Anne Carmignac
LA RACE DES SORCIÈRES
Anne Carmignac, née à Nantes, a enseigné la philosophie à New York et à Paris. Elle a déjà publié aux éditions Gallimard un roman, Les jardins vénéneux.
Préambule
a plaque de mon cabinet indique « Anne Hasquelle ». J’exerce la psychanalyse sous mon nom d’enfant bien que j’aie été pendant douze ans l’épouse du docteur Jean Camille, mort sur le tapis roulant d’un aéroport alors qu’il courait pour ne pas rater son vol. C’était en octobre dernier à Houston, il rentrait d’un congrès de médecine et nous plaisantions de son souffle haletant : « Eh oui, vous êtes mariée à un vieillard, ma chère. Figurez-vous que je me dépêche parce que l’embarquement se termine. Bonne soirée à l’Opéra, faites mes amitiés aux Gandois. »
Je n’ai pas passé la soirée à l’Opéra-Bastille avec les Gandois car Jean Camille s’effondra peu après avoir éteint son téléphone, de sorte que mon numéro fut le premier à s’inscrire sur l’écran des appels quand l’officier de police chercha qui prévenir du décès d’un citoyen français de soixante-treize ans, dans un couloir d’embarquement. Une heure plus tard, ayant annoncé la nouvelle à son fils Gabriel et retenu une place sur le vol d’Air France du lendemain pour Houston, j’avais refermé le clapet de mon propre appareil comme on referme derrière soi la porte d’une maison où l’on fut bien traité.
Je n’aimais pas mon mari. Je pense qu’il ne m’aima pas non plus. Peu de temps après notre rencontre, Jean Camille m’avait appris que certaines tribus du Pacifique traitent de femmes les hommes qui n’ont pas payé de retour, au bout de deux ans, le cadeau qu’ils ont reçu. « Le don rapetisse les hommes en leur imposant une dette qui les met en position d’infériorité. Rassurez-moi, Anne, vous n’avez pas des velléités de vivre en martyre auprès de moi malgré mon grand âge ? »
Je l’avais rassuré, ce n’était pas mon projet.
Chapitre 1 Astrid
Parce que Jean lui-même n’aimait pas son nom, je n’avais eu aucun scrupule à choisir mon ancien patronyme au moment de démarrer ma pratique. « Vous avez raison, Anne Camille ça fait primesautier pour une psychanalyste, avait-il ironisé, on se croirait chez la comtesse de Ségur. Va pour Anne Hasquelle, psychanalyste. Avec ma plaque au même étage, vos patients se demanderont si nous partageons plus qu’un cabinet, ça les occupera. » Lui-même pratiquait la médecine interne.
Il a laissé le nom de Camille à son fils unique, mon cadet de sept ans, si bien que Gabriel fut d’emblée mon demi-frère plus que je ne fus sa belle-mère. Je reste sa confidente en vertu de quoi il dîne le vendredi à la maison comme nous en avions l’habitude du vivant de Jean.
Ce fut au cours d’un dîner récent qu’il mentionna Astrid Schlitz. « J’aurais une cliente pour toi, Anne. » Il refusa d’en dire plus, le mystère étant une forme de pouvoir dont Gabriel abuse. Je ne savais donc rien d’Astrid Schlitz quand elle prit contact avec moi le lendemain. Elle invoqua une urgence pour solliciter un entretien dans les plus brefs délais mais sa voix sèche était celle d’une femme sûre d’elle. Nous convînmes de nous voir le mercredi sept février à vingt heures quinze.
Je reçois les patients dans l’appartement dont Jean m’avait octroyé l’usufruit par testament, même si Gabriel en est le propriétaire. Ses six pièces occupent le premier étage de l’aile ouest d’un hôtel particulier du Marais à la réputation sulfureuse : l’exquise Marie-Madeleine Dreux d’Aubray, plus connue sous son titre de marquise de Brinvilliers, y fit servir dans les années 1670 des cocktails qui ne réussirent pas à tout le monde. L’arsenic pimenté d’un zeste de bave de crapaud fut fatal à son père et à ses frères dont elle s’appropria le patrimoine, à la suite de quoi l’on baptisa ce long drink « la poudre de succession ». Gabriel Camille ne m’épargne aucune plaisanterie sur ce thème.
