérité d'un système de santé publique qui, déjà, favorisait les riches. George W. Bush a poussé cette logique jusqu'au bout : la santé est devenue un appareil complexe dont la seule fonction est de générer d'immenses profits pour un autre soutien essentiel, l'industrie pharmaceutique, aux dépens des patients, des personnes âgées et des pauvres.
La Maison-Blanche a hérité d'un mode de gouvernement d'une transparence exemplaire pour le transformer délibérément en un dispositif soumis à l'administration la plus secrète qu'aient connue les Etats-Unis.
La Maison-Blanche a hérité d'un système judiciaire centriste sinon conservateur, garant de la légalité, et l'a métamorphosé en un mastodonte idéologique d'extrême droite.
La Maison-Blanche a fait en sorte que les manifestations chaleureuses de soutien du monde entier - souvenez-vous, tous les citoyens du monde déclaraient être des New-Yorkais après le 11 septembre - se changent en des expressions de confusion, puis des explosions de colère.
La Maison-Blanche s'est emparée d'une nation qui était le berceau et le héraut des libertés tant civiques que démocratiques, et s'est appliquée à réduire les droits de ses propres citoyens.
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