Jean-Claude Carrière
& Umberto Eco
N'espérez pas vous débarrasser des livres
Jean-Claude Carrière, né en 1931, est écrivain,
dramaturge et scénariste.
Umberto Eco, né en 1932, est médiéviste, sémioticien,
philosophe, critique littéraire et romancier.
Jean-Philippe de Tonnac, né en 1958, est essayiste et journaliste.
OUVERTURE
Le livre ne mourra pas
ean-Claude Carrière
: Au dernier sommet de Davos, en 2008, à propos des phénomènes
qui vont bouleverser l'humanité dans les quinze prochaines
années, un futurologue interrogé proposait de n'en
retenir que quatre principaux, qui lui semblaient assurés.
Le premier est un baril de pétrole à 500 dollars.
Le deuxième concerne l'eau, appelée à devenir
un produit commercial d'échange exactement comme le pétrole.
Nous connaîtrons à la Bourse un cours de l'eau. La
troisième prédiction porte sur l'Afrique qui deviendra
à coup sûr dans les prochaines décen-nies une
puissance économique, ce que nous souhaitons tous.
Le quatrième phénomène, selon ce prophète
professionnel, est la disparition du livre.
La question est donc de savoir si l'évanouisse-ment définitif
du livre, s'il disparaît véritable-ment, peut avoir
les mêmes conséquences pour l'humanité que la
raréfaction programmée de l'eau, par exemple, ou un
pétrole inaccessible.
Umberto Eco : Le livre va-t-il disparaître du fait de l'apparition
d'Internet ? J'avais écrit sur ce sujet en son temps, c'est-à-dire
au moment où la question semblait pertinente. Désormais,
chaque fois qu'on me demande de me prononcer, je ne peux rien faire
d'autre que récrire le même texte. Personne ne s'en
aperçoit, avant tout parce qu'il n'y a rien de plus inédit
que ce qui a été déjà publié
; et ensuite parce que l'opinion publique (ou les journalistes tout
au moins) a toujours cette idée fixe que le livre va disparaître
(ou alors ce sont ces journalistes qui pensent que leurs lecteurs
ont cette idée fixe) et chacun formule inlas-sablement la
même interrogation.
Il y a en réalité très peu de chose à
dire sur le sujet. Avec Internet, nous sommes revenus à l'ère
alphabétique. Si jamais nous avions cru être entrés
dans la civilisation des images, voilà que l'ordina-teur
nous réintroduit dans la galaxie de Gutenberg et tout le
monde se trouve désormais obligé de lire. Pour lire,
il faut un support. Ce support ne peut pas être le seul ordinateur.
Passez deux heures sur votre ordinateur à lire un roman et
vos yeux deviennent des balles de tennis. J'ai chez moi des lunettes
Polaroïd qui me permettent de me protéger les yeux contre
les nuisances d'une lecture continue de l'écran. D'ailleurs
l'ordinateur dépend de la présence de l'électricité
et ne peut pas être lu dans une baignoire, même pas
couché sur le côté dans un lit. Le livre se
présente donc comme un outil plus flexible.
De deux choses l'une : ou bien le livre demeu-rera le support de
la lecture, ou bien il existera quelque chose qui ressemblera à
ce que le livre n'a jamais cessé d'être, même
avant l'invention de l'imprimerie. Les variations autour de l'objet
livre n'en ont pas modifié la fonction, ni la syntaxe, depuis
plus de cinq cents ans. Le livre est comme la cuiller, le marteau,
la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés,
vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuillère
qui soit mieux qu'une cuillère. Des designers tentent d'améliorer
par exemple le tire-bouchon, avec des succès très
mitigés, et la plupart d'ailleurs ne fonctionnent pas. Philippe
Starck a essayé d'innover du côté des presse-citrons,
mais le sien (pour sauvegarder une certaine pureté esthétique)
laisse passer les pépins. Le livre a fait ses preuves et
on ne voit pas comment, pour le même usage, nous pourrions
faire mieux que le livre. Peut-être évoluera-t-il dans
ses composantes, peut-être ses pages ne seront-elles plus
en papier. Mais il demeurera ce qu'il est.
J.-C.C. : Il semble que les dernières versions de l'e-book
le placent désormais en concurrence directe avec le livre
imprimé. Le modèle " Rea-der " contient
déjà 160 titres.
U.E. : Il est évident qu'un magistrat emportera plus facilement
chez lui les 25 000 pièces d'un procès en cours si
elles sont mémorisées dans un e-book. Dans de nombreux
domaines, le livre électronique apportera un confort d'utilisation
extraordinaire. Je continue simplement à me demander si,
même avec la technologie la mieux adaptée aux exigences
de la lecture, il sera très opportun de lire Guerre et Paix
sur un e-book. Nous verrons bien. De toute façon nous ne
pour-rons plus lire les Tolstoï et tous les livres imprimés
sur de la pâte à papier, tout simplement parce qu'ils
ont déjà commencé à se décomposer
dans nos bibliothèques. Les Gallimard et les Vrin des années
cinquante ont déjà pour la plupart disparu. La Philosophie
au Moyen Age de Gilson, qui m'avait tant servi à l'époque
où je préparais ma thèse, je ne peux même
pas le prendre en main aujourd'hui. Les pages se brisent, littéralement.