Sans vue sur l’austère rue Charles-V, les pièces en enfilade prennent jour par une cour plantée de pêchers et de magnolias. J’y vis seule sous l’or terni des trumeaux. Pendant les premières semaines de mon veuvage, j’ai feint de visiter des appartements plus modestes pour finalement renoncer à un projet que je n’avais pas, de toute façon Gabriel m’en dissuada. « Je t’interdis de quitter cette maison, Anne, l’analyse des âmes tu y poursuivras à une condition : l’abstinence du corps tu observeras. Pas de péché de chair sous mon toit. » Un ordre auquel il m’est facile d’obéir : si Gabriel aime à me croire la proie de séduisants patients dans la quarantaine, je ne reçois pour ainsi dire que des adolescents en crise.
Comme je n’ai pas d’employée pour les accueillir, je laisse la porte sur le palier entrouverte pendant les séances. Il est rare que je remarque l’arrivée des gens. J’entendis cependant le craquement du parquet de l’entrée sous les pas d’Astrid Schlitz. Le patient précédent ayant annulé sa séance, je m’efforçais de relire des notes mais je la guettais puisqu’elle me venait de Gabriel.
Je ne la reçus pas avant vingt heures quinze. Non que mon respect du dogme aille jusqu’à faire attendre un patient quand je suis disponible, une relation féminine de Gabriel Camille pouvait seule m’inspirer cette vengeance préliminaire qui me laissa un bon quart d’heure pour l’imaginer prisonnière de ma salle d’attente. Grand mot pour un réduit. En m’installant il y a dix ans j’avais hésité à enfermer des personnes vulnérables dans ce recoin où persiste une odeur de moisi : son unique percée ouvre sur une arrière-cour qui me force à garder clos le vitrail représentant un chœur de diablotins aux mines patibulaires. Ils datent du temps où l’hôtel de l’empoisonneuse se refit une virginité en abritant un couvent, ce qui avait eu raison des derniers doutes de Jean. « Justement, Anne, c’est dans cette pièce que les novices s’agenouillaient pour avouer leurs infamies au prêtre ! Vous appelez ça comme vous voulez mais vos patients viendront quand même faire leur examen de conscience. Que voulez-vous leur offrir de plus approprié qu’un confessionnal ? Non, ce sera impeccable. »
N’empêche qu’il y règne une atmosphère à glacer le sang. Les phobiques arrivent à l’heure pile pour éviter d’y mettre un pied.
Astrid Schlitz a dû s’y sentir d’autant plus contrainte qu’elle déploie une silhouette altière quand je viens la chercher. Elle porte un costume de coupe masculine, mais découvre une croupe opulente en se penchant pour écraser sa cigarette.
« Excusez-moi d’avoir enfumé les lieux. »
Le regard dément l’humilité du propos, il est du même noir ardent que ses cheveux ramenés en une lourde coque sur la nuque. Astrid Schlitz est une belle femme.
Je la précède par l’étroit couloir aveugle qui longe le fond de l’appartement vers mon cabinet où elle effleure deux sabres ottomans accrochés au mur.
« Des yatagans… mon père en possédait. Ce n’est pas risqué quand on reçoit des fous ? Même si ces murs en ont vu d’autres ! D’après Gabriel la marquise de Brinvilliers y a empoisonné sa sœur.
— On l’ignore. Mais son père et ses frères, oui, sûrement. »
Elle sourit, examine la pièce et se dirige d’elle-même vers le fauteuil réservé au patient en face du mien. Elle n’attend pas davantage mon invitation à s’exprimer.
« Gabriel m’a donné vos coordonnées à ma demande, mais vous vous doutez que je n’ai pas eu à insister, il aime trop être au centre des conversations pour se priver d’une telle occasion. D’ailleurs il est déçu que je ne souhaite pas entreprendre avec vous un travail au long cours, comme je crois vous l’avoir précisé.
— Non.
— Vraiment ? Oui, je considère les psychothérapies comme des couveuses pour adultes d’où ils observent le monde depuis une paroi de verre qui les protège, mais arrive toujours un moment où il faut y retourner. Encore qu’être en analyse s’apparente probablement pour certains à une raison d’exister, la seule qui les rende importants à leurs propres yeux, ils vont peut-être jusqu’à faire des choses dans le seul but de vous les raconter. A moi le temps manque pour ce genre d’exercice. Outre que prétendre guérir par les mots me semble aussi vain qu’écrire sur de l’eau. Je ne méconnais pas l’impact des sons sur notre tumeur, mais…
— Vous voulez dire sur notre humeur ? »
Elle a eu un rire condescendant.
« Ce n’est pas ce que j’ai dit ?
— Vous avez dit tumeur.
— Gabriel a raison, vous êtes une fine lame.
— En quoi ?
— Vous avez une bonne oreille.
— Je suis là pour ça.
— Espérons.
— Quelle autre raison pourrais-je avoir d’y être ?
— Vous auriez pu choisir de ne pas y être, il est audacieux de recevoir en analyse la maîtresse de son beau-fils.
— Nous n’en sommes pas à décider d’entamer un travail, même court. Vous venez sans doute pour que je vous oriente vers un confrère.
— Non. Je viens parce que c’est vous.
— Alors je vous écoute. »
Elle ôte sa veste et vérifie que les deux boutons du haut de sa chemise n’ont pas cédé à la pression de sa poitrine.
« Permettez-moi d’être directe, c’est ma manière, au contraire de Gabriel. Chacun sait qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens et lui ne s’y risque pas, c’est un charmeur de serpents. Mais moi je suis chirurgien, il faut bien que je tranche.
— Quelle partie du corps opérez-vous ?
— Le visage. Je fais de la chirurgie reconstructrice à l’hôpital Trousseau où j’essaie de donner une figure humaine à des enfants mal tricotés par leur mère, pour reprendre la formule de votre beau-fils qui n’a d’ailleurs jamais mis les pieds dans mon service. Il fuit les hôpitaux, car ils sont la preuve que l’enfer existe. Gabriel n’aime pas le réel, il ment sans arrêt, comme si les mots annulaient la chose.
— Quelle chose ?
— Le mal qui fait son nid dans nos têtes. Ça me frappe chez les gens qui ont suivi une analyste. Tôt ou tard un symptôme nouveau remplace celui dont ils se croient guéris. »
Elle a dit « suivi une analyste » au lieu d’« analyse », dois-je le relever ? Après ses mots sur les yatagans et le caractère aventureux de notre entretien, je ne veux pas apporter de l’eau à son moulin en passant pour une paranoïaque qui se verrait poursuivie par la maîtresse de son beau-fils. Nous nous épargnerons cet intermède, mais elle a perçu mon hésitation et marque un temps d’arrêt.
« C’est pire, reprend-elle, puisque le mal reste tapi dans l’ombre sous un faux nez.
— La psychanalyse y perd sa raison d’être. Vous venez cependant me voir, vous devez bien en attendre quelque chose.
— Je suis ici pour qu’une femme ne meure pas.
— Vous êtes cette femme ?
— Versons la question à mon dossier.
— Vous parlez d’un meurtre réel ou symbolique ? »
Son ricanement signe la candeur de ma question.
« Vos fameux meurtres symboliques ! Il s’agit de celui des parents, si j’ai bien compris. Comme si l’on pouvait casser le moule qui vous a fait. Non, je vous parle d’une vraie mort. De la fin d’une vie.
— Et vous venez me voir parce que vous n’avez pas tant que ça envie que cette femme meure ?
— Disons plutôt que sa mort serait un coup d’épée dans l’eau. »
Croisement brusque des jambes. Elle les décroise aussitôt pour extirper un paquet de Marlboro du sac posé à ses pieds. Une expression intrépide casse d’un coup la sécheresse de ses traits. Elle secoue les lourds bracelets qui ornent son poignet gauche et se tait, satisfaite de son petit effet.
« La mort de cette personne reviendrait aussi à écrire sur de l’eau ?
— Nécessairement. Puisque la mort fige ce qui était.