Je pourrais en acheter une nouvelle édition, sans doute,
mais c'est à la vieille que je suis attaché, avec
toutes mes annotations de couleurs diffé-rentes qui font
l'histoire de mes différentes consultations.
Jean-Philippe de Tonnac : Avec la mise au point de nouveaux supports
de mieux en mieux adaptés aux exigences et au confort d'une
lecture tout terrain, qu'elle soit celle des encyclopédies
ou des romans en ligne, pourquoi ne pas imaginer malgré tout
une lente désaffection pour l'objet livre sous sa forme traditionnelle
?
U.E. : Tout peut advenir. Les livres peuvent n'intéresser
demain qu'une poignée d'incondi-tionnels qui iront satisfaire
leur curiosité passéiste dans des musées, dans
des bibliothèques.
J.-C.C. : S'il en reste.
U.E. : Mais nous pouvons tout aussi bien ima-giner que la formidable
invention qu'est Internet disparaisse à son tour, dans le
futur. Exactement comme les dirigeables ont disparu de nos ciels.
Lorsque le Hindenburg prend feu à New York, un peu avant
la guerre, l'avenir des dirigeables est mort. Même chose pour
le Concorde : l'accident de Gonesse en 2000 lui a été
fatal. L'histoire est tout de même extraordinaire. On invente
un avion qui, au lieu de mettre huit heures pour traverser l'Atlantique,
n'en demande que trois. Qui aurait pu contester un tel progrès
? Mais on y renonce, après cette catastrophe de Gonesse,
en estimant que le Concorde coûte trop cher. Est-ce une raison
sérieuse ? La bombe atomique aussi coûte très
cher !
J.-P. de T. : Je vous cite cette remarque de Hermann Hesse à
propos d'une probable " relé-gitimation " du livre
que devaient permettre, selon lui, les progrès techniques.
Il doit s'exprimer dans les années cinquante : " Plus,
avec le temps, les besoins de distraction et d'éducation
populaire pourront être satisfaits par des inventions nouvelles,
et plus le livre regagnera de sa dignité et de son autorité.
Nous n'avons pas encore tout à fait atteint le point où
les jeunes inventions concurrentes comme la radio, le cinéma,
etc., ôtent au livre imprimé cette part de ses fonctions
qu'il peut justement perdre sans dommage. "
J.-C.C. : En ce sens il ne s'est pas trompé. Le cinéma
et la radio, la télévision même n'ont rien enlevé
au livre, rien qu'il n'ait perdu " sans dom-mage ".
U.E. : A un certain moment, les hommes in-ventent l'écriture.
Nous pouvons considérer que l'écriture est le prolongement
de la main et dans ce sens elle est presque biologique. Elle est
la technologie de communication immédiatement liée
au corps. Lorsque vous avez inventé ça, vous ne pouvez
plus y renoncer. Encore une fois, c'est comme avoir inventé
la roue. Nos roues d'aujourd'hui sont celles de la préhistoire.
Tandis que nos inventions modernes, cinéma, radio, Internet,
ne sont pas biologiques.
J.-C.C. : Vous avez raison de le souligner : nous n'avons jamais
eu autant besoin de lire et d'écrire que de nos jours. Nous
ne pouvons pas nous servir d'un ordinateur si nous ne savons pas
écrire et lire. Et même de façon plus complexe
qu'autrefois, car nous avons intégré de nouveaux signes,
de nouvelles clés. Notre alphabet s'est élargi. Il
est de plus en plus difficile d'apprendre à lire. Nous connaîtrions
un retour à l'oralité si nos ordinateurs pouvaient
transcrire directement ce que nous disons. Mais cela pose une autre
question : peut-on bien s'exprimer si on ne sait ni lire ni écrire
?
U.E. : Homère répondrait sans nul doute : oui.
J.-C.C. : Mais Homère appartient à une tradi-tion
orale. Ses connaissances, il les avait acquises par le véhicule
de cette tradition à une époque où rien, en
Grèce, n'était encore écrit. Peut-on ima-giner
aujourd'hui un écrivain qui dicterait son roman sans la médiation
de l'écrit et qui ne connaîtrait rien de toute la littérature
qui l'a précédé ? Peut-être son uvre
aurait-elle le charme de la naïveté, de la découverte,
de l'inouï. Il me semble tout de même qu'il lui manquerait
ce que nous appelons, faute de mieux, la culture. Rimbaud était
un jeune homme prodigieusement doué, auteur de vers inimitables.
Mais il n'était pas ce que nous appelons un autodidacte.
A seize ans, sa culture était déjà classique,
solide. Il savait composer des vers latins.
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