— Or vous souhaitez que je vous aide à faire entendre une leçon qui ne se perde pas dans la mort ? Une leçon qui… dure ?
— Vous n’osez pas prononcer le mot torture mais il vous vient à l’esprit. C’est une façon de voir les choses, oui, condamner cette personne à la torture plutôt que lui offrir l’indulgence de la mort. L’indulgence n’est pas une vertu à mes yeux, je viens d’un milieu protestant qui n’incline pas au pardon des aveux larmoyants. Ce paquet de mouchoirs en papier posé à côté du cendrier à l’usage de vos patients me donne envie de fuir… Je n’ai jamais tenu de journal intime où me donner le beau rôle dans des querelles de filles pour me consoler de mes lâchetés, je ne faisais pas l’intéressante en rentrant à la maison, car j’avais un père sans pitié pour ces guerres de préau d’école. Avant de livrer un combat, m’avait-il appris, les princes tamouls faisaient ériger une haute tour au milieu du champ de bataille pour que le poète prît des notes qu’il réciterait ensuite devant la Cour, mais seulement dans le cas où plus de cinq cents éléphants auraient été capturés. Sinon, affaire classée. De sorte que quand je commençais à me plaindre d’une camarade mon père m’arrêtait : “Combien d’éléphants as-tu capturés, Astrid ? Aucun ? Alors tais-toi et finis ton repas.” »
Astrid Schlitz se taisait donc, fille de son père plus que de sa mère, graine de travailleuse perfectionniste plus prompte à rivaliser avec les hommes qu’à se mêler aux autres femmes. A couper la chair des malades qu’à la panser.
« Bien. Alors nous essaierons de mettre ceci au clair. Je vous propose de nous revoir jeudi soir à la même heure qu’aujourd’hui.
— Demain, donc ?
— Non, jeudi de la semaine prochaine.
— Je souhaite commencer demain.
— C’est impossible. Nous nous verrons le jeudi quinze. »
Elle se lève la première comme si c’était elle qui me congédiait.
« Ces ferronneries sont admirables », dit-elle en se retournant une fois arrivée au bas de l’escalier à double départ. J’étais restée sur le palier pour la regarder descendre, contrairement à l’usage. Le portail se referme sur elle, et j’inscris une deuxième fois son nom dans mon agenda. Astrid Schlitz. Une autre mère a bâclé son ouvrage en donnant ce prénom de princesse nordique à sa fille brune de poil comme un jeune singe.
Je compose le numéro de Vadim Ptakine, mais il est plus de neuf heures et je raccroche avant que la sonnerie ne retentisse. J’attendrai notre prochain rendez-vous, lundi, pour lui parler d’Astrid Schlitz, je ne veux pas lui donner l’impression de céder à l’exaltation. Il est mon contrôleur, celui que je consulte si un patient me pose problème. La semaine dernière il m’a mise en garde lorsque je suis passée le voir à propos d’un autre cas : « Une amie de votre beau-fils ? Attention aux utilisations perverses du cadre de l’analyse, chère Anne Hasquelle. Je vous le déconseille fermement. » Mais le ton fatigué qu’il a depuis des mois atténuait la rigueur de l’énoncé, comme s’il n’était plus en son pouvoir d’interdire à quiconque quoi que ce soit. Voici encore un an il aurait sèchement ponctué du « cela va de soi » qui signait chez lui l’impatience. C’est fini. Lundi il m’écoutera lui rapporter mon entretien avec Astrid Schlitz : « Ah, voyez, c’est une patiente menaçante, je vous l’avais bien dit ! » Je pourrais l’appeler tout de suite pour l’en féliciter comme on chuchote une douceur à un enfant avant qu’il s’endorme, puisque Vadim Ptakine devient mon enfant. Il s’est plaint lundi dernier de s’être assoupi pendant la retransmission du film russe qu’il avait envie de voir depuis longtemps.
Vadim Ptakine était un homme séduisant quand j’avais pris rendez-vous avec lui il y a onze ans pour lui demander d’être le superviseur de mes premières séances derrière le divan. Il avait refusé en arguant de motifs blessants : « Non que je prenne à mon compte le propos du docteur Lacan qui tient le désir d’être analyste pour le plus grand symptôme, mais vous êtes jeune et vous dites avoir le privilège d’être entretenue par votre époux. Faites donc votre médecine, vous verrez bien ensuite ce qu’il en est de votre désir d’être analyste. » Je n’avais pas osé rapporter ses paroles à Jean. Trente-huit ans ce n’est pas jeune, il se fichait de moi. J’étais retournée le voir, j’avais fait valoir que j’assistais tous les mercredis depuis dix ans un pédopsychiatre de Sainte-Anne, que j’avais une formation clinique. Il avait fini par accepter mais mes débuts lui donnèrent raison : ma première patiente fut une jeune fille boulimique qui développa pour moi une passion envahissante. Je m’en étais plainte à lui : « Chère Anne Hasquelle, il ne faut pas être analyste si on ne supporte pas le transfert. » Il s’était radouci la semaine suivante quand je lui avais raconté que la fille s’était déshabillée devant moi avant de s’en prendre à Jean Camille dans l’entrée : « C’est vrai que c’est pénible, nous faisons un métier sordide… »
Je patienterai jusqu’à lundi pour lui parler d’Astrid Schlitz, et il me priera d’examiner comment je puis être à la fois assez présomptueuse et peu respectueuse de moi-même pour lui accorder un deuxième entretien. Avec le temps ses questions ressemblent de plus en plus à celles d’un directeur de conscience. La technique psychanalytique passe au second plan, je ne suis même pas sûre qu’elle l’intéresse encore. A peine assis il propose de me préparer un thé dans la cuisine de l’atelier qu’il occupe au fond d’une allée : « Installez-vous donc, que nous tâchions de pousser un peu la comprenette. » Ce sont ses mots désormais, et je m’expose à la lumière pâle de son regard en buvant mon thé à petites gorgées. Ses interventions ne me font plus peur, elles ont perdu l’aspect aveuglant et contendant, mais ferme comme la paroi d’un glacier, qui m’arracha au marécage où j’étais restée enlisée au terme de ma psychanalyse personnelle avec une femme. Il me déplaît que Vadim Ptakine perde la vue, que ses yeux s’embuent comme s’il pleurait. Il y a quelques semaines j’ai cru y voir de vraies larmes quand il m’a confié qu’il allait devoir cesser de fréquenter les bibliothèques.
« Et comment se porte le beau Roger Vadim ? » demande régulièrement Gabriel. Il l’avait surnommé ainsi pour titiller son père : « Attention à ce que tu dis, papa, Anne va se précipiter chez Roger Vadim pour tout cafter. » Jean n’était pas en reste : « Naturellement vous ne voulez pas me raconter votre rêve, vous gardez ça pour Roger Vadim. C’est lui le grand homme, moi je suis un amateur. »
Désormais Roger Vadim ne tardera plus à s’installer dans une maison de retraite. Des brochures de résidences pour personnes âgées traînent sur son bureau.
Je n’ai pas faim. J’écoute un concert de Keith Jarrett, et je m’étends sur mon lit avec un paquet de gâteaux secs.
L’appartement craque comme un navire dans la tempête, c’est le bruit des radiateurs qui me faisait sursauter les premières nuits où je m’étais endormie seule dans cette chambre que Jean ne partagea jamais avec moi. Les jours précédant notre mariage je m’étais inquiétée de ce que seraient mes nuits dans le lit d’un étranger, j’avais résolu de ne pas m’y coucher nue ni sans un maquillage soigné, je craignais de faire des bruits durant mon sommeil, je songeai même à m’enregistrer pour m’assurer du contraire. Mais la situation ne s’était pas présentée, dès la première nuit Jean Camille m’avait dit : « L’exercice de la vie est de faire en sorte que la solitude ne soit pas l’abandon, selon Gertrude Stein, et je vous enjoins à faire vôtre son précepte, ma chère Anne. N’ayez pas peur, je suis dans la chambre d’à côté. Vous pouvez venir m’y retrouver chaque fois que vous le souhaiterez, vous ne me dérangerez jamais. »
Je ne l’ai jamais fait.
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